PORTE SAINT-MARTIN
Reprise de la Robe Rouge pièce de M. Brieux.
Le meilleur ouvrage probablement de M. Eugène Brieux, qui contient l'un des meilleurs rôles de M. Huguenet. La Robe Rouge est, en parties égales, une pièce à thèse contre le métier de magistrat et un drame judiciaire. Des idées de M. Brieux sur la justice et la magistrature, il n'y a plus personne qui en tienne grand compte : son porte-parole, dans cette pièce, le procureur Vagret, peut bien déplorer que la fonction de juge soit un métier, au lieu d'une vocation, d'un apostolat ; si un mélodrame pouvait fliire la preuve de quelque chose, la Robe Rouge ne démontrerait que la nécessité pour le magistrat d'une forte éducation professionnelle. Il sera plus intéressant d'étudier le drame judiciaire. Le second acte, rempli tout entier par un interrogatoire, fait grand effet à la scène : il y a des péripéties, des surprises, des renversements de situations, beaucoup de ces demi-habiletés transparentes, bonnes à flatterie public qui les perce; delà clarté, enfin, et du mouvement; on voit beaucoup la main de l'auteur, mais ici cela servirait plutôt. Mais voici le paradoxe, la gageure : cette pièce roule sur l'instruction et le jugement d'une atïaire criminelle ; elle doit dévelop-
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per la genèse d'une erreur judiciaire, et elle se termine sans qu'on nous donne le mot de l'énigme, je veux dire sans que l'auteur ait expliqué la vraisemblance des présomptions qui, un moment, accusèrent des innocents. Le procureur Vagret parle bien d'un faisceau de circonstances, qui aurait ruiné sa conviction de leur culpabilité ; il en parle : mais il ne les cite pas. Que comprendre donc à une affaire que l'auteur lui-même n'arrive pas à démêler ? Il a beau déclamer contre les magistrats et s'en délivrer par un coup de couteau qui ne termine rien : on pense qu'un juge d'instruction a le droit de se méprendre où l'auteur lui-même s'embarrasse.
— Qui nous rendra le faire d'un Scribe ou d'un Dumas ? Car, enfin, le Détour, la Robe Rouge, Cœur de Française, cela fait beaucoup de drames ratés pour une semaine.
Novembre
COMÉDIE-FRANÇAISE
Bagatelle comédie de M. Paul Hervieu.
Imaginez un milieu, un groupe mondain, fictif sans doute, mais plus encore figuratif, placé sous le patronage d'une châtelaine (nous sommes aux Français, et il ferait beau voir que l'ouvrage d'un académicien ignorât les beaux usages) hospitalière et sensible qui, à l'âge du renoncement, se console par le spectacle et la société de couples jeunes, réguliers ou autres, qu'elle rassemble autour d'elle, tous d'accord pour exclure de l'amour la tragédie et le drame. Cette bonne dame au nom exotique, M™^ Orlonia, dirige, avec toutes les aptitudes requises dans l'exercice d'une profession qu'il serait malséant de nommer, son « château » au nom symbolique comme un conte de fées. Cadre artificiel, je le répète, mais utile à la démonstration et plutôt que cadre, atmosphère : il s'agit en eft'et d'envelopper, d'imprégner l'auditeur d'impressions licencieuses et galantes, et tout le premier acte est employé à cela. Un peu longuement et lourdement peut-être. Il est certain que Racine s'y est pris d'autre sorte, du moins avec plus de subtilité, pour composer l'ambiance erotique du début de Phèdre. Mais
le genre de la comédie philosophique, dont le nouvel ouvrage de M. Paul Hervieu est un échantillon, a des droits interdits au poème tragique, dont il est d'ailleurs bien éloigné de posséder la souveraine beauté.
Dans le château de la bagatelle, introduisez une vraie, une grande amoureuse : le drame entre sur ses talons. Florence de Raon, que toute idée de libertinage incommode comme une puanteur, est passionnément amoureuse de son mari Gilbert de Raon et croit en lui autant qu'en elle-même. Cependant, Gilbert n'est pas l'ennemi de la bagatelle, qu'il distingue de la tendresse conjugale : au cours d'une scène violente et par le plus connu des procédés, je veux dire par l'amour-propre, il obtient de la meilleure amie de sa femme, Micheline des Nismes, l'aveu d'un amour auquel il répond, depuis assez longtemps, par un « goût » passionné. Or, il advient que Florence surprend le secret de leur double trahison. De son côté, elle est, depuis longtemps aussi, poursuivie par le meilleur ami de son mari, Jincourt. — Ne souriez pas, de grâce, de ce paralléUsme qui est voulu et de mise, au surplus, dans une comédie à morale. Jincourt, qu'elle instruit sur-le-champ, met à sa disposition, sans hésiter, la solution des représailles. Ainsi Florence fait école sur école. Non seulement, Gilbert songe à la trahir avec sa plus fidèle amie, mais l'homme même qui brava la mort par dévouement pour son mari caresse le plus simplement du monde l'idée de le déshonorer dans la plus basse des vengeances. Tant de vilenie l'exaspère. Alors, dans un moment de férocité, elle imagine ce tour affreux : une conversation surprise lui a révélé que Gilbert et Micheline auront, cette nuit même, leur premier rendez-vous. Elle feint d'entrer dans les vues de Jincourt et d'accepter, de son côté, le rendez-vous galant; mais comme Jincourt ignore le lieu exact des appartements de Florence, celle-ci lui désigne la chambre