‹ La forêt des CippesChapitre 90 sur 181 · BAGATELLE · texte numérisé non relu

BAGATELLE

OÙ Micheline et Gilbert doivent eux-mêmes s'attendre. De la sorte, elle cite à son tribunal les trois traîtres à la foi conjugale et à l'amitié, confondus de se trouver au rendez-vous plus nombreux qu'ils n'avaient compté. Mais la satisfaction de Florence tombe vite. Après qu'elle s'est donné le mince plaisir de démasquer les parjures et de les couvrir d'invectives, elle a enfin un regard pour le désastre accompli par son fanatisme de vertu : un ménage détruit, deux pures amitiés effondrées, voilà le beau résultat de son infernale invention. Les deux hommes, chargés de torts égaux qui ne consistent après tout qu'en une habitude de légèreté, donnent des larmes à ce qu'ils avaient placé plus haut que tout, leur amitié plus forte que la mort, mais dont ils ne souffriront pas qu'un vertige soit l'occasion de ruine par la faute de l'implacable Florence. Avant leur adieu, peut-être éternel, ils sentent en leur cœur leur amitié intacte et qu'à travers l'exil et la distance ils ne cesseront jamais de compter, de vivre l'un pour l'autre; puis, la honte des égarements de l'amour aiguisant leur faim de cette pure amitié, ils se jurent un dévouement au-dessus des épreuves. Restée seule avec Micheline humiliée à ses pieds, Florence, atterrée de cette débâcle de quatre vies, sort d'elle-même, dépouille l'amoureuse et, interrogeant la destinée, demande au temps, à la vieillesse de calmer le feu de la sensualité pour qu'au jour de l'apaisement, la pureté, rentrée dans tous les cœurs à cause des désirs éteints, y allume de nouveau les chastes flammes de l'amitié.

Nous nous sommes efforcé, dans notre analyse, de mêler au scénario dramatique le scéna^^io moral ; mais il s'en faut de beaucoup que, dans Bagatelle, l'un et l'autre s'accompagnent aussi étroitement. Jusqu'au milieu du troisième et dernier acte, c'est-à-dire jusqu'à l'instant où tous les personnages réunis et vaincus de douleur,

Pierre Gilbert. — IL 14

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ayant épuisé la conversation dramatique, n'ont plus qu'à s'en aller ou à s'asseoir, le dessein philosophique de l'ouvrage est bien loin de transparaître à travers l'intrigue : la broderie recouvre et cache exactement la trame. Mais vient ce moment où^ par sa violence même, la situation s'est jouée, vidée en peu de minutes et où il est naturel de soulager l'oppression des acteurs comme de satisfaire la curiosité du public, mal content d'un dénouement trop brusque et un peu creux : alors des propos de morale s'échappent des lèvres de M"' Bartet, comme coulant de ses plaies vives, et l'on ne sent là nulle invraisemblance, parce que l'on s'attendait, depuis le début, à quelque chose de tel : l'attente eût au contraire été trompée et la vraisemblance outragée, si de ce laborieux ouvrage du cerveau, n'était sorti rien d'intellectuel.

La sphère où elle emporte les esprits est en outre tellement supérieure au petit monde un peu vil qui s'est trémoussé devant nous que cet accroissement soudain de dignité et d'intérêt, par la vivacité de l'allure qu'il imprime à l'esprit, donne l'illusion d'un progrès important de l'action, d'un renouvellement ou d'un relancement de l'intrigue. Pourtant il est certain que le drame n'a pas bougé, ayant trouvé son point mort ; mais l'auteur l'a comme retourné pour en découvrir l'envers philosophique. Et je dois dire, quelque faible que soit mon goût pour ces ruminements, que M. Hervieu a réellement réussi à produi'e de l'émotion avec des idées; depuis Euripide, cela ne s'est pas vu souvent. Il est vrai que, pour ce résultat, l'auteur a machiné de bien laborieuses préparations, que la mise en train est difficile et que l'action indiquée seulement à la fin du second acte se termine dès le début du troisième. Mais, d'abord, le pathétique de la conclusion valait la peine d'exercer notre patience, et puis Bagatelle a au moins le

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