‹ La forêt des CippesChapitre 8 sur 181 · NICOMEDE · texte numérisé non relu

NICOMEDE

toire de Corneille. Il leur a fait échanger des défis, des réponses et des ripostes. Car il ne peut plus être question de dialogue. Les répliques de Nicoinède échappent par plus d'un côté à la définition du dialogue dramatique, qui est de ne faire parler les acteurs qu'en vue d'un résultat qui consiste soit à modifier les sentiments, soit à promouvoir l'action. Il ne serait peut-être pas très difficile de démontrer qu'une intention persuasive est impliquée dans tout vrai dialogue de théâtre : voyez Racine ou Marivaux. Au contraire, les personnages de Nicomède ne prennent manifestement plaisir qu'à battre le fer de l'adversaire, sans aucun espoir de le désarmer : l'usage de la parole leur est un exercice agréable, excitant, et ils s'y livrent comme à un sport, ou, si l'on préfère, comme à un jeu. Relisez la tragédie, et voyez si chaque acte n'a pas pour centre une altercation de pur luxe : premier acte, altercation entre Attale et Nicomède, à la faveur de l'ignorance, assez invraisemblable, où Corneille a voulu laisser Attale de la vraie qualité de son interlocuteur, pur morceau de bravoure, sans utilité pour l'action; mais en somme, très beau cliquetis d'armes. Second acte : altercation entre Nicomède et Flaminius; troisième acte : entre Laodice et Flaminius; quatrième : entre Nicomède, Prusias et Arsinoé; cinquième : entre Arsinoé et Laodice. Que d'ailleurs ces tournois soient en eux-mêmes les plus beaux du monde, c'est ce que je regrette de n'avoir pas le loisir de faire admirer : mais je veux qu'on m'en sache un admirateur. Corneille a dépensé là plus de verve, d'ingéniosité et d'intelligence politique, il a trouvé plus de mouvements, plus de périodes et de ces mots soit pleins d'héroïque fanfaronnade, soit marqués au sceau de la plus haute et pratique sagesse; enfin, il a été plus cornélien par le ton qu'en aucune autre de ses pièces, Cintia peut-être excepté. Par moments, on a bien l'impression que le

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grand tragique s'amuse lui-même à « faire du Corneille ». Et pourtant cela reste toujours de très grand style. Il y a là une fermeté raisonneuse et même rocailleuse à quoi il ne faut pas craindre d'assigner un trop haut prix : à travers elle, on croit percevoir le timbre du poète, qui devait être d'un si beau métal.

Et puis, il arrive à ses personnages, ce qui arrive toujours à des adversaires trop habituels, surtout s'ils luttent, comme on dit, à armes courtoises (et la parole en est une, plus même qu'il ne semble). Il arrive donc aux personnages de Nicomède ce qui arrive, mon dieu, aux avocats d'un même barreau, ou bien aux escrimeurs en renom : ils s'estiment pour leur talent; et de l'estime aux ménagements, il n'y a jamais un très long chemin. Il règne forcément entre ces hommes de même emploi une confraternité qui peut tenir lieu de sympathie et oblige chacun à se respecter dans la personne de son collègue. J'ai dit que le dialogue cornélien était dénué d'intention persuasive : les héros de Corneille discourent entre eux pour le seul plaisir de faire sonner la cuirasse de l'adversaire, non pour le manœuvrer, l'entamer, le surprendre. De là, quelque froideur possible, ou, ce qui revient au même, une chaleur factice. Mais leur satisfaction à obtenir une bonne riposte et à la rétorquer, comme aussi l'entente tacite qui leur fait observer la règle du jeu, enfin cette espèce de regard de complicité qu'ils semblent échanger au plus fort de la passe d'armes, tout cela crée l'illusion que ces âmes en lutte ont réellement prise l'une sur l'autre et s'étreignent et s'embrassent plutôt qu'elles ne font carrousel. Par ainsi, les personnages perdent cette excessive indépendance qui les eût isolés superbement les uns des autres ; ils se commandent mutuellement, et le ressort de leurs actions et réactions réciproques, s'il est unique, s'il ne consiste guère que dans le souci d'équilibrer pour le

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