‹ La Forêt Française et le marché des boisChapitre 5 sur 61 · LES ORIGINES · texte numérisé non relu

LES ORIGINES

A l’aube de son histoire, la carte de la France contemporaine était une vaste tache verte. À la conquête romaine, quelques millions d’habitants vivaient dans la Gaule. Sauf dans le Midi et dans certaines régions du Centre, le pays était couvert de forêts. La Forêt charbonnière et la forêt d’Argonne au Nord et au Nord-Ouest; au Sud de la Seine, la Beauce, l’Orléanais, le Gâtinais, le Perche, le Blaisois. Ces régions couvrent une grande partie de notre pays. Et nous n’avons cité aucune région montagneuse, ni les innombrables landes que le système de la jachère imposait dans les provinces où l’agriculture était prospère.

Cette extrême abondance suffisait à elle seule à enlever toute valeur, ou à peu près, à la production ligneuse.

Or, l’industrie était à ses premiers balbutiements. Ni l'architecture gauloise, ni la métallurgie, ni la marine ne pouvaient exiger de grandes fournitures de bois d'œuvre. Et l’accroisseinent de la population formée de peuples en luttes perpétuelles, et qui d’ailleurs, rude et sauvage, vivait pour une grande part des produits de la forêt, ne rendait pas encore les défrichements nécessaires.

La conquête romaine provoqua les premiers déboisements. Ils furent effectués dans un but stratégique et,

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au début du moins, ils ne furent pas poussés au delà des nécessités militaires. Aussi bien, la paix romaine ne tarda guère, et avec elle, pour la première fois de la période qui s'étend jusqu’à l’époque contemporaine, nous voyons la forêt reculer devant le froment. Les grandes voies amenèrent rapidement la prospérité . Conçues pour faciliter la guerre, elles devinrent comme autant d’artères par où la vie se mit à circuler dans le corps gaulois. La population s’accrut, elle connut des besoins nouveaux, et ces besoins, accrus en nombre et en intensité, ne purent être satisfaits qu’aux dépens de la forêt. Personne alors ne lui attribuait de valeur, elle n’avait pas de défenseur : le déboisement fournit, autant qu’il en fallut, de nouvelles surfaces à l’agriculture, la matière première et le combustible à l’industrie.

La forêt reculait partout devant la prospérité. II fallut, au III siècle, l’anarchie de l’Empire expirant pour lui donner une terrible revanche. De tous côtés, les calamités fondaient sur les paysans. Lactance (1) écrit « En Gaule, pendant le déclin de l’Empire romain, si nombreux étaient ceux qui recevaient en comparaison de ceux qui payaient, si lourd était le fardeau que le laboureur succomba sous la tâche, les champs furent abandonnés et des forêts s’élevèrent là où la charrue avait passé... »

Sans doute vaut-il mieux ne pas exagérer la valeur de telles forêts grandies au milieu des ruines de toutes sortes : car l’anarchie intérieure se traduisait en guerre civile et s’y joignaient de perpétuelles invasions. Les chevauchées des Huns et des Vandales succédaient, à travers ces misérables forêts, à celles des partisans. Mais le fait est là : dès qu’elle est abandonnée, la terre revient à sa vocation première. Dès que la paix revient, ramenant la prospérité, le paysan attaque la forêt. Ce double mouvement se poursuit dans le cours de l’histoire. Aïnsi peut-on expliquer que la forêt, et même plus symbo-

(1) Cité par Morel,

Le

Hiquement l'arbre, est devenu l'ennemi héréditaire du cultivateur. C’est une véritable haine, telle qu'à ia Révolution, plus d’un siècle après la sévère ordonnance de Colbert, les paysans, non contents de ravager les bois devenus nationaux, s’en prirent aux arbres mêmes des routes et des places publiques...

Dans le combat pied à pied de la forêt et de la céréale, la forêt bénéficia longtemps de l’énorme puissance de vie accumulée en elle, au cours des siècles. Le froment ne lui opposait, tant les méthodes et les moyens de culture et de défrichement étaient alors primitifs, que la volonté de vivre de l’homme, et la nécessité.

Mais il trouvait, pour engager son attaque, un terrain particulièrement favorable. La valeur commerciale de la forêt -— il faut y revenir — était si faible que ses défenseurs ne furent longtemps poussés que par la passion de la chasse -— privilège de noblesse -— qui animaiït alors les divers détenteurs de la puissance publique. Il y eut, au Moyen Age, de nombreuses ordonnances forestières rendues par nos rois : elles n’eurent longtemps pour objet que la seule administration du domaine royal, et l’organisation de la chasse y tenait une grande part. Peutêtre faut-il attendre l’ordonnance de 1518 pour que le roi rapporte nettement à l'intérêt public la nécessité de sauvegarder le pratimoine forestier. À cette époque, en effet, François 1* admonestait les princes, prélats et autres grands propriétaires de « donner tel ordre et provision à l’entretènement de leurs bois et forêts, en ayant égard à nos ordonnances, que par leur faute et négligence n’en advienne inconvénient à la chose publique ».

Cest que la forêt n’était pas alors une propriété bien enviable. On n'avait que faire de tant de bois. Certes, depuis longtemps, elle avait cessé d’être la res nullius de l’époque romaine; la loi Salique — loi franque —et la loi Gombette punissaient déjà sévèrement le vol dans le bois d’autrui, de bois d'œuvre ou de chauffage. Mais la forêt, au moyen âge, constituait une menace de famine. C'est de l'avoir compris qui fit la force des moines, grands

défricheurs, partant grands bienfaiteurs de cette époque. Taine a si bien senti l'importance de ces défrichements qu’il voit dans les monastères l’une des assises de la Société. Les défrichements étaient, à cette époque, au plus haut degré, des actions civilisatrices, c'était mettre en valeur les régions les plus sauvages de notre pays. La nécessité en échappait-elle au pouvoir séculier, trop absorbé par la défense et la conservation du bien acquis ?

Son autorité naissante n’avait pas, en tout cas, les moyens de les réaliser. Aïnsi s'explique la magnifique

prospérité que les Bénédictins, les Chartreux, les Trappistes, l'Ordre de Citeaux surent conquérir, au prix des plus pénibles efforts, en établissant jeurs monastères dans les massifs déserts qui couvraient le pays, et en en faisant le centre de zones d’abondance et de civilisation.

Ce mouvement se poursuivit, non sans secousses, pendant tout le Moyen Age. Il fut des périodes, comme celle de la décomposition de l’Empire de Charlemagne, où tout semblait s’écrouler : on attendait la fin du monde pour lan mil On revit alors les désastres du IV° et du V° siècles : l’écroulement des Empires trop vastes emporte tout. La guerre, la famine, la peste s’abattaient sans relâche sur les campagnes, une fois encore lies paysans cherchaient dans les cités une protection bien précaire. Les champs partout étaient abandonnés. Les campagnes étaient des déserts où seuls vivaient, çà et là, véritables oasis, quelques abbayes héroïques.

A la fin de ces périodes tragiques, le pays était exsangue, et l'essor de la prospérité était dangereusement ralenti par l’énorme diminution de la population. Le problème fondamental était de l’accroître, de l’accroître à tout prix. La terre n’est rien sans bras pour la cultiver : jamais plus qu’à cette époque cela n’a été vrai. La richesse des seigneurs ne pouvait pas se mesurer à l’étendue de leur domaine, mais au nombre de leurs serfs. C’est dire que la main-d'œuvre était ardemment convoitée et que les efforts des maîtres du sol tendaient d’abord à conserver à la terre ses habitants : c’est la raison d’être

du servage. Mais il fallait aussi attirer de nouveaux exploitants, et pour les attirer, il fallait leur concéder des avantages sérieux. C’est une des raisons qui firent accepter de si bonne grâce aux princes le vaste mouvement communal du XII siècle.

Parmi ces avantages, il faut noter ici que de nombreuses chartres donnèrent aux Communes la propriété de domaines forestiers. Dans le même dessein — et, notons-le, il n’excluait pas les sentiments de générosité et d'humanité qui étaient si fréquents au Moyen Age — dans toute la France, le roi et les seigneurs confirmaient et concédaient aux riverains des droits d’usage fort étendus, n’hésitant pas -— et ce fut longtemps légitime — à faire payer par la forêt les progrès de l’agriculture.

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