INTRODUCTION
GRAND' M ÈRE, après avoir réfléchi quelques instants.
Elle s'appellera : la Foret enchantée.
PIERRE
Oh! quel beau nom, n'est-ce pas, Javotte?
Javolte ne répond rien et devient très rouge. GRAND'MÈRE.
Tu n'aimes pas ce nom-là, ma mignonne?
J.WOTTE, timidemeut et tout bas à grand'inère.
Pardon, grand'mère, mais je ne sais pas ce que c'est qu'une forêt enchantée.
GRAND'MÈRE
Tu l'apprendras ce soir.
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Le soir arrivé, les enfants tout joyeux reprennent leurs places accoutumées.
JAVOTTE
Ouel bonheur que vous soyez revenue, grancrmère, et quel bonheur que vous ayez retrouvé votre conte ; car il est retrouvé, n'est-ce pas?
C, ItAXDAlÈKE, souriant.
Oui, je crois qu'il est retrouvé.
Il y avait une fois, dans le pays des Grandes-Indes, une ville bâtie sur une haute montagne; on la voyait de très loin, mais il était très difficile d'y arriver, elle était en-
tourée de trois côtés par une immense forêt qu'on appelait la Forêt enchantée^ parce qu'on la disait habitée par des fées et des enchanteurs. Le jour n'y avait jamais pénétré, et, depuis des siècles, personne ne s'était jamais aventuré dans la sombre forêt.
JAVOTTE
Et comment savait-on qu'elle était sombre, puisque personne n'y était entré?
GRAND'MÈRE
En passant sur les bords, on apercevait des arbres immenses dont les branches entre-croisées formaient une grande voûte. Mais les ronces et les épines avaient poussé si épaisses sur le chemin, qu'on ne pouvait y mettre un pied, et puis des plantes grimpantes s'étaient enroulées autour des branches, s'élançant d'un arbre à l'autre, el formant comme un rideau de feuillage ; il était aisé de voir que le jour ne pouvait pas pénétrer dans ce fouillis.
Le roi était marié depuis peu d'années à une princesse qu'il aimait beaucoup et dont il faisait toutes les volontés. Un beau jour la reine lui demanda d'aller chasser dans cette forêt; le roi refusa d'abord en lui représentant les dangers auxquels elle s'exposerait, mais tout fut inutile, la reine s'obstina dans son désir et le roi finit par céder. Ils partirent donc pour la chasse, et parvinrent à pénétrer dans la forêt. Tout se passa très bien au commencement, mais, tout à coup, au détour d'une allée, la reine disparut sans qu'il fût possible de la retrouver.
Le roi, ne pouvant se consoler de la perte de sa femme, résolut de retourner seul dans la forêt pour aller encore à sa recherche. Il ne voulut exposer personne aux dangers
qu'on y courait; il confia son fils, Vif-Argent, âgéde quatre ans à peine, à un vieux sage de ses amis en lui recommandant de veiller à son éducation s'il ne revenait pas, et, après avoir tendrement embrassé son petit garçon, il partit.
Oh! mon Dieu! quelle horreur!
GRAND' .M ÈRE
Que trouves-tu là d'horrible?
.rAVOTTE.
Mais de confier son petit enfant à un vieux singe!
PIERRE, ri.int aux éclnts.
Ah! en voilà une bonne, par exemple, (".e n'est pas un vieux singe, c'est un vieux sage que grand'mère a dit.
.lAVOTTE, ronfusc.
J'ai entendu un vieux singe... Mais, grand'mère, qu'est-ce que c'est qu'un vieux sage?
GRAxND'.AlliRE.
C'était un vieillard très savant et très raisonnable, qui vivait dans une grotte, occupé à lire et à travailler.
.lAVOTTE.
Alors les vieux sages vivent dans des grottes, grand'mère?
GRAND'MÈRE
Pas tous, il y en a quelques-uns ailleurs. Celui-là était d'une grande sobriété et se nourrissait seulement de fruits sauvages et d'œufs pondus par des poules qu'il élevait.
JAVOTTE
Et les poules mangeaient aussi des fruits sauvages,
PIERRE, impatienté.
Qu'est-ce que ça fait ce que les poules mangent ou ne mangent pas! Il faut toujours que tu arrêtes l'histoire!
GRAND'MÈRE
Il faut que je l'arrête moi-même un instant, mes chéris, car ie désire parler à votre mère.
Elle sort.
JAVOTTE
Pierre, la trouves-tu jolie, cette histoire?
PIERRE
Oui, assez jolie.
JAVOTTE
Moi, je n'aime pas du tout ce vieux sage et sa grotte, ni cette forêt où on ne peut pas entrer. J'aimais bien mieux Zerbeline et Zerbelin, et toi?
PIERRE
Nous verrons ; l'histoire ne fait que commencer.
JAVOTTE, secouant la tête.
C'est égal, j'aimais mieux l'autre.
GRAND'MÈRE, rentrant.
Voyons, où en étais-je?
PIERRE
Au vieux sage, grand'mère.
Très bien. Après avoir confié le petit prince à Phanor, c'était le nom du sage, le roi partit à cheval ; ses écuyers et ses chambellans l'accompagnèrent jusqu'à l'entrée de la forêt ; là il les congédia, en leur défendant de le suivre. « Si je ne reviens pas, dit-il, vous reconnaîtrez mon fils pour roi, et Phanor pour son premier ministre. Adieu, mes amis, faites des vœux pour que je retrouve la reine, car j'aime mieux mourir que de vivre sans elle. » Tout le monde se mit à pleurer, car le roi était bon et très aimé de ses sujets. Cependant, il y avait dans sa suite deux méchants courtisans, à qui cela ne faisait rien du tout qu'il partît et ne revînt jamais ; seulement, ne voulant pas qu'on s'en aperçût, ils avaient eu soin de prendre un oignon dans leur poche et de se frotter vite les yeux avec, pendant que le roi parlait, de sorte qu'ils pleuraient encore plus fort que les autres.
Les jours, les semaines et les mois s'écoulèrent sans qu'on vît reparaître le roi. Enfin, au bout d'une année, le sage Phanor rassembla le conseil et fit |)roclamer roi le petit prince, et lui premier ministre.
Mais, Javotte, tu ne dis plus rien et tu as l'air tout triste, est-ce que l'histoire ne te plaît pas?
JAVOTTE, liiiiideaient.
Si, grand'mère.
GliANDMERE.
Oh ! voilà un « si » qui n'est pas dit de bon cœur. Voyons, ma chérie, parle franchement.
JAVOTTE, hésitant encore et prête à pleurer.
Je crois que l'histoire est très jolie, grand'mère, mais il y a beaucoup de mots que je ne comprends pas, et toutes les
(jiaiiii'iiiùie liiuuuU' u sus pt-lils eiil'anls la Forêt ciichuiuce.
fois que je fais une question, Pierre se moque de moi ou bien se fâche parce que j'arrête l'histoire, alors je n'ose plus rien demander. Eiie pieme.
G R AN D'.MÈRE, prenant Jnvotle sur ses genoux.
Voyons, ma mignonne, il n'y a pas là de quoi pleurer, il faut l'habituer à entendre Pierre plaisanter. Quant à arrêter l'histoire, tu peux toujours me questionner lorsque tu ne comprends pas. Allons, essuie tes yeux, et dis-moi ce que tu n'as pas compris.
J.VVdTTE, naïvement.
Je ne sais pas ce que c'est que des courtisans, grand'mère, ni des chambellans, et je n'osais pas vous demander si c'était des hommes ou des bêtes, parce que j'avais peur que Pierre ne se moque de moi comme pour le vieux singe.
G R A N D • .M E li E , riant malgré elle.
Ce sont des hommes, Javotte; les chambellans font le service du roi et l'accompagnent, et les courtisans sont les personnages de la cour qui l'entourent et lui servent de société.
PIERRE
Ce sont les amis du roi, n'est-ce pas, grand'mère?
GRAND MÈRE
Pas toujours, mon enfant; mais n'as-tu plus rien à demander, Javotte?
.lAVOTTE.
Si, grand'mère, je voudrais bien savoir quand viendront les Fées.
GRANDMÈRE.
Quelles Fées ?
JAVOTTE
Mais, les Fées du conte, il n'en est point venu encore ni à la naissance du petit prince ni à son baptême.
GRANDMÈRE.
Tu crois donc que les Fées doivent arriver comme cela à toutes les naissances. Elles ne sont pourtant pas venues à la tienne.
JAVOTTE
Olî ! je sais bien, grand'mère, mais si elles ne viennent pas, l'histoire n'est plus un conte de Fées.
GRAND -.M ÈRE, riant.
Ces enfants ont une logique impitoyable. Eh bien, consoletoi, les Fées viendront plus tard.
J.WOTTE, fr.ipp.iiil lions ses niai)is.
Oh ! quel bonheur ! Est-ce qu'elles auront des belles voitures avec des cygnes, des pigeons et des rubans roses, comme dans Zerheline''}
GRANDWIÈRE.
Non, ce sera différent.
JAVOTTE
Oh ! tant pis, moi j'aime mieux quand c'est toujours la même chose.
GRANDMÈRE.
Allons, tes questions sont-elles finies, Javotte ?
JAVOTTE
Oui, grand'mère.
PIERRE, qui se contieut à grand'pcine depuis un moment.
Ce n'est pas malheureux! Grand'mère, continuez, je vous en prie.
GRAND'MÈRE
Il est bien tard maintenant, mes enfants ; nous reprendrons le conte demain.
PIERRE, en colère, à Javotte.
Là! j'en étais sur! Ah ! tu peux te vanter d'être embêtante, toi ! Tu es cause que grand'mère n'aura presque rien raconté ce soir.
JAVIITTE.
Oh ! Pierre, ne me gronde pas ; je ne comprenais plus l'ien du tout.
PIERRE, durement.
Eh bien, tant pis! tu aurais compris une autre fois !
GRAND'.MÈUE.
En vérité, Pierre, tu es d'une violence intolérable! Comment, tu t'emportes jusqu'à dire des mots grossiers à ta sœur! Tu oublies qu'il y a trois ans à peine, tu faisais autant de questions et comprenais peut-être moins bien qu'elle. Je suis très mécontente de toi et je te priverai tout à fait de la fin du conte si tu n'es pas plus raisonnable.
PIERRE, honteux.
C'est vrai, grand'mère, que j'ai eu tort de dire à Javotte qu'elle était embêtante ; mais justement aujourd'hui j'avais
employé la moitié de ma récréation à faire mes devoirs pour être prêt plus vite et entendre un grand bout de l'histoire, et puis il faut qu'elle cause tout le temps et qu'elle vous empêche de la raconter ! C'est pourtant bien ennuyeux!
GRAND'MÈRE
Il faut apprendre à supporter les contrariétés, mon enfant ; tu en auras de plus fortes que celle-là dans ta vie.
JAVOTTE
Grand'mère, je vous en prie, diles-nous encore, un peu de l'histoire, un tout petit peu, pour faire plaisir à Pierre qui a perdu sa récréation.
GRANB'MÈRE.
Non, mes enfants, il est trop lanl, il faut que je rentre au salon.
Elle sort.
JAVOTTE, d'un ton craintif.
Tu es bien fâché contre moi, Pierre, dis?
PIERRE
Oui!
JAVOTTE
Eh bien, je te promets que je ne ferai plus jamais de questions, que quand grand'mère aura fini ; même quand je ne comprendrais rien du tout... Hein! veux-tu te raccommoder?
Oui, tu promets toujours que tu ne diras rien, et puis toujours tu recommences.
JAVOTTE, passant un bras autour du cou de Pierre.
Écoute, Pierre, ne sois plus fâché. Si cela te fait plaisir, appelle-moi encore embêtante, et je ne le dirai pas à grand'mère.
PIEI^HE, radouci et riant.
Tu as de drôles d'idées, Javotte ! Ça ne me fait pas plaisir de t'appeler « embêtante » ; je te l'ai dit parce que j'étais en colère. Allons, viens, je ne suis plus fâché.
GRAND'MÈRE
Pendant que les événements que je viens de vous raconter se passaient chez le roi de Djapour, le roi de Golconde, son voisin, voyait naître une petite princesse. Il n'avait pas d'enfants et il était marié depuis très longtemps, en sorte qu'il n'espérait plus en avoir. Ce fut donc une grande joie pour lui et pour tout son royaume. Il voulut célébrer la naissance de sa fille par de grandes fêtes à l'occasion de son baptême, et comme il avait toujours entendu parler des méchants tours que jouaient les Fées quand on ne les invitait pas, il envoya un gros paquet d'invitations en blanc à la reine des Fées, lui disant que, n'ayant pas l'honneur de connaître tous les noms de
mesdames les Fées, il la priait de leur faire parvenir à chacune leur carte d'invitation. La reine convoqua aussitôt ses sujettes qui arrivèrent de tous les coins du monde, très empressées de savoir pourquoi leur reine les faisait appeler. Mais, lorsqu'elles connurent le motif de leur convocation, elles se mirent fort en colère, et n'osant pas se fâcher tout haut devant la reine, elles attendirent qu'elle se fût retirée dans son palais.
— Voyez- vous ce plaisant personnage! s'écria la fée Diabolique, qui nous dérange de nos plaisirs et de nos occupations pour aller douer sa petite pécore de fille, et manger son maigre dhier! J'étais justement occupée à faire un beau feu pour rôtir tout vif un de mes esclaves dont je suis mécontente et l'on m'a interrompue! Je suis certaine qu'il aura profité^ de mon absence pour s'enfuir, le misérable ! Que signifie cette absurde coutume de faire venir les Fées à la naissance de chaque princillon ou princillonno qui vient au monde? Vous verrez que bientôt on nous appellera pour les petits présidents de République! Ah! c'est trop fort, et je crois que les hommes se moquent de nous. Quant à moi, mes sœurs, je suis bien résolue de n'y pas mettre un pied, et, sans en rien dire à la reine, je repars sur-le-champ. Où est mon équipage?
— Le voici, madame, dit une suivante en apportant un grand manche à balai dont le bout était un peu brûlé parce que la fée s'en était servi pour attiser son grand feu.
Elle arracha des mains de la suivante le manche h balai, et, l'enfourchant, elle partit comme un trait.
Les autres Fées n'osèrent pas la suivre ci vite, et elles restèrent à délibérer. La fée Gentille, qui était la plus jeune, prit timidement la parole :
22 LA FORKT ENCHANTEE.
— Permettez-moi, mes chères sœurs, dit-elle, de vous faire remarquer que, quand on ne nous invite pas, vous prenez cela pour une injure mortelle. Si vous vous offensez également quand on vous prie de venir, quel parti voulez-vous que prennent les pauvres hommes?
— Ils prendront le parti qu'ils voudront, dit la fée Impérieuse; en tous cas, ce n'est pas avons, petite fdle, de nous faire la leçon, car si je vous pinçais le bout du nez, il en sortirait encore du lait!
JAVOTTE. stupéfaite.
Elle avait du lait dans le nez, la fée Gentille? Pourquoi ça, grand'mère?
GRAND'MÈRE
Impérieuse voulait dire que Gentille était si jeune, qu'elle sortait presque des bras de sa nourrice ; c'est une manière de parler.
JAVOTTE
Ah ! bon !
GRAND'MÈRE
— Je vous propose, mes sœurs, continua Impérieuse, de nous excuser chacune séparément auprès du roi, après être revenue chez nous, et sans laisser croire à notre reine que c'est un parti pris d'avance.
Ce projet fut voté à l'unanimité, sauf parla bonne Gentille, qui ne dit mot mais se prépara à partir dès le lendemain matin.
.TAVOTTE.
Comment était sa voiture, grand'mère?
Gentille étant la dernière Fée nommée, elle ne trouva pas un grand choix d'équipages dans les remises et écuries de la reine, car les autres Fées avaient déjà choisi ce qu'il y avait de mieux. Cependant, en cherchant bien, elle avisa, dans un coin, un gros chou au milieu duquel était un petit siège assez bien rembourré. Ce chou était monté sur deux petites roues en marguerites, et, en relevant une de ses grosses feuilles, on formait une petite capote qui abritait du soleil et de la pluie.
La simplicité de cette voiture plut à Gentille, et elle s'informa à l'écurie quelle espèce d'animal on pouvait atteler à ce chou. Les palefreniers eurent une grande envie de rire en entendant cette question, car on avait toujours plaisanté sur ce chou dont aucune Fée n'avait voulu, et on ne pensait pas qu'aucun animal pût jamais y être attelé. Cependant ils répondirent en cachant leur envie de rire, qu'on n'avait jamais attelé aucune bête à cette voiture.
— Croyez-vous, dit Gentille, que ce joli petit âne noir, que j'aperçoisaufond de l'écurie, ne pourrait pas tramer ce chou?
— Il le pourrait certainement, madame la Fée, répondit un palefrenier; mais il est si méchant, que personne n'a jamais pu le conduire. — Si ce n'est que cela, je m'en charge, reprit Gentille; veuillez seulement l'atteler. On alla prendre le petit âne noir qui détacha force ruade à l'homme qui le conduisait. — Donne-lui quelques bons coups de fouet, dit un des palefreniers. — Non! s'écria Gentille, je ne veux pas qu'on le batte! Et, s'approchant du petit âne, elle le caressa doucement et lui dit : — Laisse-toi faire, mon petit Négrillon, tu ne te trouveras pas mal d'être à mon service.
24 LA FOBÊT ENCHANTÉE.
L'âne dressa les oreilles, poussa un petit braiement joyeux et se laissa atteler et harnacher avec la plus grande tranquillité. Puis Gentille monta dans son char, prit en mains les rênes, et le petit âne se mit à cheminer d'un trot tranquille et doux.
— Je pense, dit Gentille en parlant tout haut, qu'avec cette voiture et cet attelage je n'arriverai pas de bonne heure au palais du roi ; j'aurais dû songer à emporter quelque provision.
A ces mots, l'âne se mit à braire et s'arrêta court.
— Qu"as-tu, Négrillon, et pourquoi ne marches-tu plus? L'âne frappa du pied trois ou quatre fois avec impatience
et, au même moment. Gentille vit sortir des feuilles du chou qui étaient devant elle, un plateau chargé de différents mets servis sur des assiettes d'or; une jolie coupe creusée dans un saphir était placée à droite.
— Quelle agréable surprise! dit la bonne Gentille, qui, il faut l'avouer, était assez gourmande. Il ne manque qu'un peu de vin de Champagne dans cette jolie coupe. Au môme instant, elle entendit un pétillement, et l'écume s'élançant hors de la coupe montra à Gentille que son vœu était accompli. — En vérité, dit Gentille, ce chou est merveilleux et ce dîner est si bon, que je me passerai bien du dessert qui y manque. A peine avait-elle parlé, que le plateau disparut, et lit place à un autre chargé de gâteaux et de fruits. — Allons, il n'y manque rien, fit gaiement Gentille; ce chou est un trésor. Elle croqua quelques gâteaux et quelques fruits, puis le second plateau disparut comme le premier et Négrillon reprit son petit trot mesuré.
Ils arrivèrent sans encombre le soir môme au palais du roi; il était fort tard, et le roi et la reine se préparaient à
DEUXIEME VEIELEE. 2o
rentrer dans leurs appartements lorsqu'un page vint leur annoncer qu'une dame demandait à leur parler.
— Que signifie cela, demanda le roi surpris ; je n'ai pas pour habitude de recevoir ainsi les gens que je ne connais pas! Comment se nomme cette dame? — Sire, elle n'a pas dit son nom, répondit le page. — Eh bien, qu'elle le dise !
— Mais elle prétend que Votre Majesté l'a invitée et l'attend.
— Ah ! c'est un peu fort, reprit le roi, et dans quel équipage est-elle arrivée? — Sire, dans un chou attelé d'un âne. — Je crois, en vérité, que vous vous permettez de vous moquer de moi, messire page, et je vais vous faire punir de manière que vous vous en souveniez. — Mais, Sire, reprit le page elTrayé, daignez venir voir vous-même.
La reine, plus prompte que son mari, s'était déjà rendue sur le balcon, d'où elle vit très distinctement, grâce aux becs de gaz du palais, le gros chou et le petit àne arrêtés devant la porte.
PIERRE
Il y avait déjà du gaz dans ce temps-là, grand'mère? Alors, il n'y a pas longtemps.
GRAND' .M ÈRE, eiiibarrassée.
Je ne sais pas au juste quand cela se passait... — Le page a dit vrai. Sire! s'écria la reine; je vois l'âne et le chou.
— Voilà, en vérité, quelque chose de fort extraordinaire, fit le roi. Eh bien, faites entrer cette dame; elle va, je pense, nous expliquer cela. Un instant après, le page introduisait Gentille qui s'avança avec grâce devant la reine et lui dit :
— Il paraît. Madame, que vous n'attendiez pas vos invités de sitôt. Je suis la fée Gentille; j'ai reçu ce matin votre invitation, et je viens assister au baptême de la princesse.
Le roi, confondu d'avoir fait attendre la Fée, mit un genou en terre et lui baisa respectueusement la main en lui faisant mille excuses; puis il lui avoua qu'il n'attendait les Fées que le lendemain.
— Je crois, Sire, que vous les attendrez longtemps, dit Gentille, car elles ne sont guère disposées à venir. Et elle raconta au roi, ce qui s'était passé le matin au palais de la reine des Fées. Le roi fut très désappointé du récit de Gentille, car il avait fait d'immenses préparatifs pour recevoir les nombreuses Fées qu'il attendait. — Enfin, reprit Gentille, attendons à demain, Sire; on dit que la nuit porte conseil; peut-être en viendra-t-il quelques-unes.
Là-dessus, chacun prit congé et la reine voulut conduire elle-même la Fée dans le plus bel appartement du palais.
— Je vous prierai. Madame, dit Gentille, de vouloir bien permettre que je donne un ordre avant de me coucher. — Faites, madame, répondit la reine, vous êtes chez vous! Puis elle se retira en faisant une profonde révérence. A peine la reine fut-elle partie que la Fée sonna, et le même page qui l'avait annoncée, parut. — Comment vous appelezvous, beau page ? — Je me nomme Lutin, madame, pour vous servir. — Eh bien. Lutin, je vous prie de veiller vous-même sur mon chou et sur mon âne ; je désire que ma voiture soit soigneusement lavée, et mon âne bien nourri et bien pansé. Je vous prierai, même, d'aller lui parler de temps en temps, car je crains qu'il ne s'ennuie tout seul dans ce palais étranger.
Lutin s'inclina pour toute réponse et sortit.
— Je pense que cette dame est folle, se dit-il à lui-même, et si elle croit que je vais passer ma nuit à entretenir son âne et à laver son chou...! Je vais tout simplement dire à un
palefrenier de mettre l'àne h l'écurie et le chou sous la remise.
Ce qui fut dit fut fait ; Négi'illon fût conduit à l'écurie, on lui jeta une botte de foin, et on ferma la porte. Mais il n'entendait point être traité ainsi et, au bout de quelques instants, tout le palais fut réveillé par de formidables braiements tels qu'on n'aurait jamais cru une petite bête capable d'en pousser.
Gentille fût réveillée la première. — C'est Négrillon, se dit-elle. A quoi pense-t-il donc de faire un pareil vacarme? il va réveiller tout le monde !
Et, passant vite un peignoir, la Fée descendit jusqu'à l'écurie guidée par les braiements de l'àne qui ne faisaient que redoubler. Elle ouvrit facilement la porte : — Mais, qu'as-tu donc. Négrillon? lui dit-elle. L'ânese retourna et se mit aussitôt à regarder sa maîtresse avec des yeux suppliants. — Qu'est-ce qu'il te manque donc? Tu as du foin et une bonne litière de paille.
L'àne prit dans sa bouche une poignée de foin qu'il lança dédaigneusement par terre comme pour montrer que cette nourriture ne lui plaisait pas, puis il saisit le peignoir de Gentille avec ses dents et l'entraîna hors de l'écurie. La jeune Fée, tout étonnée, suivit l'àne qui se dirigea gravement vers l'escalier du palais et se mit en devoir de le monter, comme s'il eût fait cela toute sa vie, et il entra dans la première pièce.
Les domestiques avaient déposé sur une console de marbre, un en-cas pour la nuit, qui se composait d'un poulet froid, d'une assiette de pêches et d'un flacon de vin de Bordeaux. Négrillon, sans hésiter une minute s'assit sur les pattes de derrière, saisit le poulet avec les dents et le dévora jusqu'à la dernière bouchée ; il retirait délicatement avec une de ses pattes de devant les os trop gros pour être croqués.
JAVOTTE
Oh! grand'mi're, que c'est amusant! Mais comment fil-il pour tenir l'os avec sa patte?
GRAiND'MÈRE.
Je t'avoue que je n'en sais rien. Quoi qu'il en soit, une fois son repas terminé, JNégrillon gratta à la porte avec son pied, Gentille lui ouvrit, il redescendit pacifiquement Tescalier et alla se coucher dans son écurie.
Dès le lendemain matin, Gentille fut réveillée par des fanfares qui retentissaient en l'honneur du baptême de la petite princesse et du grand festin préparé pour les Fées. 11 y avait des réjouissances dans tous les quartiers de la ville, et, de toutes les provinces, on apportait des cadeaux. A midi, les cloches sonnèrent à toute volée; on tira le canon, et on prépara une superbe voiture tout en glaces, dans laquelle se tenaient le roi, la reine et la nourrice avec la petite princesse dans ses bras.
Depuis le matin, jusqu'à une heure, on attendit vainement les Fées ; mais pas une ne parut. Enfin le roi fît prévenir Gentille qu'il se décidait à partir pour se rendre à son palais d'été où le grand festin était dressé, et qu'il la priait de vouloir bien accepter une place dans sa voiture. Mais la Fée refusa, disant qu'elle préférait suivre le roi dans son propre équipage. En effet, quand le cortège se mit en marche, on vit arriver immédiatement après le beau carrosse du roi, le chou avec la Fée gravement assise au milieu et traîné par Négrillon qui trottinait et parvenait tout juste à suivre les carrosses La foule qui encombrait le passage du cortège ne pouvait s'empêcher de rire de ce singulier équipage, mais
Gentille ne s'en offensait point et répondait par un gracieux sourire.
Une fois arrivés au palais d'été, tous les personnages qui formaient le cortège, furent introduits dans une galerie immense où était préparé le festin ; mais quand chacun fut assis, on vit qu'il restait encore plus de deux cents places vides, qui étaient celles des Fées attendues.
Le roi, fort vexé, allait donner l'ordre d'enlever tous ces couverts inutiles, quand la fée Gentille lui dit : — Permettez-moi, Sire, de vous donner un conseil; au lieu de supprimer ces couverts, remplacez les convives qui vous manquent par les bonnes gens qui sont venus apporter des cadeaux à votre fille ce matin. Je vous réponds qu'ils apprécieront mieux votre dîner que les Fées, mes sœurs, qui n'auraient fait que s'en moquer. — Je le veux bien, répondit le roi, qui n'osa pas contrarier la fée mais qui regrettait de voir disparaître ses bons vins ; « je crois cependant qu'ils se seraient bien contentés de veau et de salade ». Enfin, il prit son parti et l'on introduisit les bonnes gens qui, sans se faire prier, avalèrent en un clin d'œil tout ce qui parut devant eux.
Au dessert, on vint déposer devant le roi une grande corbeille remplie de fleurs au milieu desquelles était couchée la petite princesse, jolie comme un ange, et ouvrant ses grands yeux bleus d'un air étonné. La Fée, qui était assise h la droite du roi, prit l'enfant dans ses bras et l'embrassant tendrement, elle lui dit : — Tu n'as que moi pour marraine, et je suis la moins puissante de toutes les Fées, puisque je suis la dernière venue ; mais le premier usage que je veux faire de mon pouvoir est de rendre ta vie heureuse, et pour cela je te doue de belle santé, de belle humeur et de tranquillité d'esprit. Puis, se tournant vers le roi : —
N'oubliez pas, ajouta-t-elle, de dire à votre fille, quand elle sera grande, qu'elle peut toujours compter sur sa marraine.
Le roi, en entendant ce discours, l'ut profondément mortifié et ne parvint pas à cacher sa mauvaise humeur ; sans répondre un seul mot, il se leva brusquement de table, donna l'ordre d'emporter la petite princesse dans ses appartements, salua sèchement la Fée, et, sans même lui offrir le bras, il monta en carrosse avec la reine, sans s'inquiéter autrement de Gentille, qui remonta comme elle put dans son chou, prit les rênes de Négrillon et retourna paisiblement dans le pays que la reine des Fées lui avait assigné comme résidence.
Mais, mes enfants, il est bientôt neuf heures. Jane doit s'impatienter. Bonsoir.
JAVOTTE
Pardon, grand'mère, voudriez-vous nous dire pourquoi le roi était fâché contre la Fée.
Parce que le roi était avare, et qu'en faisant toutes ces dépenses pour offrir un festin aux Fées, il espérait en être récompensé par de beaux cadeaux.
— Voyez la belle merveille! s'écria-t-ilencolèrelorsqu'il fut seul dans son carrosse avec la reine. Voyez la belle merveille d'offrir à ma fille la santé, la gaieté et je ne sais quelle autre pauvreté. Ah ! cela valait bien la peine, vraiment, de me ruiner en préparatifs pour ces détestables Fées, et d'aboutir à faire boire mon Champagne et mon vin de Hongrie et manger mes foies gras et mes ortolans à tous ces rustres qui auraient sans
32 LA FORÊT ENGIIANÏÉI':.
doute préféré des pieds de cochon et du vin de Suresnes ! Mais c'est votre faute, Madame, vous m'avez toujours farci la tète de bassins d'argent pleins de diamants, d'émeraudes et de rubis, de fd de perles du plus bel orient, que les Fées apportaient par centaines au baptême des princesses. Ah ! ah! elles sont jolies les perles, en vérité, et, assurément, nous avons des pierres précieuses à remuer à la pelle! Voilà ce c|ue c'est que d'écouter les femmes, elles ne donnent que de mauvais conseils!
La reine laissa passer la méchante humeur de son mari sans rien répondre, parce qu'elle savait que c'était la meilleure manière de le calmer; car au fond il était assez bon homme. Laissons maintenant la petite princesse aux soins de sa nourrice et revenons au prince Vif-Argent.
Phanor gouverna si bien le royaume, qu'à la majorité du jeune roi, il lui remit la clef de ses coffres qui étaient pleins d'or et d'argent monnayé par lui économisé, car il était très habile et très honnête. Il avait fait aussi des lois très sages auxquelles tout le monde obéissait avec plaisir, et tous les habitants du royaume se trouvaient très heureux, sauf les deux méchants courtisans que la jalousie tourmentait toujours, parce qu'ils n'avaient pas d'emploi à la cour, ils étaient devenus si maigres, qu'on aurait vu une bougie à travers leur corps.
Mais il aurait fallu pour cela qu'ils ôtent leurs habits, n'estce pas, grand'mère?
GRANn'.MÈRE.
Certainement. Le jour do la majorité du prince, Phanor quitta la cour et retourna dans sa grotte, au grand chagrin de
son élève qui l'aimait beaucoup, mais rien ne put le retenir. Quelque temps après, une députation des sujets du royaume vint demander au roi s'il ne songeait pas à se marier, parce que chacun désirait beaucoup ([u'il y eut des héritiers au trône. Le roi répondit qu'il le voulait bien, mais qu'il souhaitait auparavant qu'on lui présentât les portraits de toutes les princesses qui étaient à marier dans ce moment-là, afin de choisir celle qui lui plairait le mieux.
Aussitôt les ministres envoyèrent dans tous les pays des émissaires chargés de rapporter les portraits des princesses, et au bout de quelques mois plus de cent portraits arrivèrent de tous côtés.
Il y en avait des grands, des petits, des moyens, et, chose extraordinaire, toutes les princesses étaient jolies. Le prince les regarda avec beaucoup d'attention et n& put s'empêcher d'être surpris que pas une ne fût laide. Le lendemain il recommença à les examiner et le troisième jour il s'avisa enfin de faire mander les envoyés qui avaient rapporté les portraits.
— Donnez-moi votre parole d'honneur, fit-il , que vous allez me dire la vérité !
Les envoyés la donnèrent, et le roi demanda, en s'adressant à chacun tour à tour, si le portrait qu'il avait rapporté était parfaitement ressemblant. Les envoyés, un peu honteux, furent oi)ligés d'avouer presque tous que les portraits étaient très flattés et beaucoup plus jolis que les princesses. Un seul des messagers du prince déclara que le portrait qu'il avait rapporté n'était point embelli, et qu'il était même fort loin d'égaler la beauté du modèle.
— Montre-moi tout de suite ce portrait, fit le prince.
Et lui prenant vivement des mains une jolie petite minia-
turc, il se fit apporter sur-le-champ une loupe, la meilleure qui se pût trouver et il se mit à considérer le portrait avec un soin particulier; il le tourna rapidement dans tous les sens, lui mit même la tète en bas ; puis, satisfait de son examen, il s'écria : — Voilà qui est fait, je n'en épouserai pas d'autre ! Vite, qu'on prépare une ambassade, dont tu seras le chef, dit-il à Fortenguerre, son favori. — Mais... — Il n'y a pas de mais, tu devrais être déjà parti ! — Cependant, Monseigneur... — Ah! tu commences à m'impatienter, voyons, que veux-tu encore? — Savoir le nom de la princesse, Monseigneur, et celui du roi son père. — Ah! c'est juste. Allons, vite! dit-il au messager porteur du portrait, comment s'appelle-t-elle? — Elle se nomme la princesse Tranquille, repartit ceku-ei. — Là! que disais-je ! ne sommes-nous pas faits l'un pour l'autre? Tranquille et Vif- Argent, c'est parfait, et le roi son père comment s'appellet-il? — Le roi de... — C'est bien, tu diras le reste à Fortenguerre. Comment! vous n'êtes pas encore partis? Vite, que l'on se hâte et que l'on selle mon cheval pie!
En un clin d'œil le cheval fut prêt; le prince s'élança en selle, suivi seulement de son page, pour se rendre chez Phanor, qu'il avait coutume de consulter en toute circonstance. 11 lui cria, du plus loin qu'il le vit : — Phanor, j'aime la princesse Tranquille, qui est plus belle encore que son portrait, je l'épouse, c'est chose décidée, toutes les autres princesses ne sont que des laiderons.
Le sage Phanor, un peu surpris de cette brusque déclaration, engagea le prince à réfléchir. — Votre Majesté devrait chercher à avoir quelques renseignements sur le caractère et les goûts de la princesse, car la beauté passe... — Et la laideur reste, interrompit vivement le prince, non, Phanor, je
suis certain que le visage enchanteur de Tranquille ne saurait me tromper ; elle possède toutes les qualités du cœur et de l'esprit qui doivent accompagner une si charmante figure. — Mais, Sire, reprit Phanor qui ne se décourageait pas facilement, au bout de quelque temps la beauté et la laideur ne se remarquent plus, car on s'y habitue comme aux choses qu'on voit chaque jour.
JAVOTTE
Ça, c'est vrai, moi je me suis très bien habituée à mon huile de foie de morue depuis que je la prends tous les jours.
PIERRE, (.'■clalaiit de rire.
Oh! pour ça, tu es trop drôle, Javotte ! comme si ton huile de foie de morue ressemblait à une belle princesse.
JAVOTTE
Je ne dis pas qu'elle ressemble, je dis qu'on s'habitue à ce qu'on fait tous les jours ; ce n'est pas si bête ce que je dis, n'est-ce pas, grand'mère?
GRAND'MÈRE, liaul.
Non, ma chérie, ce n'est pas bête du tout.
PIERRE
Mais je ne t'ai pas dit que c'est bête, je te dis que c'est drôle. On ne peut plus rien te dire, c'est ennuyeux, à la fin!
Javotte, un peu honteuse, vient tout doucement embrasser Pierre. G R A X 1) ■ .\I È lî E .
Allons, maintenant que la paix est faite, continuons. Phanor vit bien que tous les raisonnements du monde ne changeraient rien à la décision du roi, et comme il savait.
par la science magique qu'il possédait, que la princesse Tranquille était une fort aimable personne, il ne s'opposa plus au désir du roi. — l^^h bien. Sire, fit-il, il ne reste plus qu'à obtenir la main de la princesse. — J'espère que cela ne soufTrira pas d'obstacle, et je vais sur-lo-champ faire partir de magnifiques présents destinés à la princesse. — Vous allez vite en besogne. Sire, dit le vieux sage en souriant; il paraît que d'avance vous êtes certain déplaire.
Le prince rougit un peu et dit, après quelques instants : — Vous savez, Phanor, que mes envoyés étaient aussi porteurs de mon portrait, les princesses l'ont vu avant de m'envoyer les leurs. Je pense que si j'avais déplu à la charmante Tranquille elle ne m'aurait pas envoyé sa miniature. — Vous avez réponse à tout, prince; faites donc partir l'ambassade. — Elle est déjà partie, Pliénor, dit Vif-Argent un peu embarrassé. — Mais alors, demanda le vieillard, pourquoi veniez-vous me consulter? — Pour avoir votre approbation, mon cher maître. — 11 serait un peu tard pour vous blâmer, dit Phanor en souriant, il ne me reste plus qu'à souhaiter un bon voyage à vos ambassadeurs; j'espère que d'ici à peu de temps vous viendrez m'apprendre leur heureuse réussite.
Le prince se retira assez satisfait, car il ci^aignait un peu que Phanor ne le blâmât d'avoir agi si précipitamment. En rentrant au palais, il apprit qu'aussitôt après le départ de son ambassade, les deux méchants courtisans, qui continuaient à venir à la cour comme si de rien n'était, avaient fait sur-le-champ demander des chaises de poste et étaient partis pour se rendre chez le roi Fracassin, son voisin. Ce voyage n'avait d'autre but que d'engager Fracassin à demander aussi la main de la princesse Tranquille; ils
espéraient qu'elle le préférerait à Vif-Argent parce qu'il était beaucoup plus riche et qu'il avait un plus grand royaume; comme cela ils joueraient un méchant tour à leur souverain et ils recevaient une récompense de Fracassin pour lui avoir suggéré cette belle idée, lis réussirent si bien dans leur projet, que Fracassin leur confia le soin d'aller eux-mêmes demander Tranquille en mariage.
Quinze jours s'écoulèrent, au bout desquels Phanor entendit un beau matin le galop d'un cheval et reconnut bientôt le prince qui, se jetant à bas de la monture accourut en disant : — Ah ! Phanor, venez à mon aide ou tout est perdu! — Qu'y a-t-il donc, prince, votre ambassade a-t-elle échoué? — Non, Phanor, au contraire, j'ai le bonheur d'être accepté pour époux par la divine Tranquille, mais, hélas ! je ne sais plus comment faire pour l'amener dans mon royaume ! — Expliquez-vous, prince, reprit le sage, car je ne vous comprends pas. — C'est pourtant bien facile à comprendre, dit le bouillant jeune homme. Vous savez que, pour pénétrer dans le royaume de Tranquille, il faut traverser la Forêt Enchantée ou les terres du roi Fracassin, mon voisin, dont vous connaissez l'humeur querelleuse. Or, par malheur, Fracassin a demandé de son côté la main de la princesse; celle-ci accueillit fort poliment ses ambassadeurs, mais, deux jours après l'arrivée des miens, elle déclara à ceux de Fracassin qu'elle ne pouvait pas accepter sa demande; ils repartirent aussitôt et le roi, entrant dans une colère affreuse, les a fait pendre dès leur arrivée en déclarant qu'il ne laisserait plus traverser ses terres à âme qui vive sans une permission écrite de sa main. Vous voyez, Phanor, dans quelle cruelle situation je me trouve. Gomment faire revenir mes ambassadeurs, et, surtout, comment faire
traverser à la charmante Tranquille les terres de notre mortel ennemi?
PIERRE
Pardon, grand'mère, comment Vif-Argent savait-il tout cela puisque ses ambassadeurs n'étaient pas revenus?
GRA.NDMÈRE.
Il l'avait appris par des serviteurs de Fracassin qui étaient venus le lui dire en secret, car ce roi était détesté de ses sujets et chacun se réjouissait tout bas de sa mésaventure.
— Il est certain que la situation est grave, dit Phanor, et je ne vois d'autre ressource que de faire traverser à la princesse la Forêt Enchantée; mais c'est une entreprise difficile, si difficile que je vous demande, prince, à consulter làdessus mon livre magique. Veuillez revenir demain. — Demain! s'écria Vif-Argent, mais je serai mort d'impatience avant ce soir; je vous en supplie, Phanor, consultez-le tout de suite. — Cela n'est pas possible, prince, car, pour qu'il me révèle ce que je veux savoir, il faut certaines opérations fort longues.
Le prince, désolé, partit comme une flèche et, pour se calmer un peu, il prit en arrivant deux ou trois bains de tilleul successivement, puis il avala plusieurs verres d'eau de fliHirs d'oranger. Rien de tout cela ne réussit. Enfin, ne sachant plus qu'inventer, il eut l'idée de faire exécuter par ses musiciens ordinaires un opéra nouveau, et, dès le second acte, il dormait si profondément qu'on le porta dans son lit sans qu'il s'en aperçût, et il ne se réveilla que le lendemain matin.
Maintenant, mes chéris, faites comme Vif-Argent, allez vous coucher.
JAVOTTE, tiiiiidoiiiciit.
Pardon, gi'aïKrniùi'e, je voudrais bien demander quelque chose. Ne te fâche pas, Pierre, tu vois que j'ai attendu que grand'mère ait fini.
GRANDMÈRE.
Que veux-tu d(Miiander, ma mij^nonne?
JAVOTTE
Le livre magique de Phanor, c'était son grimoire, n'est-
ce pas '.
Précisément.
JAVOTTE
Alors, grand'mère, si vous vouliez dire grimoire comme dans Zerheline, parce que je comprends mieux quand c'est les mêmes mots.
GRANDMÈRE.
Eh bien! va pour gi'imoire! A demain, mes enfants.
Les enfants eiiibrassent grand'mère et s'en V(int.
Le taupier.
Le lendemain, à l'heure indiquée, le prince arrivait chez son vieux maître qu'il trouva assis paisiblement devant sa grotte.
— Eh bien, Phanor, qu'avez-vous trouvé dans votre grimoire?
— Beaucoup de choses, Sire, répondit le vieillard; mais il est inutile de vous les raconter d'avance, vous les verrez par vous-même; qu'il vous suffise de savoir que j'espère parvenir à faire traverser la sombre Forêt à la princesse. Mais, pour que vous compreniez ce qui va se passer, il faut quelque précaution.
QUATRIÈME YFALLKE. 41
En disant cela, Phanor se leva et alla chercher dans sa grotte une petite cassette de bois de rose et l'ouvrit; elle contenait plusieurs petites fioles. Chaque fiole portait une petite étiquette avec le nom d'une science, astronomie, géographie, mathématique. Phanor en ouvrit une et en versa quelques gouttes dans un verre d'eau; il y mit un morceau de sucre, parce que le prince aimait les douceurs, et le pria de l'avaler; à peine l'opération fut-elle terminée que Phanor siffla dans un sifflet qu'il portait toujours suspendu à sa ceinture, et un petit nain, pas plus haut que ta poupée, Javotte, et vêtu de jaune de la tète aux pieds, apparut dans la grotte.
— Me voici, Phanor, dit-il d'une petite voix aigrelette et perçante, que veux-tu de moi? — Je voudrais savoir si vous consentiriez à guider la princesse Tranquille, fiancée du roi notre maître à travers la sombre forêt ? — Cela dépend, fit dédaigneusement le nain, quelle récompense me promets-tu? — Quoi ! s'écria le roi, c'est à ce moucheron que vous allez confier le soin de guider la princesse? mais c'est une plaisanterie !
Le nain, s'en tendant appeler moucheron, se redressa de toute la hauteur de sa petite taille et lança au roi un regard furieux. — Ne jugez point sur l'apparence, répondit tranquillement Phanor; le seigneur Passe- Partout nous sera plus utile qu'un géant et je vous engage. Sire, à avoir confiance en lui. — Si cela est ainsi, dit le roi, étonné d'entendre appeler seigneur cet avorton, je vous fais réparation, seigneur Passe- Partout, et je vous promets une belle récompense si vous m'amenez la princesse saine et sauve.
PIERRE
H n'était guère courageux, ce roi, grand'mère; pourquoi n'allait-il pas lui-même chercher la princesse?
GUAND'.MÈRE.
Je vous ai dit que la Forêt était impénétrable et que ceux qui avaient essayé d'y entrer, n'étaient jamais revenus; cela avait fait une si grande peur à tout le pays, que pas une âme n'aurait consenti à laisser partir le roi.
Passe-Partout s'adoucit en entendant parler de récompense.
— Maître, dit-il au sage, je suis prêta vous obéir, mais, pour réussir dans mon entreprise, j'ai besoin de trois choses. — Parle, que te faut-il? dit Phanor. — Un aigle à l'œil perçant, une taupe aux griffes aiguës et un écureuil aux pattes agiles.
— Tu les auras. — Alors, dit le petit homme en se frottant les mains et avec un rire strident, je réponds du succès, Sire, et vous pouvez préparer la récompense promise. — C'est entendu, fit le roi, et, en attendant, mon ami Passe-Partout, voici quelques pièces d'or à compte.
Et il tendit au nain un rouleau qu'il tira de sa poche. Les yeux de Passe-Partout brillèrent de joie, car il était fort intéressé, mais ne voulant pas le montrer. — Sire, dit-il au roi, ce n'est point pour cet or vil que je me mets à votre service, et j'espère que plus tard Votre Majesté me jugera digne d'une plus haute faveur. — Et laquelle, monsieur Passe- Partout? dit le roi que l'orgueil de ce petit avorton amusait beaucoup. — Un titre. Sire, et un nom qui me permette de quitter cet odieux sobriquet de Passe-Partout. — Soit, répondit le roi, je vous le promets.
Passe-Partout, joyeux, empocha soigneusement le rouleau d'or, quoique pour lui il pesât fort lourd, et, faisant un profond salut au roi, il prit congé en disant : — Maintenant il n'y a pas une minute à perdre si je veux arriver à temps. Et il disparut.
l'iiaiior, Vif-Argent et le nain Passe-Partout.
Le roi, fort surpris de ce qui venait de se passer, demanda à Phanor de lui expliquer qui était le singulier petit personnage qui venait de les quitter. — Permettez, Sire, répondit le vieillard, que je m'occupe d'abord de procurer à Passe- Partoutles trois choses qu'il désire, car il faut qu'il se mette en route au plus vite. Et Phanor, prenant de nouveau son sifflet, siffla trois fois d'une manière particulière. Après le troisième coup de sifflet, on entendit un bruit d'ailes, et on vit descendre d'une grande hauteur un aigle magnifique (|ui vint s'abattre aux pieds du vieillard.
— Que désires-tu de moi, maître? demanda l'oiseau d'une voix fort intelligible : tu sais que je suis toujours prêt à t'obéir. — J'ai à te demander un service que toi seul peux me rendre, bel aigle noir. Le nain Passe-Partout s'apprête à faire traverser à la princesse Tranquille la Forêt Enchantée que tu habites et que tu connais bien, et il demande le secours de ta vue perçante ; veux-tu l'accompagner? — J'y consens, dit l'oiseau, mais quelle est cette princesse? — C'est la fiancée du roi notre maître, que voici, répondit le sage en désignant le roi.
Le bel aigle battit des ailes et inclina la tête, ce qui était sa manière de saluer, et le roi lui dit : — Mon bel aigle, si tu parviens à faire traverser la sombre forêt à ma fiancée, je te donnerai la récompense que tu me demanderas. — Je n'ai nul besoin de récompense, monseigneur, répondit le bel aigle en relevant fièrement la tète, je serai suffisamment payé de ma peine en vous amenant la princesse. Maintenant je vais rejoindre Passe-Partout. Et l'aigle s'envola à tired'aile.
Le roi, stupéfait d'entendre parler un oiseau, ouvrait la bouche pour questionner de nouveau son vieil ami; mais
celui-ci avait déjà repris le fameux sifflet et en tirait un son très prolongé; à peine avait-il fini que le roi aperçut à leurs pieds une grosse vieille taupe, sortant de terre et noire comme le jais ; son ])oil luisant brillait comme du satin.
— Ah! voilà mon amie la taupe, dit Phanor, vous voyez. Sire, qu'elle n'a pas mis longtemps à ai'river. — On nous a fait, je ne sais pourquoi, la réputation d'être lentes, dit la taupe d'un air grognon ; il est vrai que nous ne marchons pas si vite que ces écervelées de souris, qui trottent comme des lièvres; mais à quoi leur sert de courir ainsi, sinon à se jeter la tète la première dans une souricière, et puis, à quoi sont-elles bonnes ici-bas? A rien, si ce n'est à tout ronger; tandis que nous, ajouta la taupe en se rengorgeant, nous faisons des travaux vraiment utiles.
Le roi, qui avait toujours entendu parler des taupes comme d'animaux malfaisants, regarda la vieille d'un air étonné. — Ah! ce que je dis vous étonne, continua-t-elle ; vous êtes, à ce qu'il paraît, ignorant comme tous les hommes, et vous ne voyez pas qu'en soulevant la terre, comme nous le faisons, nous laissons pénétrer l'air et l'humidité; c'est en nous imitant que l'homme a appris à drainer ses champs; de plus, nous dévorons ces affreux vers de terre qui mangent la racine des plantes, mais il n'en a pas la moindre reconnaissance et ne fait que nous pourchasser! fit la taupe en colère.
Le roi, à qui sa conscience reprochait d'avoir toujours fait massacrer les taupes dans ses jardins, baissa les yeux et ne dit mot de peur d'offenser celle-ci qui ne semblait pas de bonne Iuuikmii'.
PIERRE
Pardon, gi-and'mère, je n'ai pas compris ce que c'éhiil que drainer.
GRAND'MERE
C'est creuser de petits ruisseaux clans les prairies pour que Teau se répande également partout ; et l'on dit en elfet que les chemins souterrains faits par les taupes ont une certaine utilité.
Voulant gagner les bonnes grâces de la taupe, le roi reprit fort poliment, après un moment de silence : — Madame la taupe, je suis charmé d'apprendre que vous rendez de si grands services à nos jardins, et désormais je donnerai des ordres pour qu'on vous laisse travailler à votre aise. La taupe, un peu radoucie, lui dit : — « Ah! vous êtes le roi, à ce qu'il paraît; eh bien, je suis assez satisfaite de vous voir, quoique vous ne soyez guère différent des autres. Mais je n'ai pas de temps à perdre en paroles inutiles et les hommes ne savent que bavarder. Voyons, que voulez-vous de moi? fit-elle en se tournant vers le sage. — Ma chère amie, dit Phanor, je viens vous demander de vouloir vous joindre au nain Passe-Partout et au bel aigle noir pour escorter la princesse Tranquille, fiancée du roi notre maître, et pour aider à la préserver des dangers qu'elle courra en traversant la forêt. — C'est bien heureux que vous ayez pensé à moi pour faire partie de son escorte, dit la vieille taupe en secouant sa petite tête ; car cet étourdi de Passe- Partout n'aurait pas manqué de la perdre. Mais à quoi bon cet aigle? — Passe-Partout l'a demandé à cause de son regard perçant, répondit imprudemment le jeune roi. — H croit donc que je n'y vois pas clair? Et vous dites peutêtre aussi : « Aveugle comme une taupe ! » s'écria la vieille en lançant au roi un regard furieux. — Au contraire, ma chère amie, reprit doucement Phanor, nous savons que vous
y voyez à merveille, mais l'aigle, grâce à ses ailes, peut s'élever à une grande hauteur et voir ainsi d'avance des choses que vos excellents yeux ne sauraient découvrir.
PIERRE
Pourquoi Phanor dit-il cela, grand'mère? Les taupes n'y voient pas clair; Michel me l'a dit.
GRAND' Al ÈRE.
Elle voient clair sous terre, mais le grand jour les éblouit, et puis Phanor cherchait h la calmer parce qu'on avait besoin d'elle.
JAVOTTE
Je la déteste, cette vieille taupe grognon, et je suis sûre qu'elle ne servira à rien à Tranquille.
GRANDMÈRE.
C'est ce qui te trompe; mais Yif-Argent était de ton avis et la trouvait fort désagréable.
(( — Allons, reprit la taupe un peu calmée par les compliments de Phanor, j'y consens, et je vais de ce pas rejoindre Passe-Partout, par un chemin que moi seule je connais. Je suis votre servante, seigneur, dit-elle, et, se retournant, elle se mit à chercher le trou par lequel elle était sortie sans parvenir aie trouver. « Eh bien, qu'est-ce que cela signifie? je ne vois plus l'entrée de mon souterrain; c'est quelque maudit jardinier qui vient de le boucher. — Pardon, madame la taupe, dit le prince qui mourait d'envie de rire en regardant la vaniteuse taupe se tourner de tous côtés, n'y voyant goutte; pardon, je crois que voici l'entrée que vous cher-
chez, et il indiqua le trou à la taupe qui, sans dire merci, se hâta d'y entrer.
— Ah çà! Phanor, m'expliquerez-vous toutes ces merveilles? dit Vif-Argent. Quoi! voilà un aigle qui parle, une taupe qui grogne en bon français, qu'est-ce que cela veut dire? — Patience, Sire, fit le sage en souriant, vous enverrez bien d'autres.
Et, au même instant, portant le sifflet à ses lèvres, il siffla trois petits coups brefs. Un charmant écureuil descendit lestement des branches de l'arbre voisin et, en trois sauts, il fut auprès de Phanor.
— Que voulez-vous de moi, Phanor? dit-il, vous savez que je n'ai rien à vous refuser. — Mon gentil écureuil, il s'agit d'un grand service à rendre au prince Vif-Argent que voici ; il attend sa fiancée qui, pour pénétrer dans son royaume, doit traverser la Forêt Enchantée; le nain Passe-Partout, le bel aigle noir et madame la doyenne des taupes veulent bien ofl'rir leurs services pour la guider; j'ai pensé que vous ne refuseriez pas les vôtres. — Voilà un singulier cortège pour une princesse, repartit l'écureuil en riant : n'importe, je suis pi'êt et je serai trop heureux si mes faibles talents peuvent servir à quelque chose.
Le roi, enchanté de la modestie de l'écureuil, le remercia en fort bons termes, puis il ajouta : — J'avais toujours entendu parler de l'étourderie des écureuils et je vois bien qu'on m'avait trompé, car vous me paraissez aussi sage que modeste. — Les hommes nous jugent sans nous connaître et ils prennent pour étourderie ce qui n'est qu'un moyen de nous défendre. Nos sauts et nos bonds imprévus sont destinés à les dérouter et à éviter le fatal coup de fusil dont ils nous poursuivent sans cesse; si nos mouvements étaient
moins vifs et plus modérés, ils auraient trop de temps pour nous ajuster, nous tuer ou nous prendre. Hélas ! fit l'écureuil en portant sa patte gauche à son œil droit, ils n'y réussissent que trop souvent. — Auriez-vous perdu quelqu'un qui vous est cher, aimable écureuil? dit le roi. — Ah ! s'écria l'écureuil en pleurant, on m'a pris hier ma fiancée ; elle est en cage chez le concierge du palais de Votre Majesté. — Chez mon concierge! s'écria le roi. Oh! soyez tranquille, gentil écureuil, dès ce soir elle vous sera rendue. L'écureuil se jeta aux genoux de Vif-Argent et lui lécha respectueusement la main. — Sire, dit-il, je suis prêt à tout; que faut-il faire? — 11 faudrait, dit Phanor, rejoindre au plus tôt le nain Passe-Partout qui vous attend pour vous expliquer ses projets.
L'écureuil frotta son petit museau à terre en signe de respect, et, grimpant prestement sur l'arbre, il disparut dans la forêt en sautant de branche en branche.
— Enfin, dit le roi, j'espère, Phanor, que vousallezm'expliquer ce qui se passe; car je vous déclare que je n'y comprends rien du tout. Vous choisissez pour guider ma princesse un avorton haut comme ma botte, qui demande pour toute suite et pour tout secours, un aigle, une vieille taupe et un écureuil; tous ces êtres-là parlent comme des personnes naturelles et vous obéissent aveuglément, j'aimerais bien savoir pourquoi.
Moi aussi ; c'est drôle que toutes ces bêtes parlent, grand'mère; je croyais qu'elles ne parlaient que dans les fables.
G II A N D ' M ÈRE, soufiaiit.
C'est Phanor qui va t'en donner l'explication.
Départ dp l'assc-Partoiil. de l'aigle, de la taupe et de l'écureuil.
QUATRIÈME VEILLÉE. o3
— Siro, dit-il au roi, je vis depuis cent ans sur la lisière de cette foret, j'ai plus souvent affaire aux bètes qu'aux hommes et je ne m'en trouve pas plus mal. En les voyant de près, j'ai appris à comprendre leur langage et à le parler, mais c'est une œuvre qui demande du temps et de la patience ; je crois que vous n'avez pas une grande provision de cette dernière et j'ai pensé que vous désireriez comprendre notre entretien, c'est pourquoi je vous ai fait avaler dans votre verre d'eau sucrée une liqueur magique qui vous a appris en un instant ce que j'ai mis plus d'un siècle à étudier.
PIERRE
En voilà une liqueur que je voudrais avoir! ce serait joliment commode pour apprendre mon grec et mon latin ! Pourquoi Phanor ne s'en était-il pas servi pour lui-même, grand'mère?
GRAND'MÈRE
C'est précisément ce que le roi lui demanda, et il répondit que les choses apprises facilement s'oublient de môme et que l'on ne se souvient bien que de ce qui a coûté de la peine. — Ainsi, ajouta-t-il, je n'oublierai jamais la langue de mes amis les animaux, et il est probable. Sire, que vous ne la comprendrez plus lorsque vous aurez cessé d'avoir besoin d'eux.
JAVOTTE
Moi je regrette bien de ne pas savoir parler la langue des bètes ; j'aurais demandé à mes poissons rouges ce qu'ils voulaient manger, et ils ne seraient pas morts de faim, n'estce pas, Pierre?
PIERRE, un ppu pmharrassé.
Je ne sais pas.
JAVOTTE
Mais si ; ils sont morts de faim, maman l'a dit.
Pierre ne répond rien.
GRANDMÈUE.
Mais réponds donc à ta sœur, Pierre !
PIERRE, très rouge.
Grand'mère, je vais vous dire; avant qu'ils soient morts, j'avais changé l'eau de leur bocal et j'avais mis du sel dans la nouvelle eau pour (|u'ils se croient dans la mer, et je crois que cela les a un peu dérangés.
GRANDMÈRE.
.Te le crois sans peine; tu no t'étais pas vanté de cette équipée.
PIERRE
Je n'étais pas bien sur que le sel les avait tués, grand'mère, c'est pourquoi je ne l'ai pas dit; mais j'en suis très l'àclii' pour l(^s poissons, Javotte, je t'assure, et puisque c'est ma l'aule, je t'en achèterai d'autres avec mon argent.
JAVOTTE, niïvement.
Mais c'est très cher les poissons rouges! Si tu veux, achète m'en deux blancs et deux rouges.
PIERRE, fièrement.
Non, non, tu en auras quatre rouges.
ou AT MEME YEILLKE
oo
JAVOTTE
Oh! merci beaucoui
Voici Jane, bonsoir, mes enfants.
GUAND'JIÈRE.
Le prince n'était pas complètement satisfait des explications de Phanor et, quoiqu'il n'aimât pasles longs discours, il cjuestionna de nouveau son maître.
— Comment se fait-il que toutes ces bêtes vous obéissent ainsi, Phanor? demanda-t-il. — Toutes les bêtes ne m'obéissent pas, Monseigneur ; seulement les trois que vous avez vues m'ont des obligations particulières et je pensais bien en les appelant qu'elles ne refuseraient pas de me rendre service. Le bel aigle noir que vous avez vu avait reçu un coup de fusil dans l'aile, et vint s'abattre devant ma grotte, haletant et épuisé de fatigue, son aile lui refusant tout service ; je m'approchai pour le secourir, mais, en me voyant, il crut que j'allais l'achever et il dit en gémissant
dans son langage : « — Il était écrit dans le livre du Destin que je périrais aujourd'hui de la main d'un homme ! Adieu donc, mon nid perché sur le grand sapin qui s'élance dans les nues! adieu mes chers petits aiglons! ce soir vous ne recevrez point de nourriture; votre mère n'osera vous quitter, faibles et dénués de plumes pour vous préserver du froid, ainsi nous mourrons tous, victimes de cette maudite race humaine!... » — « Tu te trompes, bel aigle, lui répondis-je, je ne viens point à toi pour te faire du mal, dans un instant tu en seras certain. » J'examinai sa blessure, et, après l'avoir lavée avec soin, j'appliquai sur la plaie des feuilles de lis préparées dans un certain baume. L'oiseau se sentit aussitôt soulagé et me regardant d'un œil étonné : « — Oui es-tu, me dit-il, toi qui comprends et parle la langue des oiseaux? » Je le lui expliquai et le portai dans ma grotte où je l'établis chaudement sur un lit de mousse. — Bien, bien, interrompit Vif-Argent auquel l'histoire du bel aigle commençait à sembler longue, vous l'avez guéri, il vous en est reconnaissant ; c'est ce qu'on lit dans beaucoup de fables. Mais la taupe et l'écureuil, quel bien leur avez-vous fait? — J'ai nourri l'écureuil pendant un hiver rigoureux. Le froid avait gelé tous les fruits et les pousses des arbres, et sans moi il serait mort de faim. Quant à la taupe, c'est une vieille bavarde si ennuyeuse que les autres taupes ne veulent plus l'écouter, prétendant qu'elles savent par cœur toutes ses histoires. Elle a découvert un beau jour que je comprenais le langage des bêtes, et dès que l'hiver arrive, grâce à une galerie souterraine qu'elle a creusée jusque dans ma grotte, elle vient chaque soir me conter ses vieilles rengaines; comme je ne l'interromps jamais, elle croit que je l'écoute, ce qui la rend parfaitement heureuse et je vous assure qu'elle
me sait plus de gré de cette complaisance que si je lui avais sauvé la vie.
Le prince, satisfait des explications de Phanor, coupa court à la conversation en remerciant son maître et il appela son page qui lui amena son cheval pie.
— Encore un instant, prince, reprit Phanor, avez-vous songé à l'inquiétude dans laquelle doit être votre ambassadeur pour son retour? Il serait, ce me semble, utile de le rassurer et de savoir également, d'une manière positive, si la reine vous agrée pour son époux. Le prince rougit de son étourderie. — Il est vrai, Phanor, que je n'ai nullement songé à tout cela; mais comment m'y prendre pour communiquer avec la princesse? — H y «i un moyen bien simple, dit le sage; suivez-moi, prince, et venez dans ma grotte; vous y trouverez tout ce qu'il faut pour écrire.
Le prince obéit et son maître l'installa devant une table.
— Maintenant écrivez deux Ijillets séparés, l'un pour la princesse, l'autre pour Fortenguerre (c'était le nom de l'ambassadeur).
Vif-Argent prit la plume sans hésiter et traça rapidement quelques lignes. Après avoir plié ce billet, il en écrivit un second. Phanor ne put s'empêcher de sourire en lisant le premier de ces billets.
JAVOTTE
Qu'est-ce qu'il y avait dans le premier?
GRANDMÈRE
Tu verras. Puis Phanor les plia sans rien dire, les noua soigneusement avec un joli ruban rose.
CINQUIEME VEILLÉE. a9
JAVOTTE
11 avait des rubans roses dans sa grotte, grand'mère! D'où venaient-ils?
GRAND 'HÈRE, un peu embarrassée.
Je pense que le prince lui envoyait quelquefois des livres et qu'il nouait le paquet avec un ruban.
JAVOTTE
11 devait être bien chiffonné, alors?
PIERRE, impatienté.
Voilà toujours tes bêtises! Il faut que tu arrêtes grand'mère pour un ruban ; qu'est-ce que ça peut faire qu'il soit chiffonné ou non?
JAVOTTE
C'est que grand'mère disait qu'il était très joli. Un ruban chiffonné n'est pas joli.
GRAND '.M ÈRE, agacée.
Oh! par exemple, cette fois Pierre a raison, Javotte : vraiment tu es impatientante. Je vais en rester là.
JAVOTTE, consternée.
Oh! pardon, grand'mère, ne soyez pas fâchée contre moi; c'est qu'on me dit toujours de ne pas chiffonner ma ceinture, parce qu'elle ne serait plus jolie... Alors j'ai cru... mais je ne dirai plus rien, plus rien du tout. Ne soyez plus fâchée contre moi, grand'mère, je vous en prie.
GRAND '.MÈRE, radoucie.
Allons, soit, mais je ne sais plus ce que je disais*
PIERRE
Vous disiez que le sage noua le billet avec un joli ruban rose.
GRAND'MÈRE
Ah ! oui. Puis il appela doucement un beau pigeon blanc qui picorait du grain derrière la grotte. Le pigeon s'avança, marchant lentement sur ses petites pattes emplumées, et Phanor attacha le ruban rose autour de son cou en lui disant : « Chéri, tu vas porter cette lettre à la princesse Tranquille. » Puis il prit une fiole dans la cassette, versa dans une soucoupe un peu de son contenu cju'il offrit au pigeon; celui-ci en avala quelques gorgées et s'éleva dans le ciel à une si grande hauteur qu'on ne vil plus qu'un imperceptible point blanc.
Laissons le pigeon faire son voyage et transportons-nous maintenant chez la princesse Trancpille, avec laquelle il nous faut lier plus ample connaissance.
JAVOTTE
C'est vrai que nous ne la connaissons pas du tout.
GRAND'MÈRE
Peut-être plus que tu ne crois. Il faut d'abord revenir un peu à la cour du roi de Golconde, cpe nous avons quittée en même temps que la fée Gentille. La mauvaise humeur du roi avait fini par se calmer et il se repentit même un peu d'avoir laissé partir Gentille sans prendre plus poliment congé d'elle. « Bah ! je i^éparerai cela plus tard, pensa-t-il, si elle vient rendre visite à sa filleule. » La fée ne revint pas et il n'en fut plus question. Cependant la princesse grandissait et devenait chaque jour plus jolie; elle était en outre de si bonne humeur qu'elle riait sans cesse et ne pleurait jamais. Une seule chose déplaisait au roi qui
avait un caractère fort emporté, comme nous l'avons vu : c'était l'extrême tranquillité de sa fille. Rien ne parvenait à l'émouvoir ni à la contrarier. « — En vérité, disait le roi, cette enfant ne sent rien et ne comprend rien, elle sera bête comme un chou ! » Mais le roi se trompait, car la petite princesse se montrait fort intelligente, et tout doucement, sans se presser, elle apprenait beaucoup de choses, parce qu'elle ne perdait jamais son temps, comme certains enfants ont coutume de le faire.
PIERRE
C'est pour moi, grand'mère, que vous dites ça, n'est-ce pas?
GRAND'iMÈRE, sourianti
Dame ! si tu te reconnais!...
Oh! oui, je le perds bien quelquefois ; mais c'est si amusant de flâner un peu!
GR.\ND'MÈRE
Un peu, passe encore; mais il ne faut pas qu'un peu devienne beaucoup.
Le roi, dans sa colère le jour de la fête du baptême, n'avait point demandé à Gentille quel nom elle désirait donner à sa filleule; et il résolut, en voyant son calme habituel, de l'appeler Tranquille!
JAVOTTE
Oh ! grand^mère, c'est donc la princesse que Vif-Argent a demandée en mariage?
GRAND'MÈRE
Précisément, tu vois bien que tu la connaissais un peu,
seulement Tranquille était parvenue à l'âge de quinze ans à l'époque où nous sommes ; le roi son père devenu vieux laissait faire à sa fille tout ce qu'elle voulait. Tranquille, malgré son calme habituel, avait une volonté fort arrêtée; et depuis plus d'un an elle refusait les nombreux partis qui se présentaient pour elle, car le bruit de sa beauté et de sa sagesse, sans compter la réputation des diamants de son père, s'étaient répandus dans le monde entier, et beaucoup de princes l'avaient demandée en mariage.
Elle répondait toujours, après avoir longuement regardé leurs portraits et questionné leurs envoyés, qu'ils ne lui plaisaient pas et qu'elle voulait un mari qui lui plût. Le roi lui répondait que les princesses ont l'habitude d'épouser précisément ceux qui ne leur plaisent pas ; mais il ne parvenait point à la persuader. Enfin, un beau jour où il la pressait plus que de coutume, elle lui dit :
— Eh bien, mon père, je veux demander conseil à ma marraine; on m'a toujours dit qu'elle avait promis de ne point m'oublier; indiquez-moi donc sa demeure, il me semble qu'il est temps que je fasse sa connaissance.
Le roi, un peu surpris de cette demande inattendue, ne sut que répondre ; car, depuis la malencontreuse fête, il ne s'était jamais inquiété de savoir ce qu'était devenue la fée Gentille. Au bout de quelques instants de silence il dit à la princesse :
— Ma foi, je dois vous avouer, ma fille, que j'ai tout à fait oublié son adresse. ^ Vraiment? dit Tranquille sans s'émouvoir, eh bien, je la trouverai moi-même.
Disant cela elle rentra dans sa chambre et se mit à réfléchir. — Il me semble, dit-elle, que j'ai vu dans la bibliothèque du roi mon père un livre qui s'appelle le Calendrier des Fées; peut-être contient-il l'adresse de ma marraine.
Et elle se rendit clans la bibliothèque où l'on trouva en effet le précieux volume, contenant l'adresse désirée.
JAVOTTE
Mais comment envoie-t-on les lettres aux fées, grand'mère? Est-ce par la poste?
GliAND'.MÈliE, riant.
Je ne crois pas.
JAVOTTE
Alors par qui ?
GRAND '.ME nE.
L'auteur ne le dit pas.
JAVOTTE
Ah ! c'est dommage, je croyais que les auteurs disaient tout.
GRAND'MÈRE
Tranquille écrivit donc une lettre à sa marraine. Elle lui exprimait un très grand désir de la voir et de lui demander conseil au sujet d'une importante décision qu'elle avait à prendre.
La Fée, en recevant des nouvelles de sa filleule, eut un mouvement de joie ; car cela lui faisait beaucoup de peine de voir que la petite princesse n'eût jamais songé à elle. Elle prit aussitôt le parti d'aller lui rendre visite, et donna l'ordre d'atteler Négrillon au fameux chou qui lui servait toujours d'équipage.
JAVOTTE
Mais, grand'mère. Négrillon devait être bien vieux puisqu'il y avait déjà quinze ans qu'il était au service de la Fée.
GRANDMÈRE.
Il paraît que les ânes des fées ne vieillissaient pas, car Négrillon trottait toujours aussi bien.
Gentille arriva donc sans encombre à Golconde. Ce furent des cris d'étonnement dans toute la ville en la voyant passer.
Les enfants avaient bien entendu parler par leurs mères d'une fée qui était venue assister au baptême de la princesse et qui voyageait dans un chou; mais ils avaient cru que c'était un conte à dormir debout.
Ils se mirent à crier en la voyant : — Ah ! voilà la fée au Chou qui passe ! et ils appelaient de toutes leurs forces leurs mères et leurs grand'mères pour venir la voir.
.lAVOTTE.
Pourquoi n'appelaient-ils pas aussi leurs pères et leurs grands-pères?
GUAND'MÈRE.
Probablement parce que ceux-ci étaient occupés. Tranquille, entendant depuis son palais les cris des enfants, se mit à la fenêtre ; la Fée s'arrêtait- précisément à ce moment-là devant la grande porte d'honneur.
— Ah ! c'est ma marraine elle-même, dit la princesse sans s'étonner, et comme si elle eût vu toute sa vie des Fées traînées dans un chou, elle descendit tranquillement l'escalier pour aller au-devant de Gentille. Après les premiers embrassements, le roi et la reine arrivèrent pour saluer la Fée.
.lAVOTTE.
Le roi devait avoir un peu peur qu'elle ne fût fâchée puisqu'il avait été si malhonnête avec elle?
CINQUIÈME VKILLÉE. 6S jj
GRAND'MÊRE.
Oui, mais il fut bientôt rassuré par l'air gracieux de la Fée ; elle était si bonne qu'elle ne se souvenait plus du passé. Elle demanda à voir sa lilleule en tète à tète, voulant lui parler librement.
— Qu'avez-vous à me dire, mon enfant? lui demandât-elle, quand elles furent seules. Confiez-moi tout ce qui vous inquiète. — Madame ma marraine, répondit Tranquille, je voudrais bien être débarrassée de tous ces princes qui me demandent en mariage. Le roi mon père veut absolument que j'en choisisse un et moi je ne peux me résoudre à épouser quelqu'un que je ne connais pas et qui me rendra peut-être très malheureuse. — Vous avez grand'raison, ma iille, dit la Fée. — Alors, que dois-je faire, madame? — Vous devez sans doute obéir au roi votre père, mais je vais vous indiquer, autant que je le puis, un signe auquel vous reconnaîtrez celui que vous devez choisir pour être heureuse. — Parlez, madame, je vous écoute. — Eh bien, quand il se présentera un prince dont le nom sera en tout point différent du vôtre, n'hésitez pas, acceptez-le, c'est avec lui que vous trouverez le bonheur. — Mais, madame, dit Tranquille en riant, tous les princes qui m'ont demandée en mariage avaient des noms différents du mien. — C'est possible, mais il m'est défendu de m'expliquer davantage, car nous ne devons pas faire connaître l'avenir aux simples mortels.
JAVOTÏE.
Qu'est-ce que c'est, grand'mère, que des simples mortels?
GRAND'MÊRE.
Ce sont les hommes et les femmes qui existent dans le
monde.
JAVOTTE
Alors Pierre et moi nous sommes des simples mortels?
GRAND'MÈRE
Mais, oui.
JAVOTTE
Et vous aussi, grand'mère?
GRAND'MÈIiE.
Certainement.
JAVOTTE
Oh ! je ne crois pas ça, je crois que vous êtes bien plus que nous deux.
GRAND'MÈRE, liant.
Je te remercie, Javotte, do la bonne opinion que tu as de moi, mais je t'assure que je ne suis qu'une simple mortelle.
La princesse remercia la Fée de son conseil, et lui promit de le suivre exactement, puis elle ajouta : — Si vous vouliez, madame ma marraine, mettre le comble à vos bontés, vous me diriez comment je dois m'y prendre pour pouvoir vous parler, si je me trouvais dans un grand embarras ou si je courais un véritable péril; car on ne sait jamais ce qui peut arriver. — Vous avez raison, mon enfant, répondit la Fée à la prévoyante princesse; tenez, ouvrez ce petit étui, vous y trouverez ce qu'il faut pour m'appeler au besoin à votre secours.
La princesse ouvrit l'étui et en tira une petite clochette d'argent ; elle l'agita et la clochette fit entendre un son si pénétrant et si prolongé, qu'il ressemblait au son du cor.
— N'importe où vous serez, dit la Fée, j'entendrai le son cb* votre clochette, mais ne vous en servez qu'à la
dernière extrémilé, car si une fois vous m'appelez inutilement, elle perdra toute sa vertu. La princesse remercia mille fois sa marraine, et la Fée, après avoir accepté un fort bon dîner offert par le roi, prit congé et remonta dans son chou.
Mais en voilà assez pour ce soir, mes enfants, il est très tard, allez vous coucher.
Elle les embrasse et rentre au salon.
PIERRE à JAVOTTE.
Javotte, j'ai deviné quel prince elle épousera.
JAVOTÏE.
Oh! Pierre, dis-le-moi, je t'en prie.
PIERRE
Eh bien, c'est le prince Vif-Argent.
Et comment as-tu deviné ça?
PIERRE
Parce que Vif-Argent c'est tout le contraire de Tranquille, tu comprends?
JAVOTTE
Non.
PIERRE
Mais tu sais bien ce que c'est que du vif-argent?... c'est cette chose blanche qui est dans le vieux baromètre de papa, et qui remue dès qu'on le touche...
JAVOTTE
Ah! je ne savais pas,
PIERRE
Tu comprends bien que quelque chose qui remue toujours, c'est tout le contraire de quelque chose qui ne remue jamais.
.lAVOTTE, cmerveilléc.
Oh! comme tu expliques bien, Pierre, je n'avais pas compris du tout que la princesse ne remuait jamais.
Mais qui est-ce qui te dit qu'elle ne remuait jamais ?
JAVOTTE
C'est toi !
Mais non, je ne te dis pas ça.
JAVOTTE
Eh bien, quoi, alors?
PIERRE, chercliant un moment.
Bah! tu es trop petite pour comprendre; allons nous coucher.
Les portraits des princes rongés par les rats.
GRAND'MERE
Peu de jours après arrivèrent les ambassadeurs du prince Vif-Argent. Tranquille était assise dans le jardin quand on vint les lui annoncer, car le roi, impatienté des refus continuels de sa fdle, ne voulait plus recevoir aucune demande en mariage.
— De la part de quel prince viennent ces ambassadeurs? demanda la princesse. — De la part du prince Vif-Argent, Madame. — Du prince Vif-Argent? quel nom singulier, se dit Tranquille en elle-même; et, répétant ce nom tout haut, elle s'écria, comme frappée d'un trait de lumière : — Mais
c'est lui dont le nom difFère du mien en tout point ! qu'y a-t-il de plus opposé que Tranquille et Vif-Argent?
PIERRE, triomphant.
Hein! Javotlc, avais-je bien deviné?
J.WOTTE, dans l'admiration.
Oh! oui.
GRAND'MÈRE
Qu'on fasse attendre quelques instants ces ambassadeurs, dit la princesse, et qu'on m'apporte le portrait du prince Vif-Argent, qui doit être dans la collection de ceux des princes qui m'ont demandée et que j'ai fait monter au grenier. Un page s'empressa de s'acquitter de la commission, mais un temps fort long s'écoula avant qu'il reparût. Enfin, il arriva avec nne mine consternée. — Madame, dit-il à la princesse, voilà tout ce qui reste du prince Vif- Argent.
Et il lui présenta sur un plateau un petit cadre fort joliment orné et au bas duquel était inscrit le nom du prince; quant au portrait lui-môme, il avait été mangé par les rats. Tranquille ne s'émut point d'une telle mésaventure. — Je n'aurais pas dû mettre tous ces princes au grenier, dit-elle, mais je n'eu aurai que plus de mérite à obéir à ma marraine, sans avoir vu si l'époux qu'elle me destine est beau ou laid. Qu'on fasse entrer les ambassadeurs !
Ils entrèrent en effet, et la princesse les reçut à merveille, mais avec la modestie d'une jeune personne qui ne voulait point avoir l'air trop empressé. Elle les pria d'attendre deux ou trois jours sa réponse, puis elle rentra au palais et rendit compte à ses parents de ce qui venait de se passer. Nous avons vu déjà comment elle renvoya les ambassadeurs du
Fracassiii pail [jour envahir ijolcoiide.
roi Fracassin et laissa espérer une réponse favorable à ceux de Vif-Argent.
Fracassin, dans sa colère, fit aussitôt déclarer au roi de Golconde que si la princesse continuait à lui refuser sa main, il pénétrerait chez lui pour l'enlever avec une armée qui ravagerait ses États.
Le vieux roi, très effrayé, fit venir sa fille. — Comment se fait-il, dit-il avec colère, que vous ayez refusé tous les princes du monde pour accepter ce Vif-Argent, que vous ne connaissez pas plus que les autres, et dont vous n'avez pas même vu le bout du nez, puisque son portrait a été mangé par les rats! Je pense que vous allez renoncer à cette fantaisie, et ne pas mettre mon royaume à feu et à sang pour ce caprice.
La princesse répondit respectueusement qu'elle était bien fâchée de déplaire à son père, mais qu'un ordre supérieur l'obligeait à épouser le prince Vif-Argent.
— Supérieur ! s'écria le roi de plus en plus mécontent : et qu'y a-t-il de supérieur aux ordres d'un père?... Mais j'y suis, je comprends tout; c'est sans doute votre marraine la fée Gentille qui vous a donné cet ordre-là. En vérité, on devrait plutôt l'appeler la fée Guignon, car chacune de ses visites me porte malheur. A la suite de la première, on m'a bu cent bouteilles de mon vieux tokai et deux cents de mon meilleur Champagne; et, à la suite de la seconde, on va mettre mon royaume sens dessus dessous.
La princesse répliqua fort doucement que le premier
malheur ne lui semblait pas de grande importance et que le
second était facile à éviter. — Mais, petite malheureuse!
reprit le roi exaspéré, ne faut-il pas que vous traversiez
vous-même le royaume de Fracassin, pour vous rendre chez
votre Vif-Argent, à moins que vous no vouliez passer par la Forêt Enchantée, dont personne n'est jamais revenu !
Au moment où le roi parlait ainsi, on entendit frapper contre le carreau de la fenêtre, et Tranquille vitun joli pigeon blanc avec un ruban rose autour du cou, qui était perché sur le balcon et avait l'air d'attendre qu'on lui ouvrît, c'est ce que fit la princesse et l'oiseau vola aussitôt sur son épaule.
— Eh bien, qu'est-ce qui vous prend? dit le roi, qui était fort soigneux de son mobilier ; au lieu de m'écouter vous allez ouvrir à cet oiseau qui va tout salir dans mon appartement! — Sire, dit la princesse, laissez-moi détacher le ruban qu'il porte autour de son cou, car il me semble qu'une lettre y est suspendue. — Détachez-le promptement, dit le roi, et chassez cette vilaine bête. Tranquille dénoua le ruban patiemment, parce qu'il y avait beaucoup de nœuds, et, pendant ce temps-là, le pigeon restait immobile sur son épaule. — Mais dépêchez-vous donc, ma fille! vous n'en finissez pas! dit le roi qui s'impatientait vite. — Permettez, mon père, il faut user de précaution pour ne pas déchirer la lettre. Ah ! il y en a deux : l'une est à mon adressse, et l'autre porte celle de l'ambassadeur du prince Vif-Argent.
Le front du roi se rembrunit. — Qu'est-ce qu'il demande encore, cet importun personnage? Voyons, ma fille, lisez tout haut.
Et la princesse lut tout haut ce qui suit :
« Divine Tranquille! je mourrai de désespoir si vous me refusez votre main ; car nous sommes faits l'un pour l'autre, et je vous adore. Prononcez donc ce oui si désiré, et ne vous souciez pas plus des menaces de Fracassin que d'une figue !
» Je vous envoie un nain, un aigle, une taupe et un écu-
reuil, qui vous feront traverser la Forêt Enchantée sans difficulté. Hâtez-vous, car si vous tardez, je mourrai consumé d'impatience, et vous ne trouverez plus qu'un monceau de cendres. »
— Ah ! voilà une belle lettre, une belle lettre, en vérité! fit le roi indigné; il n'y est pas plus question de moi, que si vous étiez orpheline. Il paraît que ce beau prince ne s'inquiète guère d'obtenir mon consentement, pourvu qu'il soit certain du vôtre. Et voyez donc la jolie escorte qu'il vous propose! un nain, un aigle, une taupe et un écureuil! Mais il est fou, ou il se moque de nous, je ne sais ce qui me tient de faire jeter son ambassadeur à la porte et de le livrer à Fracassin. — Calmez-vous, mon père, dit la princesse à laquelle le billet de Vif-Argent n'avait pas déplu. 11 est possible, ajouta-t-elle en rougissant un peu, qu'il y eût une lettre pour vous qui se soit perdue en route. Faites venir l'ambassadeur, nous lui remettrons le billet qui lui est destiné; peut-être nous en dira-t-il davantage.
Le roi qui, sans le laisser paraître, avait au fond grande confiance en sa fille, se calma en effet et l'ambassadeur fut mandé. La princesse lui remit le billet qu'il lut et relut deux fois en pâlissant; car il était poltron comme un rat, et la perspective de traverser la Forêt Enchantée le faisait frémir, mais, craignant la colère de son maître, il n'osa pas témoigner son effroi.
— Eh bien, que contient ce billet? demanda le roi. — Sire, dit Fortenguerre en cherchant à cacher son émotion, mon maître m'annonce qu'aussitôt après que vous aurez donné votre consentement, nous pourrons partir et traverser sans péril la Forêt Enchantée. — Ah! il est question de mon
consentement; c'est fort heureux, dit le roi, lisez-moi donc cette lettre. Fortenguerre hit ce qui suit :
« Garde-toi bien d'effrayer la princesse par tes récits ridicules, j'ai un moyen infaillible de vous faire traverser la Forêt Enchantée. N'oublie pas de demander la main de la princesse Tranquille à son père, car je n'y ai point pensé. »
— Gomment? comment? dit le roi qui avait l'habitude de répéter deux fois le même mot, vous avez un moyen de traverser la Forêt Enchantée ! Mais alors, cela change la thèse, et je donne mon consentement à ce que ma fdie accepte le prince Vif-Argent; je vous engage môme à hâter le plus possible les préparatifs de votre départ, car je ne me soucie pas de voir apparaître l'armée de Fracassin aux portes de Golconde, et je vais lui faire savoir sur-le-champ que ma fille est partie et hors de mon royaume.
La princesse ne put s'empêcher de sourire en voyant avec quel empressement le roi son père voulait la mettre à la porte. — Mais, Sire, lui dit-elle, vous oubliez que je dois avant tout attendre l'escorte annoncée par le prince : sans elle, je ne puis songer à traverser cette terrible forêt. — Ah oui ! terrible est bien le mot! s'écria Fortenguerre qui n'avait pas encore repris ses esprits. — Et quel danger y court-on? lui demanda Tranquille.
L'ambassadeur sentit qu'il venait de commettre une imprudence; il balbutia quelques mots inintelligibles, puis, saluant profondément, il demanda la permission de se retirer qui lui fut accordée.
Quand Fortenguerre se fut retiré, la princesse entendit de nouveau de petits coups donnés dans la fenêtre : c'était le pigeon qui semblait lui rappeler sa présence. — Ah! mon joli petit messager, lu me parais attendre une réponse, dil
Tranquille. Ne croyez-vous pas, mon père, qu'il serait convenable d'écrire quelques mots au prince Vif- Argent? — Tu crains qu'il ne se consume et de ne plus trouver que ses cendres, répondit le roi en riant, car, depuis qu'il était délivré de la crainte de Fracassin, il avait retrouvé sa bonne humeur. Eh l)ien, tu {)eux être tranquille; je sais ce que valent ces menaces d'amoureux ; tu le retrouveras bien portant, mais je ne m'oppose pas à ce qu'on lui réponde. — Il serait peut-être plus convenable que ce fût vous, mon père, dit la princesse. — Je veux bien, je vais même lui faire sentir, adroitement et sans en avoir l'air, son impolitesse. Et le roi écrivit ce qui suit :
« Prince 'V^if-Argent, vous êtes fort malhonnête de ne pas m'avoir adressé la lettre que vous envoyez à ma iille, j'aurais le droit de m'en fâcher, mais je veux bien oublier vos torts et vous accorder la main de Tranquille, que vous ne me demandiez pas. Envoyez-la chercher le plus vite possible; elle n'attend que votre escorte pour partir.
» Votre futur beau-père,
» Le Roi de Golconde. »
Le roi appelait cela lui faire comprendre adroitement, mais il le lui disait tout crûment, n'est-ce pas? grand'mère.
GRAND'MÈRE
Oui, assez crûment, il me semble. La princesse plia la lettre, l'attacha au cou du pigeon, lui donna un baiser sur sa petite tète blanche et il partit.
Il est temps maintenant de revenir au nain Passe-Partout,
que nous avons laissé faisant ses préparatifs de départ. Passe-Partout, en quittant Phanor et le roi, s'était rendu chez lui, où il attendit l'arrivée des trois animaux qu'il avait demandé à emmener avec lui. L'habitation du nain, située à l'entrée de la fameuse forêt, était cachée à tous les yeux par un fourré de broussailles presque impénétrable ; cependant, en regardant de plus près, on découvrait un petit sentier, large, juste assez pour laisser passer un chat.
JAVOTTE
Il devait èh'c joliment petit, car il suffit à mon chat que j'entr'ouvre une porte pour y passer.
GRAND'MÈRE
11 suffisait à Passe-Partout. Sa maison bien proportionnée à sa petite taille avait un toit couvert par de petites coquilles de noisettes au lieu de tuiles, et les murs disparaissaient sous des petits liserons grimpants.
Le nain, en attendant ses compagnons, préparait son sac de voyage qui était une grosse cosse de haricot à laquelle il avait ingénieusement adapté une petite charnière, de façon qu'elle s'ouvrît et se fermât très facilement; il portait cette cosse sur son épaule suspendue par trois fils d'araignée tressés solidement ensemble. La cosse contenait un dard de frelon, seule arme qu'emportât le nain; un grain de raisin pour étancher sa soif, et un pâté de cuisses de mouches marinées, (ju'il aimait beaucoup. Lorsqu'il eut fini de remplir son sac, un bruit d'ailes se fit entendre et l'aigle noir vint s'abattre devant la petite maison; le nain sortit aussitôt et lui dit de sa voix aigrelette : — Aii ! c'est toi que m'envoie Phanor; tu me seras d'un grand secours dans mon expé-
Arrivée du pigeon messager cliez le roi de Golconde.
sixiemiî: veillke. si
dition, mais, ajouta le nain avec son arrogance ordinaire, à condition que tu m'obéisses entons points!
L'aigle eut envie de rire en voyant l'orgueil de cet avorton qu'il eût pu anéantir d'un seul coup de bec et, sans même daigner répondre à sa demande : — Je suis prêt à partir, lui dit-il, indique-moi où nous allons, car je l'ignore.
Au même moment, on vit sortir de terre la tête de la vieille taupe qui, suivant une galerie souterraine qu'elle seide connaissait, était arrivée aussi vite que l'aigle. — Ah! ah! fitelle d'un air triomphant, me voici arrivée aussi vite que vous, bel aigle, quoique je n'aie pas vos grandes ailes. — Cela est vrai, madame, répondit l'aigle, poli comme un grand seigneur ; mais j'ai fait un détour pour aller prendre congé de ma femme et de mes enfants. — Pour moi, dit la taupe, il y a longtemps, grâce à Dieu, que je suis débarrassée de mon mari qui me rendait fort malheureuse. Quant à mes enfants, je ne sais pas trop ce qu'ils sont devenus; ils avaient le goût des voyages et... — C'est bon, c'est bon! interrompit le nain; vous nous conterez cela une autre fois. J'aperçois l'écureuil qui vient compléter notre compagnie.
En effet, d'un saut léger, l'écureuil se trouva devant la maison du nain. — Maintenant, dit Passe-Partout d'un ton solennel, je dois vous instruire du but de notre voyage. Apprenez, mes amis, que nous sommes chargés de la périlleuse mission de ramener la princesse Tranquille à son futur époux le roi Vif-Argent et de lui faire traverser sans encombre la Forêt Enchantée, dont jamais mortel n'est revenu. J'espère que vous vous montrerez à la hauteur de cette glorieuse entreprise, et que chacun de vous m'apportera le concours de ses efforts. — Il n'y a pas besoin de faire
un discours si pompeux pour nous apprendre ce que nous
savons déjà, fit la taupe, fâchée d'avoir été interrompue. . Quant à vous aider, nous ne serions pas venus si nous n'avions pas voulu le faire ; seulement, ne vous imaginez pas que ce soit pour vos beaux yeux, car c'est uniquement pour obliger Phanor.
Le nain, piqué au vif, n'osa cependant rien répondre, de peur de fâcher tout à fait la taupe. — Voici mon plan, dit-il d'un ton moins arrogant. Rien n'est plus facile, ce me semble, que de traverser à nous quatre la Forêt, on nous y prenant de la manière que voilà : Je monterai sur le dos de l'aigle noir, s'il est de force à me porter! — Je le crois! répondit l'aigle avec un sourire, et je vous assure que cela ne me gênera pas, car plus d'une fois j'ai enlevé un mouton dans mes serres. — Fort bien, reprit Passc-Partout. Quant à madame la taupe, je crois que l'écureuil peut s'en charger; elle accrochera ses grilTes aiguës dans l'épaisse fourrure do son compagnon de route, et, comme cela, elle se maintiendra très solidement sur son dos. — Bien volontiers, reprit l'écureuil, je connais à merveille tous les détours de la Forêt, et j'arriverai par une route fort courte au royaume de Golconde ; mais cependant mon voyage ne sera pas aussi rapide que celui de l'aigle noir, et vous serez obligés de m'attendre. — Ne vous inquiétez pas do cela, reprit Passe- Partout : je suis moi-môme forcé de m'arrêter plusieurs fois en route pour prendre des mesures en vue de notre retour. — Alors tout est pour le mieux, repartit l'écureuil. — Pour le mieux ! s'écria la taupe, certes non ; croyez-vous que je me soucie d'entreprendre à mon âge un voyage à dos d'écureuil ?. . . et d'être secouée comme un prunier par les sauts et les bonds qui sont son allure ordinaire. Trouvez un autre moyen; car, pour celui-là, je ne consens pas même à en essayer...
— Vous avez tort, madame la taupe, lui dit l'écureuil avec sa gentillesse ordinaire, je sauterai si légèrement et avec tant de précautions que vous ne sentirez pas la moindre secousse.
La taupe, au fond du co:!ur, mourait d'envie de connaître un peu le monde, et de voir des choses nouvelles dont elle n'avait jamais pu soupçonner l'existence dans les obscurs souterrains où elle avait passé sa vie ; seulement elle voulait se faire prier. Elle ne résista pas à l'aimable insistance de l'écureuil et consentit tout en grognant, pour n'en pas perdre l'habitude.
Mais en voilà assez pour ce soir, mes enfants; je suis fatiguée, à demain!
"'Crim-^
GRAND'MÈRE
Étant ainsi d'accord, le nain jeta son havresac sur son épaule, monta sur l'aigle et s'assit commodément entre ses ailes; la taupe grimpa sur le dos de l'écureuil, enfonça solidement ses grifles dans sa fourrure sans s'inquiéter même si elle ne l'égratignait pas, et les quatre compagnons partirent pour leur grand voyage.
JAVOTTE
Mais, grand'mère, comment feront-ils pour ramener la princesse au travers de la Forêt? ils ne pouront pas la mettre sur le dos de l'aigle, ni sur celui de l'écureuil ?
GRANDMÈUE.
Ah ! c'est le secret de Passc-Partout, nous le verrons quand nous en serons là.
JAVOTTE
Et en serons-nous bientôt là, grand'mère? il y a si longtemps que nous attendons qu'ils passent dans cette forêt.
GRAND'MÈRE
Que veux-tu ! je ne peux pas aller plus vite ; il faut attendre encore un peu.
PIERRE
N'allez pas plus vite, grand'mère, car ce serait trop tôt fini.
JAVOTTE
Oh! oui, c'est vrai, il vaut bien mieux que ce ne soit pas fini.
GRAND'MÈRE
Le voyage de l'aigle et du nain s'acccomplit sans accident, ils s'arrêtèrentplusieurs fois; d'abord auprès d'un lac, puis audessus d'un groupe de rochers^ et enfin au-dessus d'un grand château tout en glaces, situé au milieu d'un immense carrefour où quatre routes se croisaient. A chaque arrêt, l'aigle descendait rapidement jusqu'à terre, le nain sautait à bas, regardait avec soin tout autour de lui et inspectait avec soin la Forêt, puis il remontait sur son aigle et repartait de plus belle.
Quand ils s'arrêtèrent auprès du lac, Passe-Partout dit à son compagnon : — Je crois que nous ferions bien de manger quelque chose, j'ai quelques provisions dans mon sac, dont je veux vous offrir une part.
Et, parlant ainsi, il ouvrit sa cosse de haricot, en tira le pâté de cuisses de mouches, et, ouvrant un imperceptible couteau, il se mit en devoir d'en couper une tranche pour l'aigle noir. - — Je vous remercie, dit celui-ci, mais je n'aime pas beaucoup le pâté de mouches, je préfère le poisson et je vais en pêcher un. En effet, l'aigle, planant au-dessus de l'eau, plongea tout à coup et rapporta un fort beau brochet cju'il croqua à belles dents.
JAVOTTE
Les aigles ont donc des dents, grand'mère?je ne savais pas.
GRAND'MÈRE
iMais non, Javotte ; ils n'en ont pas; c'est une manière de parler, qui n'est pas très exacte dans cas.
JAVOTTE
Oh! ça ne fait rien grand'mère, parlez comme vous voulez.
GRAXDMÈRE, souriant.
Je te remercie de la permission. Quand l'aigle eut dévoré son brochet et Passe-Partout son petit pâté de mouches, le premier avala quelques gorgées de l'eau du lac et le second suça son grain de raisin, puis ils repartirent fort bien restaurés.
PIERRE
Et l'écureuil, grand'mère, que faisait-il avec sa vieille taupe? J'espère qu'il l'aura jetée par terre.
GRANDMÈRE.
Dès que l'aigle et Passe-Partout furent partis et la taupe cramponnée au cou de l'écureuil, celui-ci grimpa lestement
SKPTIÈME VEILLÉE. 87
sur un arbre très élevé; parvenu à lapins haute branche, il prit son (Man et retomba sur la cime de l'arbre suivant, et franchit ainsi en peu de temps un assez long espace. Au premier bond la taupe ne dit rien, mais, quand arrivèrent les suivants, elle commença à se sentir fort secouée ; cependant elle tint bon et ne dit rien encore pendant quelques instants; tout à coup, après un saut plus grand que les autres, elle cria:
— Ah çà ! allez-vous continuer longtemps de sauter comme ça, et croyez-vous que je vais me laisser secouer ainsi pendant tout le voyage?... Faites-moi le plaisir de vous arrêter tout de suite et de cheminer tranquillement par terre comme toul le monde, au lieu de faire ces bonds dévergondés qui me remuent les entrailles !
L'écureuil répondit sans s'arrêter : — Je suis désolé, madame la taupe, mais je ne puis voyager autrement; si je faisais ce que vous me dites, nous n'arriverions jamais; d'ailleurs, ce sont les premiers moments qui coûtent le plus, vous verrez que dans peu vous serez habituée à cette façon d'aller et qu'elle vous semblera très commode.
La malheureuse taupe fut prise en ce moment-là de lels maux de cœur qu'elle ne put répondre, et récureuil, pensant qu'elle avait senti la justesse de son raisonnement, continua à sauter de plus belle sans s'en inquiéter davantage.
JAVOTTE, riant.
Elle devait être comique, cette vieille taupe avec son mal de cœur! Kst-ce qu'elle finira pas s'y habituer?
PIERRE
Tu veux toujours tout savoir d'avance; attends qu'on le dise !
GRAND'MERE
Vers le milieu du jour, l'écureuil très fatigué, et ayant grand'faim, avisa un beau noyer chargé de noix sur lequel il s'arrêta, et se mit à en casser adroitement quelques-unes. Un peu inquiet du silence de la taupe et supposant qu'elle était de fort mauvaise humeur, il lui dit : — Madame, voulezvous accepter quelques noix que je vais vous éplucher et descendre à terre pour les manger?...
La taupe ne répondit pas. Son compagnon, qui ne pouvait voir ce qu'elle faisait, descendit avec précaution sur un épais tapis de mousse au pied de l'arbre et dit : — Voulez-vous descendre, madame, et vous reposer sur la mousse?
Même silence. Alors l'écureuil impatienté se secoua vivement pour faire tomber la taupe sur la mousse, où elle ne pouvait se faire aucun mal. Elle tomba, en effet, mais il vit avec elfroi qu'elle était évanouie !
Il se mit aussitôt à lui frotter les tempes avec sa patte, puis il cueillit quelques brins d'herbes odoriférantes qu'il lui mit sous le nez. Heureusement, il s'était glissé parmi les brins d'herbe une aiguille de sapin qui piqua si fort la taupe qu'elle revint à elle en un instant. — Où suis-je? dit-elle, et comment me trouvé-je ici? L'écureuil, enchanté de la voir renaître, lui dit : — C'est moi, madame, qui vous y ai amené; ne me reconnaissez-vous pas?
— Si, je te reconnais, monstre ! fit la taupe indignée. Si, je reconnais le bourreau qui m'a si bien secouée que j'en suis presque morte ! Je ne sais ce qui me retient de t'arracher les yeux avec mes griffes. — Pardonnez-moi, madame la taupe, dit doucement l'écureuil ; ce n'est pas moi qui vous ai demandé de faire le voyage sur mon dos; et je vous assure que j'aurais
bien préféré ne pas vous porter, car vous me gêniez beaucoup et vous m'avez môme enfoncé vos griffes si fort dans le cou, que vous pouvez voir sur mon poil le sang qui a coulé.
— Vraiment ! grogna la taupe ; eh bien, j'en suis fort aise et je voudrais t'avoir fait encore plus de mal que ça ; mais, en tout cas, ne t'imagine pas que je vais remonter sur ton dos ; tu peux partir seul et je trouverai bien moyen d'arriver sans toi. — Mais c'est impossible, reprit l'écureuil; j'ai promis à Passe-Partout de vous ramener saine et sauve à Golconde. — • Et tu appelles ça m'amener saine et sauve, quand, à la moitié du voyage, je suis près d'expirer! Non, non! pars tout seul et que je ne te voie plus, car je ne sais à quelle extrémité pourrait me pousser ma vengeance !
L'écureuil, effrayé des griffes aiguës que la taupe dressait menaçantes contre lui et au fond très satisfait d'être débarrassé d'elle, lui dit : — A votre gré, madame; puisque vous le voulez absolument, je repars seul ; et, grimpant de nouveau sur le noyer, il croqua quelques noix, après quoi il se remit en route.
PIERRE
11 devait être joliment content de n'avoir plus sa vieille taupe sur le dos.
GRA.ND'MÈRE
Oui, il n'en était pas fâché.
Quand l'écureuil fut hors de vue, la taupe se mit à
réfléchir : « Je crois que j'ai fait un coup de tête, » dit-elle
tout haut, car elle avait l'habitude de se parler à elle-même,
comme toutes les vieilles gens, « et je me demande
comment je vais m'y prendre pour arriver en môme temps
qu'eux à Golconde... » Au moment où la taupe disait ces
mots, elle entendit la voix de Passe-Partout qui s'arrêtait pour inspecter la Forêt.
— Quoi! c'est vous madame la taupe... dit-il en l'apercevant. Et l'écureuil, qu'est-il devenu? — Je présume qu'il continue à sauter comme un enragé qu'il est; grâce au ciel je n'en suis pas morte, quoique vous ayez bien fait tout ce qu'il fallait pour me tuer en me mettant sur le dos de cette maudite bête ! — Je ne comprends pas vos plaintes, dit le nain ; vous voyez que j'ai fait le même voyage que vous et je ne suis pas du tout fatigué. — Je le crois sans peine; quand on est assis bien commodément sur le dos d'un aigle, il n'y a pas do quoi être las; mais venons au fait et dites-moi si nous approchons du terme du voyage. — Nous sommes maintenant assez près de Golconde, dit le nain; il ne faut pas plus d'une demi-heure à l'aigle noir pour y arriver. — Eh bien, moi, je ne mettrai pas plus de deux heures, fit la taupe en se rengorgeant; je suis venue à Golconde dans ma jeunesse et je me souviens fort bien maintenant du chemin. Au revoir, messieurs, dans deux heures nous nous retrouverons.
Tout se passa comme la taupe l'avait dit ; elle s'enfonça sous terre et retrouva parfaitement son chemin. Elle sortit de son souterrain juste à l'entrée des portes de la ville ; il faisait un soleil magnifique qui lui éblouit tout à fait les yeux.
— Ce voyage m'a décidément beaucoup fatigué la vue, dit la taupe ; je crois qu'il serait convenable qu'avant de paraître devant la princesse, je m'achète des lunettes. Làdessus elle entra dans la ville, et ayant cheminé pendant quelque temps, elle aperçut, malgré sa mauvaise vue, une énorme paire de lunettes d'or qui surmontait la porte d'une boutique; elle entra résolument, et comme elle savait parler
l'hindou, car elle avait été fort bien élevée, elle demanda au marchand s'il aurait une paire de lunettes qui pût lui convenir. Le marchand, qui n'avait point vu entrer la taupe, chercha d'où pouvait venir cette petite voix; enfin il l'aperçut et demeura muet de stupéfaction en entendant une taupe qui demandait des lunettes.
JAVOTTE, riant.
Cela devait être bien drôle, grand'mère!
GRAND'MÈRE
La taupe, fâchée de ce qu'on ne lui répondait pas, dit :
— Eh bien ! n'avez-vous pas entendu ce que je vous demande?
— Si fait, j'ai entendu, dit le marchand en recouvrant la parole; mais comment pouvez-vous imaginer que je fabrique des lunettes pour des taupes? cela ne s'est jamais vu. — Eh bien, c'est un grand tort que vous avez, dit aigrement la taupe, car nous avons en général la vue délicate et vous gagneriez beaucoup d'argent. — Ma foi, madame la taupe, dit le marchand, je veux essayer de vous fabriquer quelque chose, ne fût-ce que pour la rareté du fait; prenez donc la peine de vous asseoir.
La taupe fatiguée ne se fit pas prier, et, au bout de quelques instants, le marchand, qui était allé dans son arrière-boutique reparut, portant un imperceptible petit monocle.
JAVOTTE
Qu'est-ce que c'est qu'un monocle, grand'mère ?
grand;. MÈRE.
C'est un lorgnon qui n'a qu'un seul côté, et qui ressemble à un petit rond de verre.
PIERRE
C'est comme celui que l'oncle Georges enfonce dans son œil, n'est-ce pas, grand'mère ?
GRAND'MÈRE
Précisément. L'opticien s'approcha de la laupe, ajusta délicatement dans son œil gauche le petit rond de verre et dit : — Maintenant, clignez l'œil droit, madame, et dites-moi si vous voyez avec l'œil gauche. — Mais j'y vois à merveille ! s'écria la taupe, voilà une excellente invention, seulement, je n'ai pas de quoi vous payer. Vous viendrez tout à l'heure au palais du roi réclamer ce qui vous est dû.
Le marchand, de plus en plus étonné, en entendant parler du palais du roi, s'inclina profondément et ajouta un petit cordon élastique au monocle de la taupe, puis il le lui passa autour du cou et la reconduisit avec force salutations, jusque dans la rue.
J AVOTTE, riant.
Oh ! que je voudrais voir une taupe avec un monocle, grand'mère !
GRAND'MÈRE
Malheureusement je ne puis point t'en montrer. Mais laissons-la trottiner et arrivons avant elle au palais du roi, qui attendait avec une grande impatience le moment du départ de sa fdle, tremblant toujours de voir Fracassin pénétrer dans ses états. Quant à la princesse, elle s'occupait fort paisiblement avec la reine à préparer son trousseau. Le roi haussait les épaules envoyant les marchandes de modes, les lingères, les couturières, enfin toutes les meilleures faiseuses du royaume, apporter sans cesse de grands cartons au palais.
Ld Idiipe cliLi/! l'opLicieu,
— Vous êtes folle, ma fille, disait-il, avec tous vos colifichets ; comment pouvez-vous imaginer d'emporter tout cela avec vous, quand vous ne savez pas seulement si vous pourrez passer vous-même. — Je suppose, dit la reine, que le prince Vif-Argent ne s'imagine pas que ma fille arrivera à sa cour sans un habit à se mettre; il saura bien s'arranger pour les lui faire parvenir; d'ailleurs, ajouta-t-elle, je ne veux pas que ma fdle parte ainsi comme une dépourvue; il ferait beau voir qu'on la mariât sans exposer son trousseau, comme cela se fait partout; c'est déjà bien assez désagréable qu'elle n'ait point reçu de corbeille. — Tiens, dit le roi, je n'avais pas réfléchi à ce dernier point; en vérité, ce Vif- Argent n'a pas le moindre usage du monde. — Vous oubliez, mon père, dit Tranquillle, que les communications sont interrompues entre nous; d'ailleurs, ajoifta-t-elle fort sensément, cela est de peu d'importance, et toutes ces expositions-là ne sont qu'affaires de vanité.
Le roi ne répondit rien, comme il faisait à l'ordinaire lorsqu'il avait tort. A l'instant où cette conversation finissait, on entendit une grande rumeur dans la cour du palais ; une foule considérable de peuple était appuyée contre les grilles et on entendait un murmure confus de cris, de rires et d'exclamations d'étonnement. Le roi et la reine s'approchèrent de la fenêtre et virent au môme instant s'abattre devant le perron du palais un magnifique aigle noir, portant sur son dos un microscopique personnage, tout habillé de jaune. Cette singulière petite figure sauta à bas de sa monture et se retourna comme pour chercher quelque chose ; au même instant l'écureuil franchissait lestement les grilles et venait se placer à côté du nain.
— Gela va bien, mon ami? demanda ce dernier d'un ton
protecteur. — Très bien, je vous remercie; seulement je suis un peu inquiet de la taupe que j'ai dû laisser dans la forêt assez souffrante ; je crains bien qu'elle n'y soit encore. — Vraiment! vous le craignez! dit une voix rauque partant de terre; eh bien, rassurez-vous, car me voici, et si je n'avais pas dû m'arrèler quelques instants chez l'opticien, je serais arrivée avant vous.
C'était en effet la taupe qui prononçait ces paroles; elle avait passé sous les grilles du palais sans que personne s'en aperçût. — De quel opticien parlez-vous? demanda Passe- Partout surpris. — Eh! du mien, repartit fièrement la taupe; j'ai fait réparer mon monocle qui était cassé.
La taupe mentait, car elle n'avait jamais possédé de monocle de sa vie. Ses compagnons la regardèrent de plus près et découvrirent le petit morceau de verre qu'elle avait toutes les peines du monde à retenir dans son œil.
JAVOTTE, riant.
Quelles drôles de grimaces elle devait faire, grand'mère!
GRAND'.MÈKE.
Si drôles que l'écureuil, qui était d'un caractère très gai, faillit mourir de rire en la regardant. Passe-Partout, conservant sa gravité, s'avança d'un pas majestueux vers le perron du palais où se trouvait un groupe de pages riant aux éclats de ces bizarres personnages.
— Je demande à parler au roi de Golconde de la part de mon maître, le prince Vif-Argent, dit-il. Les pages, stupéfaits de cette demande, ne savaient que répondre, mais le roi leur cria de son balcon : — Laissez entrer le seigneur nain.
Ce titre de seigneur réjouit le cœur de Passe-Partout et il
entra de fort belle humeur ; il s'inclina avec grâce devant le roi et la reine, puis, mettant un genou en terre devant la princesse: — Permettez-moi, Madame, de rendre hommage à ma future souveraine.
La princesse lui tendit la main qu'il baisa respectueusement, et il se releva avec beaucoup d'aisance. Le roi et la reine regardaient avec stupeur ce petit être extraordinaire; enfin le roi, prenant la parole, lui dit :
— Seigneur nain, soyez le bienvenu: je vous attendais avec impatience, car je ne vous cacherai pas que je redoute fort de voir apparaître Fracassin venant enlever ma fille: il me semble donc qu'il est urgent que vous partiez avec elle le plus tôt possible. Cependant, ajouta le roi qui s'aperçut que son discours n'était pas très hospitalier, cependant je tiens à ce que vous vous reposiez d'abord des fatigues de votre voyage, seigneur... Comment vous appelez-vous? fit le roi qui ne voulait pas toujours lui donner le nom de nain.
— Je m'appelle... Passe-Partout, fit le petit homme en hésitant et en rougissant un peu ; mais je quitterai bientôt ce nom ridicule pour en porter un plus noble, que m'a promis le roi mon maître. — Bien, bien, Passe-Partout me suffît pour le moment : mais vous avez des compagnons de route, je le sais, reprit le roi ; où sont-ils? il faut me les présenter. — Ils sont dans la cour, dit le nain, attendant l'honneur d'être reçus par Vos Majestés et par la princesse. — Faites-les donc entrer, dit le roi à son page, qui s'acquitta aussitôt de la commission.
L'aigle vola sur le balcon, l'écureuil franchit en un clin
d'oeil l'escalier, mais la taupe demeura interdite devant les
hautes marches de marbre blanc, sur lesquelles elle glissait
sans pouvoir parvenir à les monter. Le roi, la reine et la
98 LA FORÊT ExNCHANTEE.
princesse firent fort bon accueil à l'aigle et à Técureuil qui protestèrent respectueusement de leur dévouement à leur future reine.
— Mais où est la taupe qu'on m'avait annoncée? demanda Tranquille. — Ah! c'est vrai, dit Passe-Partout, où est la taupe? — Elle est au bas de l'escalier, qu'elle ne peut pas monter, dit un des pages en retenant son envie de rire. — Eh i)ien, qu'on la porte, dit la princesse; prenez ce coussin et présentez-le-lui, elle montera ainsi fort commodément.
Le page obéit, et voyant que la princesse avait de si grands égards ponr la taupe, il craignit d'être puni s'il se moquait d'elle; aussi lui présenta-t-il fort respectueusement le coussin, en lui disant que la princesse la priait de bien vouloir se rendre auprès d'elle. La taupe, qui commençait déjà à être de fort mauvaise humeur, se radoucit tout à coup, monta majestueusement sur le coussin, et portée par deux pages fit ainsi son entréetriomphale dans le salon. Riennepeutpeindre la surprise qu'excita chez ses augustes hôtes la vue de son monocle; ils dissimulèrent cependant leur étonnement et la reçurent fort poliment en la remerciant d'être venue pour chercher la princesse.
— Vous pouvez me remercier, en effet, dit la taupe, car j'ai fait le voyage le plus fatigant que l'on puisse imaginer; si je n'avais pas été aussi bonne écuyère que je le suis, ma monture m'aurait jeté cent fois à terre, dit-elle en lançant à l'écureuil un regard furieux qui fit tomber son monocle.
— Vous étiez donc à cheval, madame? reprit le roi dont la surprise croissait de minute en minute. — Oui, reprit la taupe, à cheval sur une bête féroce que je ne veux pas nommer, et, rajustant son monocle, elle lança de nouveau un regard terrible à l'écureuil.
La pi'incesse proposa aux quatre compagnons d'aller se reposer, et après avoir donné les ordres nécessaires pour que chacun fût logé et nourri à son goût, la famille royale et ses hôtes se retirèrent. Laissons-les tranquilles maintenant jusqu'à demain.
Le monocle Je la Uuipe.
n^^^^^CéV
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GRANDMÈRE.
Il fiuit enfin nous transporter dans cette terrible Forêt Enchantée dont nous avons si souvent entendu parler, sans connaître précisément quels dangers on y courait.
Elle était depuis des siècles la demeure de trois méchantes Fées qui se plaisaient ^^^
uniquement à faire du mal. L'une :-j^'^'- f- '.""^ '- — d'elles, que nous connaissons déjà, la fée Diabolique, habitait d'immenses galeries taillées dans les rochers et dans lesquelles on entrait par une grotte fort belle, ornée de stalactites qui pendaient autour.
PIERRE
Qu'est-ce que c'est, grand'mère, que des stalactites?
GRAND' M ÈRE
Ce sont d'épaisses lames de sel coagulé, qui brillent à la lumière comme des diamants.
La seconde Fée habitait le palais de Glaces, près duquel nous avons vu l'aigle et le nain s'arrêter, elle s'appelait la fée des Miroirs; enfin la troisième, qui se nommait la fée Sirène et qui était moitié femme et moitié poisson, vivait dans le grand lac où l'aigle noir avait péché son brochet. Ces trois Fées n'avaient d'autre occupation que d'attirer chez elles les malheureux étrangers et de les empêcher d'en sortir par mille sortilèges, afin d'en faire leurs esclaves. Comme cette Forêt était située entre les deux royaumes de Golconde et de Djapour, dans un pays totalement inhabité, le nombre des voyageurs que pouvaient arrêter les trois méchantes Fées n'était pas considérable, surtout depuis que le bruit s'était répandu qu'une fois entré dans cette Forêt on n'en sortait jamais. Au moment où la princesse allait être forcée de la traverser, la fée Sirène vit arriver un beau matin ses deux sœurs.
— Nous venons vous apprendre une bonne nouvelle, ma chère sœur, lui dirent-elles ; depuis longtemps déjà, nous ne récoltons qu'un maigre butin et nos prises sont de mince importance. Depuis quinze ans, qu'avons-nous attrapé? quelques misérables colporteurs égarés ou quelques bûcherons qui se sont aventurés trop loin dans la forêt; en vérité, cela n'en vaut guère la peine. — Cela est vrai, dit Sirène; nous n'avons rien pris qui vaille depuis... — Taisez-vous, ma sœur, reprit vivement la fée des Miroirs, ne prononcez point les noms que vous alliez dire. Il y a maintenant du nouveau, la Forêt a été traversée par un nain, un aigle, un écureuil et
i02 LA FOHKÏ KNCHANTEE.
une taupe qui ont de fort mauvais desseins ! — C'est vrai, dit Sirène, l'aigle s'est même permis de pêcher dans mon lac un de mes plus beaux brochets que je comptais manger le lendemain à mon déjeuner. — Le nain s'est arrêté longtemps près de mon palais, continua la fée des Miroirs. — Et devant ma grotte, interrompit Diabolique, l'écureuil a cueilli des noix et jeté une vieille taupe par terre à moitié morte, à ce que m'a raconté un petit esclave qui allait chercher du bois pour mon grand feu. Mais je vous apporte une nouvelle plus intéressante que ça, continua Diabolique : la princesse Tranquille épouse le prince Vif-Argent, et, ne pouvant passer par le royaume du roi Fracassin, qu'elle a refusé et qui est furieux contre elle, elle n'a, pour arriver à Djapour d'autre chemin que celui de la Forêt Enchantée. Il est probable que la princesse sera suivie de nombreux équipages, de riches habits et d'un fort beau trousseau, cela renouvellera un peu notre garde-robe, ce qui sera fort heureux, car je ne puis vous cacher, mes sœurs, que nous sommes habillées comme des carêmes-prenants.
JAVUTTE.
Pardon, grand'mère, qu'est-ce que c'est que des carêmes-prenants?
On appelait ainsi les personnes en habits de masques ridicules qui se promenaient pendant les jours gras. — Parlez pour vous, ma sœur, dit d'un ton piqué la fée des Miroirs, qui se croyait vêtue à la dernière mode; je suis abonnée au meilleur journal de mode de Paris et chacun me fait compliment sur l'élégance et la richesse de mes habits. — Bah! reprit Diabolique, ce sont vos flatteurs qui vous font croire
cela; quaiil à moi, je vous déclare que vous êtes fort mal mise. — Qu'importe ! dit la fée Sirène à laquelle la question des habits était fort indifférente, puisqu'elle ne portait jamais autre chose qu'une sorte de cuirasse en tissu élastique qui ne génaitpoint ses mouvements pour nager, n'allezvous pas perdre votre temps à vous disputer sur ces misères? Venons au fait. — Eh bien, le fait est clair; la princesse Tranquille et sa suite vont traverser la Forêt Enchantée, il faut s'en emparer et leur faire subir le sort réservé à tous ceux qui ont l'audace de pénétrer dans nos Etats. — Mais il me semble, dit Sirène, qu'en recourant à nos enchantements ordinaires rien n'est plus facile que de mener à bien cette entreprise. — Ce n'est pas si facile que vous le croyez, ma sœur, car je pense que le maudit petit nain qui escorte la princesse est fort capable de déjouer nos plans : grâce à sa petite taille, il se fourre partout, et il en sait long, depuis plus de cent ans tpi'il habite la Forêt. Je soupçonne même ce vilain petit personnage d'être un peu parent de quelque Fée ou de quelque enchanteur qui lui aura dévoilé une partie de nos secrets. Il faudrait donc, avant toute chose, s'emparer de lui; une fois cette bonne prise accomplie, rien ne sera plus aisé que de faire tomber Tranquille dans nos pièges. — Vous avez raison, ma sœur, dirent les deux autres Fées, qui reconnaissaient toujours Diabolique comme leur maîtresse en fait de méchancetés. Eh bien, comment faire pour s'emparer de cet avorton? — M'est avis, dit Diabolique, qu'il faut se servir de sa vanité pour l'attirer dans une embûche. Vous pourriez, dit-elle à la fée des Miroirs, envoyer sur son passage le géant qui garde la porte de votre palais; il provoquerait en duel ce moucheron qui, dans son orgueil, ne manquera pas d'accepter le défi; vous comprenez que le géant n'en fera
qu'une bouchée, après l'avoir mis hors de combat, il vous l'apportera s'il n'est pas mort tout à fait et je me fie à vous pour le mettre hors d'état de nuire. — L'idée est bonne et voilà qui est fait, dirent les deux sœurs ; vraiment, Diabolique, il n'y a que vous pour trouver si vite un expédient! — C'est ce qu'on m'a toujours dit! répliqua Diabolique d'un air satisfait; eh bien, mes sœurs, nous voilà d'accord; allons maintenant préparer nos enchantements.
Les trois Fées se séparèrent très satisfaites, et chacune rentra dans sa demeure.
Pendant ce temps, le départ de la princesse Tranquille se préparait et eut lieu quelques jours après l'arrivée de Passe-Partout. Elle était accompagnée par une suite nombreuse et par de brillants équipages; désirant être agréable au prince Vif-Argent, elle fit monter Passe-Partout dans la voiture qui suivait la sienne et pria la taupe de bien vouloir s'installer à côté d'elle dans son propre carrosse; quant à l'écureuil et à l'aigle, ils préférèrent voyager de leur côté et on leur donna rendez-vous à l'entrée de la Forêt. Les adieux de la princesse et de ses parents furent très touchants, et le roi, tout pressé qu'il était de voir partir sa fille, ne put s'empêcher déverser des larmes. Outre le chagrin que lui causait cette séparation, il était extrêmement humilié de la façon dont la princesse allait faire son entrée à Djapour.
— En vérité, en vérité, répétait-il, je ne puis m'habituer à la pensée que la fille du puissant roi de Golconde entrera dans les États de ce petit Vif- Argent accompagnée d'un nain, d'un écureuil et d'une taupe. Passe encore pour l'aigle qui est un noble oiseau; je crois me souvenir aussi que l'écureuil faisait partie du blason de Fouquel, ce célèbre voleur, ministre de mon frère Louis XIV, mais qui diable a jamais
entendu parler d'une taupe dans un hlason?... Cette taupe lui tenait au cœur.
En arrivant à la lisière de la forêt, la princesse trouva l'aigle et l'écureuil qui l'avaient précédée. Elle embrassa les dames de la suite, salua gracieusement les seigneurs qui l'accompagnaient et tous retournèrent à Golconde, y compris Fortenguerre.
Sans témoigner le moindre elïroi ni la moindre inquiétude, Tranquille demeura seule avec le nain, la taupe, l'aigle et l'écureuil. — Madame, fit le nain, en s'inclinant respectueusement devant la princesse, je dois vous avertir qu'il n'est pas possible d'entrer dans la forêt avec votre équipage, il faut vous résoudre à cheminer seule avec moi et à pied. — Très volontiers, dit la princesse, cela ne me coûtera guère, car je suis fort bonne marcheuse. — Je dois aussi prévenir Votre Altesse que sa nourriture sera frugale et se composera de noix et de mûres sauvages. — Soit, répondit-elle, je n'en mangerai que de meilleur appétit une fois arrivée chez le roi mon époux.
Passe-Partout qui, malgré sa vanité et son caractère intéressé, avait très bon cœur, fut touché de la simplicité et de la confiance de Tranquille.
— Madame, lui dit-il, vous faciliterez beaucoup notre voyage par votre tranquillité et votre courage; permettezmoi seulement une recommandation avant de vous mettre en route. Quelles que soient les choses séduisantes que vous pourrez voir ou entendre, n'y prêtez nulle attention et nulle foi, et suivez uniquement le sentier que je vous indiquerai, et dont j'ai seul le secret, car je ne doute pas, ajouta Passe-Partout en baissant la voix, que les méchantes Fées qui habitent la Forêt ne mettent tous leurs enchantements
i08 LA FORÊT ENCHANTÉE.
en œuvre pour s'emparer de vous. Quant à nous, mes amis, dit Passe-Partout à ses autres compagnons, nous allons nous partager la besogne : moi je guide la princesse; vous, bel aigle noir, serez chargé de planer au-dessus de la forêt et de voler à notre secours au premier cri de détresse; vous, gentil écureuil, partirez en avant comme éclaireur et reviendrez nous signaler la moindre chose extraordinaire que vous apercevrez; quant à vous, madame la taupe, je vous confie la plus délicate et la plus périlleuse des missions.
La taupe, flattée de ce début, releva fièrement la tète et, rajustant son monocle, répondit : — Je suis prête; de quoi s'agit-il? — Il faudrait tâcher devons introduire, par une des galeries souterraines que vous connaissez si bien, dans les grottes de la fée Diabolique, et d'épier les sortilèges qu'elle prépare, car c'est la plus rusée de toutes, et je crois que nous parviendrons plus facilement à éviter ceux de ses sœurs.
La taupe, après avoir écouté le discours de Passe-Partout, dit : — Voilà qui est bien; je serai plus fine qu'elle, et vous avez raison de me confier ce poste important d'observation. Comptez sur moi. Madame, fit-elle en se tournant vers la princesse. Et apercevant, grâce à son monocle, un petit trou ouvert à peu de distance dans la terre, elle s'y enfonça résolument. L'écureuil partit en avant et l'aigle, après s'être incliné trois fois respectueusement devant la princesse, prit son vol et s'éleva au-dessus de la forêt.
A peine la princesse eut-elle fait quelques pas, que ses pieds s'embarrassèrent dans la belle robe à queue brodée d'argent que la reine sa mère avait à toute force voulu lui faire mettre.
— Je pensais bien, dit-elle, que cette robe serait fort
HUITIÈ.ME VEILLÉE. 109
gênante, mais je n'ai pas voulu contrarier la reine ma mère; comment pourrai-jem'y prendre pour m'en débarrasser?
Passe-Partout avisa à quelque distance d'eux une jeune bûcheronne qui emportait du bois mort, ramassé sur la lisière de la forêt.
— Apercevez-vous cette paysanne, Madame? dit-il, il faudrait l'appeler ou plutôt aller à elle, car je ne veux pas qu'elle me voie; offrez-lui, si cela ne vous déplaît pas trop, d'échanger votre belle robe contre sa méchante jupe et son casaquin ; elle n'aura pas de peine à y consentir et vous serez fort commodément accoutrée pour voyager.
La princesse fit ce que lui dit le nain, quoique un peu inquiète sur la propreté des vêtements d(^ la paysanne, mais, surmontant sa répugnance, elle chemina comme elle put, s'accrochant à tous les buissons, et trébuchant presque à chaque pas; elle arriva jusqu'à la paysanne qui ouvrit de grands yeux en voyant tout à coup cette belle dame apparaître devant elle. A la grande joie de Tranquille, la jeune fille était très propre. — Veux-tu, lui dit-elle, échanger ta jupe et ton casaquin contre ma belle robe brodée d'argent?
— Vous vous moquez de moi, madame, dit la jeune fille et cela n'est pas bien, car je ne suis qu'une pauvre fille, et vous savez que je n'oserais jamais mettre une si belle robe. — Tu ne la mettras pas si tu veux, mon enfant, mais tu pourras la vendre et en tirer beaucoup de sequins, reprit la princesse.
— Pourquoi voulez-vous me faire un si beau cadeau? dit la paysanne en regardant Tranquille avec méfiance; je ne vous aipointrendude service. — Cela est vrai, mais tu m'eiirendras un en me donnant ton costume, car j'ai un long voyage à faire à pied et ma robe m'embarrasse beaucoup. — S'il en est ainsi, je le veux bien, dit la paysanne, et nous allons troquer.
no LA FORKT ENCHANTE1<:.
Je |tonse qu'elles ne vont pas se déshabiller comme ça au milieu d'un chemin, grand'mère ?
G R A N 1) ■ AI (■: li E .
Non, rassure-toi. Elles entrèrent sous bois, et, cachées par d'épais buissons, elles échangèrent leurs robes. La paysanne resta en jupon court et en blanc corset, puis, pliant la belle robe, elle s'enfuit à toutes jambes, en l'emportant sur son bras.
La princesse, enchantée de son nouveau costume, rejoignit rapidement Passe-Partout et ils se mirent en devoir de pénétrer dans la Forêt, ce qui n'était point chose facile, car l'entrée en était obstruée par tant do ronces, d'épines et de broussailles, que Tranquille avait grand'peine à s'en dépêtrer. Quant à Passe-Partout, la petitesse de sa taille lui permettait de se glisser facilement n'importe où, comme l'indiquait son nom.
JAVOTTE
Quel nom?...
PIERRE
Eh bien, son nom de Passe-Partout!
Tiens ! c'est vrai.
Tu n'avais pas encore compris? Eh bien, il te faut du temps à toi !...
GRAND-.MÉRE. continuant.
Mais quand ils eurent marché pendant quelque temps, ils s'aperçurent d'un grand inconvénient auquel ils n'avaient
Tianquille écliauge sa robe avec la paysanne.
pas songé. Le nain faisait de si petits pas à cause de ses petites jambes qu'il lui était impossible de suivre la princesse qui, grande et agile, marchait fort vite; elle essaya vainement de ralentir son pas, le pauvre petit homme essoufflé, haletant, ne parvenait pas à la rattraper.
— Madame, lui dit-il, je ne puis continuer ainsi, car je serais mort d'épuisement avant la fin de la journée ; il faut prendre un parti et nous séparer momentanément ; suivez le sentier qui commence à s'ouvrir devant vous, sans le quitter une minute, quoiqu'il fasse de grands détours, vous ne pouvez vous égarer, car l'écureuil cheminera dans les arbres à côté de vous, et en cas de danger, il grimpera lestement jusqu'à la cime d'un d'entre eux pour appeler au secours l'aigle noir qui plane sur la forêt; quant à moi, je vais prendre des raccourcis que je connais dès longtemps et qui abrégeront ma route de moitié ; nous nous rencontrerons à chaque carrefour où je sais que mon chemin croisera le vôtre.
JAVOTTE
Mais pourquoi ne faisait-il pas suivre aussi à la princesse le chemin le plus court?
GRAXD'.MÈRE.
Tu le sauras dans un moment. Le nain ajouta : — Je vous le répète, Madame, quelque chose que vous voyiez ou que vous entendiez, faites comme si vous étiez souixleet aveugle, et ne vous écartez pas d'un pouce de votre chemin. La princesse promit au nain de suivre ponctuellement ses conseils et se mit en route, précédée de l'écureuil, auquel Passe- Partout avait dit quelques mots à l'oreille.
Elle marchait depuis près d'une demi-heure sans s'être
écartée une minute du sentier, lorsqu'elle entendit tout à coup une fanfare de chasse et vit apparaître dans une allée qui aboutissait à celle qu'elle suivait, une amazone, en costume vert, étincelant de broderies d'acier qui éblouissaient les yeux, l'amazone s'arrêta.
— Que fais-tu là, petite? s'écria-t-elle en s'adressant à la princesse, et qui t'a rendue si hardie que de pénétrer dans ma forêt?
Tranquille répondit simplement. — Je suis une pauvre bûcheronne, madame, et je viens couper du bois mort. — Tu n'en as pas coupé beaucoup jusqu'à présent, à ce qu'il paraît, puisque tu n'en as pas même une branche à la main. Mais peu importe, tu me plais, suis-moi et je te ferai couper plus de bois par mes serviteurs que tu ne pourras en emporter, je suis la reine de la forêt et mon palais est près d'ici. — Merci, madame, fit la princesse, mais je ne puis m'arrèter, car je dois traverser la forêt avant ce soir.
Et, parlant ainsi, la princesse suivit droit son chemin, comme le lui avait recommandé Passe-Partout. Elle s'attendait à être poursuivie par l'amazone, mais, à son grand étonnement, celle-ci s'arrêta court au bord du sentier, comme si un pouvoir invisible l'empêchait de le traverser. — A votre aise! lui cria-t-elle en tournant bride; à votre aise, belle Tranquille ! Vous vous repentirez de n'avoir pas accepté ma protection.
Et elle piqua des deux en s'éloignant au galop.
L'écureuil avait écouté avec attention cette conversation, et quand la belle chasseresse se fut éloignée, il se rapprocha de Tranquille et lui dit tout bas : — Fort bien. Madame, vous venez d'échapper à la fée des Miroirs elle-même. — Cela n'était pas difficile, répondit la princesse, et si tous
US
les pièges que me tendent les Fées sont aussi faciles à éviter que celui-là, nous arriverons bien aisément clans le royaume du roi, mon futur époux. — L'écureuil secoua la tète et ne répondit rien. — Mais pourquoi ne m'a-t-elle pas poursuivie? demanda Tranquille à son compagnon. — Parce que le sentier que vous suiviez, Madame, est interdit aux trois Fées qui se partagent la forêt; leur reine a voulu laisser cependant quelque chance de s'échapper, aux malheureux qu'elles poursuivent. — Quoi? ce sentier leur est interdit? Mais rien n'est plus simple de ne pas le quitter.
L'écureuil secoua de nouveau la tête et ils continuèrent à cheminer chacun de leur côté en silence.
Maintenant, mes enfants, en voilà assez pour ce soir, nous continuerons demain.
GUAND.MÈHE.
Après avoir marché encore quelque temps, Tranquille aperçut au bord du sentier des fleurs ravissantes et qui répandaient un parfum délicieux ; elle en cueillit quelquesunes et prit plaisir à respirer leur bonne odeur; pendant ce temps, l'écureuil, avisant un fort beau cocotier, laissa la princesse aller en avant, et grimpa sur l'arbre pour essayer d'en détacher une noix afin de l'oftVir à la voyageuse. A ce moment Tranquille remarqua une nouvelle fleur, plus belle que les autres, mais plus éloignée du sentier; sans réflexion
elle avança un pied dans la mousse et se pencha pour la cueillir, soudain son pied glissa et elle tomba hors du sentier; elle fît un brusque effort pour se relever, mais se sentit retenue à terre par des liens invisibles.
— Ah! ah! présomptueuse princesse, dit une voix lointaine, vous voilà prise, il n'est donc pas si facile de ne point quitter le sentier; qu'en dites-vous?
Tranquille pensa aussitôt à sa clochette et parvint à glisser sa main dans sa poche pour la prendre ; hélas ! elle n'y était plus, elle l'avait oubliée dans la poche de sa belle robe brodée d'argent.
— C'est ma faute, dit-elle en soupirant, je suis cruellement punie de mon étourderie, comment m'échapper maintenant?
En y regardant de plus près. Tranquille s'aperçut que ce qui la retenait à la terre était un grand filet, qui s '(Hait refermé sur elle ; elle fit de grands efl'orts pour le rompre, mais cela lui l'ut impossible. Alors elle jeta un regard désespéré du côté de son ami l'écureuil, qu'elle n'osait pas appeler ; mais il était toujours occupé sur son cocotier et ne se doutait pas du danger que courait la princesse.
JAVClTTE
Pourquoi n'osait-elle pas l'appeler?
GHAND'.MÈUE.
Parce qu'elle craignait d'attirer sur lui l'attention des méchantes Fées et ne voulait pas qu'il fût victime de l'étourderie qu'elle avait commise, car Tranquille avait le cœur généreux. Pendant qu'elle faisait de vains efforts pour se débarrasser du filet, elle entendit le trot des chevaux, et la belle chasseresse en robe verte parut de nouveau suivie des piqueurs.
— Ah ! ah ! fit-elle, en riant aux éclats, vous voilà couchée
sur un lit de roses! vous devez vous y trouver fort bien. Restez-y donc, je vais chercher mes sœurs qui seront charmées de vous rendre visite, nous vous retrouverons dans une heure, à moins cependant que quelques hôtes de la forêt, tigres ou autres, ne vous fassent un mauvais parti, car je vous préviens que ce sont de petits accidents assez fréquents... Et, sur ces bonnes paroles, la Fée partit.
La malheureuse princesse, immobile dans son filet, pensait avec effroi aux dernières paroles de la Fée, quand elle entendit un léger bruissement dans des feuilles sèches qui couvraient une partie de la mousse; elle parvint à tourner un peu la tète du côté du bruit et elle distingua bientôt le corps d'un long serpent qui glissait lentement à travers les feuilles. L'affreuse bête n'était plus qu'à quelques pas et Tranquille, saisie d'horreur, jeta un cri si perçant que l'écureuil, sans quitter sa noix, qu'il avait cependant peine à porter dans ses pattes, dégringola rapidement du cocotier, et en quelques bonds fut près d'elle. Il ne lui fallut pas longtemps pour s'apercevoir du danger qu'elle courait et, sans hésiter une minute, il s'élança sur la branche la plus proche du serpent, puis, réunissant toutes ses forces, visant avec une justesse admirable la tête du reptile, il lança la noix qui la lui écrasa du coup. Voyant l'immobilité de la princesse et ne distinguant pas les mailles du filet, il crut qu'elle se trouvait mal.
— Reprenez vos sens. Madame, lui dit-il, le serpent est écrasé et vous ne courez plus aucun danger. — Hélas ! gentil écureuil, je suis prisonnière des Fées; j'ai mis imprudemment un pied hors du sentier, voilà le résultat de ma faute; je suis prise dans ce maudit filet sans pouvoir m'en dépêtrer. — Quoi ! c'est un filet qui vous empêche de vous relever, Madame?
Tiaiiquillu prisùiiiiiere des Fées.
Et s'approchant, l'écureuil aperçut distinctement les mailles. Sans en dire plus long, le petit rongeur se mit à mordre à belles dents, avec une telle rapidité qu'il eut bientôt l'ait un trou assez grand pour permettre à la princesse d'y passer la tète, puis les bras, puis enfin le reste du corps. Elle ne fit qu'un saut jusqu'au sentier, et la joie qu'elle ressentit en se trouvant délivrée ne peut s'exprimer.
— Vous m'avez sauvé la vie, charmant écureuil, et je ne l'oublierai jamais, lui dit-elle. — Ne parlons pas de cela. Madame, répondit modestement l'écureuil et continuons vite noire roule; surtout éloignons-nous du lieu où les Fées pourraient vous retrouver.
La princesse sentit la justesse de ce conseil et se remit en marche. Elle poursuivit tranquillement son chemin pendant une demi-heure puis, voyant un tronc d'arbre couché au travers du sentier près d'un carrefour, elle s'assit et se mit à attendre l'arrivée de Passe-Partout. L'écureuil lui cueillit des mûres et des noisettes, car elle n'avait rien pris depuis son départ de (lolconde.
— Je trouve ces fruits excellents, dit-elle, il me semble que je n'ai jamais rien mangé d'aussi bon. — C'est que probablement il ne vous est jamais arrivé d'avoir aussi faim, Madame. — Cela est vrai ! vous voyez bien qu'à quelque chose malheur est bon, dit-elle en souriant.
Là-dessus, mes enfants, laissons-la se reposer et allez en faire autant.
lô
GRAND'MÈRE
Après s'être séparé de la princesse, Passe-Parlout suivait sa route d'un pas mesuré et ruminait en lui-même la façon dont il parviendrait à la tirer saine et sauve des griffes des méchantes Fées. Plongé dans sa rêverie, il on fut tiré tout à coup par un bruit sourd et lointain qu'il entendit d'abord d'une manière confuse, puis, à mesure que le bruit se rapprochait, il distingua très bien qu'il était causé par des pas fort lourds et mesurés. « Qu'est-ce que c'est que ça? pensa le nain, cela ne me dit rien de bon. « Au même moment il aperçut à quelques pas de lui un affreux géant dont la tète atteignait les hautes branches des arbres.
— Que fais-tu ici, misérable petite créature? s'écria le monstre, et qui t'a permis de traverser la forêt de la Fée
ma maîtresse. Je te défends de faire un pas de plus, retourne d'où tu viens, si tu ne veux pas avoir affaire à moi.
Passe-Partout, irrité de cette apostrophe insolente, lui répondit de sa voix la plus aigre : — Je ne demande pas mieux que d'avoir affaire à toi, à ton orgueilleuse personne, et de te prouver que je ne te crains pas. — Bravo ! s'écria le géant avec un rire méprisant, je te provoque un combat singulier.
Le nain porta la main à son épée et se mit en garde.
PIERRE
Mais il va le tuer du coup, grand'mère! comment pourrat-il se défendre, étant si petit?
GRAND'MÈRE
Le géant dégaina sa lourde épée et se mit à frapper d'estoc et de taille; mais le nain, avec une souplesse et une agilité extraordinaires, évitait tous ses coups et cherchait, avec sa petite épée, à lui piquer la jambe, car le géant n'avait pas de bas et marchait pieds nus. Mais il ne paraissait pas sentir le moins du monde les coups de Passe-Partout, qui ne faisaient que lui chatouiller la peau. Alors le nain jeta son épée, et, ouvrant rapidement son havresac, il en tira un petit objet qu'il planta résolument dans l'orteil gauche du géant; c'était le dard de frelon dont il avait eu soin de se munir; cette fois le géant sentit la piqûre, et le venin s'étendant dans tout son pied, lui fit pousser un cri.
— Ah! ah! tu commences à sentir mes coups! s'écria le courageux petit homme. Et, arrachant le dard de la plaie, il lui fit précipitamment trois ou quatre autres blessures. — C'en est trop! s'écria le géant en jetant à son tour sa lourde épée; il faut que je técrase tout simplement dans ma main !
Et, se baissant brusquement, il saisit Passe-Partout qui avait commis l'imprudence de grimper le long de sa jambe pour le mieux piquer, et il le serra si fort entre le pouce et l'index, qu'on entendit craquer les os du pauvre petit nain qui perdit connaissance.
JAVOTTE. désolée.
Oh! grand'mère, il n'y a donc plus que des malheurs, à présent!
PIERRE
Mon Dieu, tais-toi donc!
GR.\NI)'.\IÉRE.
Le géant, enchanté de son exploit, poussa un cri de triomphe, mais il avait eu à peine le temps de le jeter, qu'il en fit entendre un nouveau bien dift'éreiit du premier.
Au moment où le combat allait commencer, l'aigle noir, apercevant la princesse cheminant sans le nain dans la forêt, voulut savoir ce qu'était devenu Passe-Partout. Il retourna en arrière et arriva sur le lieu du combat au moment même où le géant était en train d'étoufter le pauvre petit homme. L'aigle noir, sans perdre un instant, se précipita sur le monstre et lui creva les deux yeux, avec son terrible bec. La douleur affreuse qu'éprouva le géant lui fit lâcher sa proie, et notre ami Passe-Partout retomba sur ses jambes d'une grande hauteur, sa chute lui fit reprendre connaissance.
— Que s'est-il donc passé? dit-il, n'ayant pas encore bien retrouvé ses esprits. — J"ai crevé les yeux du géant, reprit simplement l'aigle noir, au moment où il allait vous étouffer tout à fait; mais expliquez-moi ce qu'est devenue la princesse.
Duel de Passe-Partoul el du izéanl.
PIERRE
11 était bien modeste, cet aigle, grand'mère, en ne parlant presque pas du service qu'il venait de rendre à Passe- Partout.
GRAND'MÈRE
Les caractères nobles et courageux le sont presque toujours, mon cher enfant. Passe-Partout, qui avait perdu une partie de sa présomption après cette mésaventure, remercia l'aigle de tout son cœur; puis il lui avoua qu'il était fort meurtri de sa chute et aurait grand'peine à rejoindre la princesse.
— Remontez sur mon dos, reprit l'aigle, je vous porterai jusqu'à elle, cela n'est pas difficile.
Passe-Partout ne se fit pas prier, et ils rejoignirent ainsi Tranquille et l'écureuil. Ils se racontèrent mutuellement en peu de mots les événements qui venaient de se passer, et ils convinrent de se hâter, car la journée était déjà fort avancée et ils redoutaient fort de voir la nuit tomber. Mais une grave question se présentait : le nain, moulu de sa chute, était incapable de continuer la route à pied; lui seul connaissait assez le chemin pour guider la princesse une fois la nuit tombée. Comment faire pour éviter la grotte de la fée Diabolique, devant laquelle on ne pouvait s'empêcher de passer?
— Ah ! voilà le moment où la taupe pourrait nous être fort utile, dit le nain; où la retrouver? J'ai complètement oublié de lui donner rendez-vous, cependant elle ne doit pas être loin de la grotte de la fée Diabolique, et nous n'en sommes pas nousmêmes à une grande distance. Espérons que nous rejoindrons bientôt la taupe ; je vais essayer de me traîner jusque-là. — Il y a un moyen de vous venir en aide, seigneur Passe- Partout, dit la princesse, permettez-moi de vous porter sur
mon bras ; il n'y u pas si longtemps que je portais ainsi ma poupée et vous n'êtes guère plus pesant qu'elle.
Le nain fut profondément mortifié d'être comparé à une poupée, mais sa dernière aventure avait abattu son orgueil et il ne témoigna rien de son humiliation.
— Si ce n'est pas une trop grande fatigue pour vous, Madame, j'accepte, dit-il, car c'est la seule façon de pas vous abandonner.
Sans en dire davantage. Tranquille enleva le petit homme comme une plume, l'assit sur son bras et se mit en route comme si elle n'avait rien porté du tout.
JAVOTTE. riant au.\ éclats.
Oh ! grand'mère, cela m'amuse beaucoup !
Gll.VNDMElii:.
Tant mieux! ma mignonne. Il faut maintenant retourner un peu en arrière pour savoir ce que devenaient les trois méchantes Fées. Averties par leur su'ur de la mésaventure de Tranquille, Diabolique et la fée des Miroirs se hâtèrent de se rendre jusqu'à l'endroit où elle avait laissé Tranquille bien emmaillotée dans son filet. Quelle fut leur colère en ne la retrouvant pas !
— Eh bien! quelle sornette venez-vous nous conter? dit Diabolique à sa sœur. Où est-elle, votre princesse? La fée des Miroirs, stupéfaite, ne pouvait en croire ses yeux ; elle se baissa et, regardant le filet : — Il a été rongé, dit-elle, je ne sais par quelle bête, car Tranquille en était trop bien enveloppée pour avoir pu le rompre.
Au même instant, on entendit un bruit de branches cassées, mêlé à de sourds gémissements, c'était le géant qui , n'y voyant
goutte, et souffrant cruellement de ses yeux arrachés, errait au hasard sans parvenir à retrouver le palais de la fée dos Miroirs.
.lAVOTTE.
Grand'mère, j'en ai pitié de ce pauvre géant,à présentqu'il n'a plus d'yeux.
PIERRE
Eh bien! par exemple, tu aurais mieux aimé qu'il étouffât Passe-Partout?...