J.4V0TTE
Oh! non, mais je le trouve trop malheureux.
PIERRE
Eh bien, tant pis! pourquoi était-t-il si méchant?
GRAND'MÈRE
La fée des Miroirs appela le géant, qui reconnut sa voix et se dirigea de leur côté en hurlant toujours. Elle s'aperçut aussitôt qu'il avait les yeux crevés. Elle les toucha de sa baguette et lui dit : — Je ne peux te rendre la vue, mais je puis au moins calmer tes souffrances. Mais apprends-nous ce qui vient de se passer.
Le géant, un peu soulagé, instruisit les Fées de la terrible issue de son duel avec Passe-Partout en ajoutant : — Je suis bien récompensé de vous avoir obéi en provoquant ce maudit nain, me voilà aveugle pour le reste de mes jours.
La Fée lui tourna le dos sans lui répondre et dit à ses sœurs : — Nous avons affaire à forte partie, et il s'agit de nous hâter, car si nous laissons la princesse traverser la Forêt, c'est une proie à jamais perdue pour nous; elle doit être déjà bien près de notre grotte, ma sœur. — Tout est prêt
pour l'y recevoir, lit Diabolique avec un méchant sourire. Je vous quitte.
Et, enfourchant son manche à balai qu'elle avait à la main en manière de canne, elle fut transportée en un instant dans sa fameuse grotte. La princesse, portant son nain et cheminant le plus vite possible, espérait avoir encore quelques heures devant elle avant la nuit, mais, à son grand étonnement, le ciel s'assombrit tout à coup, et bientôt elle ne distingua plus le sentier qu'il fallait suivre. Passe-Partout, effrayé de cette obscurité subite, dit : — Ou je me trompe fort, ou nous sommes victimes d'un tour de cette infernale Diabolique, car nous devons être déjà sur ses terres; je ne sais, en vérité, comment nous allons faire pour nous diriger...
La princesse ne répondit pas, mais, malgré son sang-froid habituel, elle était fort inquiète; elle fit encore quelques pas, puis elle s'arrêta court en disant :
— 11 m'est impossible d'aller plus loin, car je n'y vois plus. Passe-Partout n'y voyait pas davantage, et ils demeurèrent
quelques instants dans imc cruelle perplexité en cherchant à s'orienter. Cependant le nain, que la princesse avait posé à terre, crut apercevoir une faible lueur devant lui.
— 11 me semble, dit-il, que je vois un feu follet; j'en ai souvent aperçu dans une partie de la forêt qui est assez marécageuse. Ce côté-là nous ferait éviter précisément la grotte de Diabolique; essayons de nous diriger à tâtons vers l'endroit où j'aperçois cette lueur. — Je l'aperçois aussi, maintenant, dit la princesse. Et marchant avec beaucoup de précaution, pour ne pas se heurter contre les arbres et pour ne pas quitter le précieux sentier, ils parvinrent à s'approcher du feu; un second et un troisième se mirent à briller devant
eux et le nain rassuré dit : — Je ne me trompais pas, ce sont les feux follets des marais.
Au même instant les lueurs fantastiques brillèrent à la fois de tous les côtés, paraissant et disparaissant tour à tour, de telle façon qu'il leur fut impossible de se guider d'après leur direction. La princesse, éblouie par toutes les lumières qui voltigeaient autour d'elle et prise d'une sorte de vertige, étendit les bras pour s'appuyer contre un arbre. Mais, au lieu d'un arbre, ses deux mains recontrèrent la paroi d'un rocher ; elle tâtonna quelques instants, et soudain la paroi céda sous sa main, une grande porte s'ouvrit brusquement et laissa voir l'intérieur d'une grotte tout illuminée, au milieu de laquelle brûlait un grand feu; au fond de la grotte régnaient des arcades en forme de portiques. La princesse se sentit poussée en avant par une main invisible, et la porte se referma avec fracas derrière elle.
— Comment, Madame, dit une voix moqueuse qui n'était autre que celle de la fée Diabolique, vous me faites l'honneur de venir en personne me rendre visite? En vérité, c'est fort poli de votre part, et je veux vous recevoir d'une façon digne de votre rang. Mais où sont vos dames d'honneur et toute votre suite ? — Je n'en ai pas, madame, répondit la princesse parvenant à cacher l'efFroi qu'elle ressentait. — Comment, vous n'emportez donc avec vous ni vos bijoux ni votre trousseau? fit la Fée en colère, ou plutôt, vous les avez cachés quelque part pour les mettre hors de mon pouvoir... Mais je saurai bien vous forcera me le dire. Vous devez avoir eu froid dans la Forêt, on va vous réchauffer.
JAVOTTE
Oh! mon Dieu, qu'est-ce qu'on va lui faire?
La Fée, en prononçant ces paroles, fit signe à deux esclaves noirs qui étaient derrière elle de s'emparer de la princesse.
— Mettez-lui les pieds dans le feu! leur dit-elle, cela lui déliera la langue.
Les nègres s'avancèrent pour exécuter l'ordre cruel de la Fée. Tranquille, qui avait vu les portiques dans le fond de la grotte, se mit à courir de ce côté-là avec une agilité dont elle ne se serait pas cru capable, mais la peur doublait ses forces. Le portique donnait dans une galerie sombre, elle s'y élança poursuivie par les deux nègres.
— Cil! tu peux courir, dit la Fée, tu ne retarderas que de quelques minutes ton supplice !
En effet, au bout d'un insiant, on vit reparaître la malbeureuse princesse, pâle, haletante, courant toujours. La galerie dans laquelle elle s'était jetée tournait autour de la grotte et y ramenait après avoir fait un assez long circuit. Tranquille, affolée, en se retrouvant à l'endroit où s'apprêtait son supplice, s'élança vers un autre portique. Les nègres allaient la saisir quand Diabolique, que cette chasse amusait, leur dit:
— Laissez-la donc courir encore, cela me divertit ! Mais la princesse, à bout de forces, au moment depénéirer
dans une autre galerie, tomba lourdement par terre et le sol s'enfonçant sous elle, elle disparut à tous les yeux.
La stupéfaction de Diabolique fut telle qu'elle demeura quelques instants sans pouvoir proférer une parole. Dès qu'elle fut remise de sa surprise et de sa rage, elle courut à l'endroit où venait de disparaître la princesse, et vit un éboulement de terre suivi de nombreux petits monticules qui se prolongeaient sur un espace assez long de la galerie.
DIXIÈME VEILLKI':. 13:1
— Je comprends, fit Diabolique, la terre est minée en cet endroit, et le seul poids de Tranquille a suffi pour la faire enfoncer. Mais elle est tombée dans le souterrain, et si cette misérable princesse se croit sauvée, elle est dans une grande erreur; je vais sans tarder avertir ma sœur Sirène de ce qui se passe.
PIERRE
Comment cette terre se trouvait-elle minée tout exprès?
GRAND'MÈRE, souriant.
Tâche de deviner cela cette nuit, car pour ce soir en voilà assez; nous continuerons demain.
JAVOTTE
Grand-mère, je voudrais seulement savoir si Tranquille s'est fait mal en tombant.
GRAND'MÈRE
Non, pas grand'mal.
JAVOTTE
Ah ! tant mieux !
JAVOTTE
Grand'mère, je vous en prie, dites-nous vite ce que devient la princesse, nous ne pensons qu'à ça depuis hier.
GRAND'MÈRE
Il faut d'abord nous occuper de Passe-Partout.
JAVOTTE
Mais pourquoi faut-il toujours s'occuper de quelqu'un d'autre que celui qu'on voudrait?
GRAND'AIÈRE, souriant.
C'est la faute de l'auteur du conte.
JAVOTTE
Il est bien ennuyeux, l'auteur!
GliANDMÈRE.
Passe-Partout, après avoir vu la malheureuse porte de la grotte se refermer, se douta bien qu'elle finirait par s'ouvrir de nouveau, et il resta immobile, caché par un buisson. En effet, au bout d'un temps qui lui parut fort long, il vit sortir Diabolique vêtue de sa grande robe à queue couleur de feu.
— Vite, mon manche à balai ! criait-elle comme une possédée; il faut que j'arrive promptement chez Sirène.
Ses serviteurs apportèrent le manche à balai, qu'elle enfourcha rapidement. La queue de sagrande robe, longue de six aunes, traînait fort loin et frôla Passe-Partout en passant. Le nain, espérant avoir des nouvelles de la princesse dont il ignorait le sort, sauta sur la robe de la Fée, et, caché dans les plis, il s'y cramponna et fut facilement entraîné avec elle.
Cependant Diabolique avait senti une légère secousse :
— Vole donc plus haut, dit-elle à son manche à balai, ne vois-tu pas que ma queue s'accroche à tous les buissons !
Le manche à balai obéit docilement et s'éleva dans les airs.
Ils arrivèrent ainsi facilement chez Sirène, dont le lac était situé à l'extrémité de la Forêt.
JAVOTTE
Il était courageux, ce petit nain; mais, grand'mère, va-t-on bientôt parler de Tranquille ?
Nous y voilà. La malheureuse princesse était en effet brusquement tombée dans un vaste souterrain; bouleversée par tant d'émotions successives et très ébranlée par sa chute, elle ne pouvait deviner par quel miracle elle avait échappé
à la féroce Diabolique, quand elle entendit auprès d'elle une voix rauque lui disant :
— Comment, princesse, vous ne reconnaissez pas votre amie la taupe? Je m'étais bien doutée que Diabolique parviendrait à vous attirer dans sa grotte, et, à tout hasard, j'ai travaillé à en miner unegalerie pour vous fournir un moyen d'évasion; dansce but j'ai enrôlé les taupes que j'ai rencontrées en en route et qui ont dû m'obéir, car je suis leur doyenne. Je comptais vous avertir, mais Diabolique ne m'en a pas laissé le temps ; heureusement le hasard a précisément dirigé vos pas vers cette galerie. Vous voyez. Madame, que l'expérience des vieilles radoteuses sert à quelque chose!... Mais vous n'avez pas l'air d'entendre ce que je vous dis, et vous n'admirez même pas la rapidité avec laquelle nous avons exécuté ce merveilleux travail : faut-il donc toujours s'attendre à l'ingratitude quand on a affaire à la race humaine !...
La princesse écoutait machinalement et sans le bien comprendre le discours de la taupe, car elle était brisée de sa chute et si émue de tout ce qui venait de lui arriver, qu'elle ne pouvait retrouver la parole. Enfin, reprenant un peu de sang-froid, elle remercia la taupe, et lui témoigna tant de reconnaissance que celle-ci s'adoucit beaucoup, d'autant plus qu'au fond elle aimait la princesse et était touchée de son sort. Allons, lui dit-elle, reprenez courage, Madame, et faites un dernier effort, il s'agit maintenant de suivre ce souterrain qui aboutit au lac de Sirène, qu'il faut traverser pour arriver à la lisière de la forêt ; c'est le dernier obstacle qu'il vous reste à franchir, rassemblez vos forces, princesse, et ne vous laissez pas décourager ; je suis forcée de vous quitter pour rejoindre nos compagnons en passant par un de mes petits chemins sous terre, sans cela je n'arriverais pas à temps pour
ONZIÈME VEILLÉE. lai
lâchei' de vous envoyer du secours. — Mais, madame la taupe, dit Tranquille, je n'y vois pas clair dans l'endroit où nous sommes et je suis incapable de me diriger dans cette obscurité. — Comment! s'écria la taupe, vous n'y voyez pas clair, vous une jeune personne, tandis que moi, à mon âge, j'y vois comme en plein jour? En vérité, cela me fait de la peine, et si je ne venais pas de perdre mon monocle en accourant près de vous, je vous le prêterais; mais puisqu'il en est ainsi, dit la taupe, rayonnante de joie de sa supériorité, je vais vous accompagner jusqu'à l'endroit où il y a des soupiraux : peut-être alors y verrez-vous plus clair.
Et elles cheminèrent en elTet côte à côte, la taupe parlant et grognant sans interruption selon sa coutume le son de sa voix permettait à la princesse de la suivre, lorsqu'une faible lumière pénétra dans le souterrain.
— Allons! fit la taupe avec autorité, je pense que vous y voyez clair maintenant ; je vous quitte, car vous m'avez fait perdre beaucoup de temps.
Et elle s'enfonça fièrement sous terre.
La princesse continua sa route, en proie aux plus tristes réflexions : « Quoi ! se disait-elle, il y a encore un obstacle à franchir? Ah! je n'en aurai jamais la force, et, d'ailleurs, qui pourra m'aider maintenant? je suis séparée de tous mes amis, ma marraine m'a abandonnée ou ignore le danger dans lequel je suis par ma faute et mon étourderie. »
Elle marcha ainsi longtemps et aperçut enfin les rayons du jour qui lui annonçaient l'approche d'une issue. En effet, au bout de quelques pas, elle vit un escalier grossièrement taillé dans le roc, et, l'ayant monté, elle se trouva en face d'un beau lac bleu, dont les eaux tranquilles n'étaient pas ridées par un souffle do vent, et l'on n'apercevait pas une
âme sur ses bords. Aucune route ne s'ouvrait ni à droite, ni à gauche ; il fallait à tout prix traverser le lac si l'on voulait pénétrer plus avant. La princesse, épuisée de faim, de froid et de fatigue, se laissa tomber plutôt qu'elle ne s'assit, et, cachant sa tète dans ses mains, se mit à pleurer amèrement.
— J'ai trop présumé de mes forces, dit-elle, je ne puis pas résister plus longtemps ; je meurs de faim et de froid, comment pourrai-je traverser ce lac ? Ah ! moi qui défiais toutes mes compagnes à la nage, à peine aurai-je fait quelques brasses que je me laisserai couler à fond.
Le soleil se levait à ce moment-là. « Voilà bientôt vingtc[uatre heures que j'ai quitté Golconde et mes chers parents que je ne reverrai jamais, » pensa-t-elle, et elle se remit à pleurer encore plus fort !
JAVOTTE', pleurant aussi.
Oh ! grand'mère, si elle va se noyer, j'aime mieux m'en aller, pour ne pas entendre ça.
GRAND'MÈRE
Voyons, Javotte, ne sois pas si poltronne. Tranquille fut plus courageuse que toi, car, après avoir sangloté quelques instants, elle releva la tète :
— Eh bien ! fit-elle, il ne sera pas dit que j'aurai renoncé à lutter jusqu'à la fin ! Et, se débarrassant vivement de sa jupe et de son casaquin, gardant seulement sa chemise et un petit jupon court, elle se jeta résolument dans le lac.
La fraîcheur de l'eau lui rendit un peu de forces et elle nagea assez bien pendant quelques instants. Mais ce bienêtre passager ne dura pas, ses jambes et ses bras se raidirent.
ONZIÈME VEILLÉE. i:W
elle se sentit enfoncer. Enfin elle disparut et ses longs cheveux blonds seuls surnagèrent.
JAVOTTE, avec effroi.
Elle est morte, cette fois, j'en suis sûre !
GRAND'MÈRE, sans répondre.
En ce moment on vit apparaître la troupe des Sirènes qui sortaient leurs têtes de l'eau ; la fée Sirène nagea jusqu'à Tranquille, et, saisissant ses longs cheveux, elle l'entraîna derrière elle, en criant à Diabolique, qui arrivait sur la riye : — Celte fois je la tiens, et, morte ou vive, je ne la lâcherai pas !...
Voyons maintenant ce qu'est devenue la petite paysanne qui avait échangé son casaquin contre la belle robe brodée d'argent.
JAVOTTE, suppliante.
Oh! grand'mère, vous n'allez pas laisser mourir Tranquille pour parler de cette bête de petite paysanne !
GRAND'MÈRE
Tu comprends, Javotte, qu'il faut conter les histoires comme elles sont écrites.
J.WOTTE, avec un gros soupir.
C'est bien malheureux, grand'mère !
GRAND'MÈRE, souriant.
Allons, un peu de patience ! tu en seras récompensée.
La petite paysanne partit dès le grand matin pour la ville voisine, afin de vendre le plus cher possible la robe de la princesse. Un marchand lui en offrit cinquante sequins,
quoiqu'elle en valût plus de cinq cents ; la jeune fille fut enchantée du marché, et l'accepta ; le marchand, après avoir déplié la robe, l'examina dans tous les sens et la secoua pour en ôter la poussière. Un étui tomba de la poche, il le ramassa, l'ouvrit et en sortit la petite clochette d'argent. « Voilà, pensa-t-il, quelque chose qui va amuser ma petite fille », et il appela l'enfant pour la lui donner. Enchantée de ce nouveau jouet, elle se mit à secouer la clochette de toute la force de sa petite main.
A ce moment-là, lafée Gentilleétaittranquillementoccupée à déjeuner dans son palais. Elle cessa tout à coup de manger, et, prêtant l'oreille, elle dit à une des dames de sa suite :
— N'entendez-vous pas un son extraordinaire? — Oui, madame, j'entends quelque chose qui ressemble au son du cor.
— C'est la clochette de ma filleule, j'en suis sûre ! s"écria la Fée très émue; il lui arrive malheur, justement je n'ai pu consulter mon grimoire pendant le voyage que je viens de faire. Vite qu'on me l'apporte, car j'ignore où elle est à ce moment. Pourvu qu'elle n'ait pas déjà entrepris de traverser la Forêt Enchantée !
Gentille lut avidement son précieux livre, et, bouleversée de ce qu'il lui apprit, elle hésita quelques minutes sur le parli à prendre.
— Non, dit-elle enfin, je ne suis pas de force à lutter contre les trois Fées de la Forêt, mieux vaut aller à l'instant chez notre reine dont le palais touche le mien ; elle m'accordera son secours, j'en suis certaine, pourvu que j'arrive à temps.
Et elle partit sans perdre une minute. La reine, qui l'aimait beaucoup, écouta avec intérêt son récit.
— Je ne demande pas mieux que de délivrer votre lilleule, dit-elle, mais il y a beaucoup de temps de perdu, et telle que
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je connais Diabolique, je crains qu'il ne soit trop tard, aussi faisons diligence et prenez place dans mon char.
Les deux Fées, emportées comme l'éclair par les chevaux volants de la reine, arrivèrent au lac à l'instant où Sirène entraînait la malheureuse princesse inanimée.
— C'en est assez ! cria d'une voix tonnante la reine des Fées ; il est temps que ces trois démons soient punis comme ils le méritent. Et frappant violemment Sirène de sa baguette :
— Deviens poisson, lui dit-elle, et reste dans ton lac pour y être mangée par tes brochets ! Puis, s'élançant vers Diabolique : — Et toi, prends la forme de ton manche à balai pour servir de monture au diable qui t'en fera voir de grises! Puis, apercevant la fée des Miroirs qui accourait pour être témoin du triomphe de Sirène, elle lui cria: — Deviens miroir à ton tour, tu ne dureras pas longtemps je te le prédis !
La reine n'avait pas fini de parler, que Sirène, devenue poisson, disparaissait dans le lac ; que Diabolique, devenue bâton, était emportée par un petit diablotin pour le service de son maître, et que la fée des Miroirs se trouvait soudain accrochée dans le boudoir d'une vieille coquette qui la cassa d'un coup de poing en voyant qu'elle n'était pas plus jolie dans cette glace-là que dans les autres.
JAVOTTE
C'est joliment bien fait, tout ça, mais Tranquille, que devient-elle, grand'mère ?
Ct R A N D ■ M È U E .
Gentille s'était emparée de sa filleule et s'efforçait de la ranimer, mais sans y parvenir. La reine, ayant terminé sa besogne, s'approcha à son tour de la princesse, et, lui
touchant légèrement le front du bout de sa baguette, la rendit à la vie. Tranquille ouvrit ses beaux yeux et regarda autour d'elle sans comprendre où elle était, mais, se sentant presser tendrement dans les bras de sa marraine, elle poussa un long soupir et referma les yeux en disant :
— Ah ! si je rêve, ne m'éveillez pas !
JAVOTTE, respirant de toutes ses forces.
Oh ! que je suis contente ! je la croyais tout à fait morte. Mais, grand'mère, elle devait être toute mouillée et en chemise en sortant de ce lac?
Oui, aussi sa marraine l'enveloppa-t-elle bien dans son propre manteau pour la sécher, et puis la reine des Fées, qui pensait à tout, s'écria :
— Robe brodée d'argent, viens à nous promptement!
Et la robe brodée d'argent, entraînée par une force invisible, sauta hors de la boutique du marchand et, cinq minutes après, vint tomber aux pieds de la reine. Gentille, après avoir tressé les beaux cheveux blonds de sa filleule, lui passa sa robe, et...
JAVOTTE
Pardon, grand'mère, a-t-on laissé la clochette à la petite fille ?
GRAND'MÈRE
Oui, le marchand ayant payé cinquante sequins, il était juste qu'il lui restât quelque chose. Après avoir ainsi remis en bon état la pauvre Tranquille, encore toute tremblante et l'avoir bien rassurée par ses caresses, Gentille lui demanda pourquoi elle ne l'avait pas appelée plus tôt.
ONZIÈME VEILLKE. 1«
— Mais je ne vous ai pas appelée du tout, ma marraine, et je ne comprends pas comment vous êtes arrivée si h propos.
La reine des Fées expliqua ce qui s'était passé, puis elle ajouta : — Je vous quitte, car j'ai encore quelque chose à faire pour vous; n'avez-vous plus rien à me demander?
— Oh! madame, s'écria Tranquille, si vous vouliez mettre le comble à vos bontés, je vous demanderais d'accorder une récompense au nain Passe-Partout, qui m'a montré un si grand dévouement. — J'y consens, dit la fée, où est-il?
— Me voici, madame, fit la petite voix aigrelette du nain, qui était resté caché dans les plis de la robe de Diabolique, tombée à terre quand la fée devint bâton.
Il s'en dépêtra comme il put, et vint s'incliner devant la reine.
— Tu as montré, lui dit-elle, du courage, de l'adresse et du dévouement, trois qualités que ne possèdent pas tous les hommes; de plus, tu es vaniteux, défaut qu'ils possèdent presque tous, donc tu es digne de prendre place parmi eux.
Et, le touchant de sa baguette, on le vit croître insensiblement et atteindre bientôt la stature d'un homme ordinaire. Sa joie fut telle qu'il ne put que balbutier ses remerciements.
— N'en dis pas plus long, interrompit la reine en souriant; je lis la reconnaissance au fond de ton cœur, et cela me suffît. Là-dessus, la reine monta dans son char et partit.
La princesse demanda à sa marraine la permission d'aller rejoindre au plus vite ses compagnons de voyage à la lisière de la forêt; la Fée y consentit et annonça sa visite pour le lendemain.
L'écureuil, l'aigle et la taupe attendaient avec la plus vive anxiété Passe-Partout et la princesse.
l-i* LA FORÊT ENCHANTÉE.
Je VOUS laisse à penser leur joie lorsqu'ils virent Tranquille saine et sauve accompagnée d'un beau jeune homme. Mais, après l'avoir complimentée, ils demandèrent avec une certaine inquiétude ce qu'était devenu Passe-Partout.
— Je crois, dit le jeune homme en riant, que vous ne le reverrez jamais. — 11 n'y a pas là de quoi rire, dit la vieille taupe indignée, voilà bien la jeunesse qui se moque de tout.
Le jeune homme rit encore plus fort, et la taupe allait se fâcher tout à fait, quand la princesse dit : — Mes amis, le jeune homme que vous voyez n'est autre que le seigneur Passe-Partout lui-même, que la reine des Fées a ainsi métamorphosé en reconnaissance des services qu'il m'a rendus.
L'étonnement des trois animaux fut à son comble, mais il n'eut pas le temps de se manifester, car un roulement de carrosses, un piétinement de chevaux se firent entendre et une file nombreuse de voitures apparut dans la plaine. En tète, un beau cavalier monté sur un cheval pie arrivait au galop ; il s'arrêta court devant la princesse, sauta à bas de son cheval, mit un genou en terre, et, baisant respectueusement la main de Tranquille : — Je suis votre époux, Madame, dit-il, et ma vie entière, consacrée à votre bonheur, suffira à peine pour vous prouver ma reconnaissance et monamour.
JAVOTTE
C'était Vif-Argent, grand'mère?
PIERRE
Bien sûr, laisse donc finir.
GR.VNDMÈRE
La princesse eut une fort agréable surprise en trouvant