‹ La forêt des CippesChapitre 88 sur 181 · CŒUR DE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

CŒUR DE FRANÇAISE

à la mort, auprès des destins d'une nation, précédemment en jeu ? Le degré d'intérêt tombe à ce moment très bas, il descend encore si Ton réfléchit que, suivant les lois du genre, Marie Aubry ne peut échapper à son salut. C'était trop, de toute manière, de cinq tableaux, pour dénouer cette intrigue secondaire. La preuve en est que les auteurs, pour passer le temps, se sont mis à faire de la mise en scène. Tl eût paru plus habile de laisser incertain jusqu'au dénouement le sort des fameux papiers. Je suppose qu'au lieu de les incinérer et de se laisser bonnement arrêter, Marie Aubry eût tué le chef d'état-major allemand (elle a un revolver à la main) et se soit enfuie par un corridor secret (il y en a un, par ma foi, et qui ne sert à rien), emportant les papiers ; on voit tout le parti qu'un dramaturge expert eût tiré de ce scénario à poursuites. Oui, seulement, les auteurs n'eussent écrit alors qu'une pièce divertissante, tandis qu'ils tenaient à émettre des idées. Sur l'espionnage, sur la guerre, sur les torts de l'Allemagne, leur mélodrame est coupé de dissertations et de discussions, dont tout l'objet est de faire applaudir par un public français, moyennant quelques petites flagorneries, des idées fausses et pernicieuses.

M. Arthur Bernède est connu dans les Lettres, si l'on peut dire, par un roman assez bassement anticlérical et par un mélodrame à tendances antimilitaristes. Sous l'épaulette, qui date du triomphe des dreyfusards. M. Aristide Bruant s'est fait une spécialité de la littérature faussement populaire, espèce d'alexandrinisme du ruisseau, où le talent manque moins que la sincérité ; on le sait également l'auteur d'un roman-feuilleton et même d'un drame, je crois, sur Birihi. Ces deux hommes de lettres se sont associés pour produire un mélodrame patriotique. Signe des temps, je le veux bien ; mais, au fait, signe de quoi ? Du prestige des idées patriotiques, ou bien de leur perversion aux fins d'un mercantilisme littéraire ?

204 CHRONiaUE DE LA SCENE EN I912

Il n'y a pas l'ombre d'un doute que Cœur de Française cherche à caresser les nerfs des Français patriotes en évitant surtout de porter la plus légère atteinte aux plus sottes des idées qui ont le plus meurtri le corps de la Patrie.

Quel intérêt d'abord y a-t-il à laisser croire que le cadre des officiers allemands est surtout peuplé de brutes grotesques ou de gredins ? Quel intérêt encore à nous représenter un chef d'état-major allemand sous les espèces d'un niais, promu à ce haut poste par la grâce de la faveur impériale ? Quel intérêt enfin à recouvrir d'une poussière de détails insignifiants, mais crus pittoresques ou comiques, cette seule idée essentielle, vitale, que l'état-major allemand est l'un des endroits du monde où l'on besogne le mieux, avec le plus de méthode, d'esprit de suite et d'intelligence? C'est justement parce qu'elle est dirigée contre notre existence même, qu'on ne doit pas se priver de reconnaître en cette formidable machine l'un des plus grands ouvrages de l'homme.

Pareillement, dans la sophistique distinction de la guerre défensive et de la guerre offensive, ou bien sur l'avance (d'ailleurs douteuse et contestée) de notre aviation militaire, MM: Arthur Bernède et Aristide Bruant adoptent avec constance la thèse la moins utile au pays. Quant à l'espionnage, que sert de rechercher quel peuple a commencé ? Et y a-t-il profit à flétrir si haut, devant un public facile à énerver, les méthodes de cette police ? L'espionnage est un procédé dont la fin consiste à mettre l'adversaire hors d'état de nuire par les armes ; il tend donc à conserver la vie de milliers de nationaux et, plus haut encore, à sauver la patrie. Maintenant que chaque peuple, dans l'emploi de ce procédé, manifeste son caractère, n'est-ce pas le plus plat et le plus captieux des truismes ?

Le mélodrame est le genre qui se passe le moins de

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