‹ La forêt des CippesChapitre 91 sur 181 · BAGATELLE · texte numérisé non relu

BAGATELLE

mérite, qui est la rançon de ses défauts mêmes, de ménager à l'intérêt une gradation habile : c'est un bloc lent à s'échauffer. Et l'effet est tel qu'on doute réellement s'il y a plus de maladresse que de rouerie dans le métier de cet étrange ouvrage.

Il y a tout de même de la maladresse; car à aucun moment les caractères ni les sentiments ne sont peints par touches directes et sensibles; le dialogue ne les exprime pas en action. Imagine-t-on que, dans cette pièce à intentions morales qui fait l'éloge de l'amitié, il n'y a pas une scène, pas une, vous m'entendez, où ces deux, amis, dignes de la mémoire de Nisus et d'Euryale, soient mis en présence et, par leurs discours, nous fassent sentir au vif la qualité de leur mutuel dévouement. Des tiers citent bien d'eux des traits dignes d'une vertu antique; mais ces récits n'ont pas la vertu du dialogue pour représenter les choses à l'imagination : la scène existe pour que nous voyions l'essentiel, le récit ne supplée que pour le détail. Aussi connaissons-nous fort mal Gilbert et Jincourt lorsqu'ils s'affrontent dans la grande scène du dernier acte : nous savons que ce sont des amis, les amis, devrais-je écrire, truchements impersonnels de cette abstraction, l'amitié : ils ne vivent pas pour leur compte. Et ainsi de presque tout le reste. La cruauté d'une âme tendre, mais amoureuse, la puissance explosive de la plus forte des passions humaines, nous en donne-t-on l'intuition immédiate, directe? Sentons-nous un frémissement qui vienne en droite ligne de l'acteur? Assurément non. Bagatelle, en définitive, ressemble beaucoup à une mécanique, à une horlogerie très patiemment, industrieusement et minutieusement agencée, où toutes les pièces servent et se commandent; c'est une œuvre très intelligente, pour les deux tiers et demi; on s'intéresse à voir l'artiste sous les yeux du public monter une à une, très proprement, les pièces de

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sa machine; — sans compter que le style torturé est lui-même un assez beau jeu de patience qui ne permet guère de distraction. Mais le moindre souffle de vie ferait bien mieux notre affaire...

Reste donc ce dernier quart d'heure d'émotion idéologique, qui rachète l'aridité d'une exposition tirée en longueur. C'est le sommet de l'œuvre. Je définirai la comédie de M. Hervieu un ouvrage où les personnages se remuent par devoir dans l'attente du moment où, leur rôle joué, ils pourront, se tournant vers le public, lui dire : « Et maintenant, asseyons-nous et causons ! Vous avez vu ce que vous avez vu. Et puis après? » Autrement dit, M. Hervieu écrit ses drames pour V épilogue.

L'épilogue de Bagatelle a la vertu d'émouvoir par la hauteur des problèmes qu'il agite : je l'ai dit. Mais si les idées ne sont pas uniquement faites pour être agitées, remuées, secouées comme des noix dans un sac, s'il importe que ce remuement aboutisse et si seule compte et vaut, en définitive, la conclusion, qu'est-ce que pèsent au juste les idées de M. Hervieu ?

Dussions-nous montrer une humeur contrariante, il nous faut, après avoir reproché une mortelle froideur et certain excès d'application aux préparatifs de l'argument, exiger une rigueur extrême de l'épilogue, que l'auteur, par contre, a surtout voulu passionné. C'est que nous aimons bien raisonner, mais sur la vie. Et quand, d'autre part, M. Hervieu vient nous prier de résoudre avec notre cœur je ne sais quoi d'aussi sec qu'un problème d'algèbre, plus que jamais nous demandons de recouvrer notre sang-froid. Permis aux données d'être sensibles, le raisonnement ne doit point pécher. C'est le contraire dans Bagatelle.

Ses conclusions ne nous ébranlent pas. Elles sont, au fait, la suite d'un vieux dédain conçu contre l'amour

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