‹ La Forêt Française et le marché des boisChapitre 50 sur 61 · II. -__ Le désarbrement · texte numérisé non relu

II. -__ Le désarbrement

Nous nous trouvons ici en face d’un péril moins éclatant couru par la forêt, mais combien plus dangereux que le déboisement !

Le déboisement est vaincu ; quelques chiffres diront le danger couru par notre domaine forestier du fait de son appauvrissement progressif en bois d’œuvre jusqu’au moment où, à partir de 1930, les événements se sont chargés de prendre la défense de nos futaies.

Avant la guerre, le domaine forestier français ne couvrait que 78 % (1) de nos besoins en bois, et en particulier ne produisait que 53 % du cubage de bois d'œuvre qui nous était nécessaire. Malgré un excédent de production de 2.700.000 mètres cubes de bois de chauffage, la balance des importations et des exportations faisait ressortir un déficit d'environ 5.000.000 de mètres cubes.

La guerre arrive, et pendant cinquante-deux mois dévaste dix départements, dont certains comptent parmi les plus boisés. Les combats détruisent 350.000 hectares. E’ennemi, en arrière de ses lignes, lui qui toujours a été

(D) Chiffres de M. Glesinger, Le Bois en Europe,

gros. imporateur de bois, privé à peu près complètement de tout secours autre que celui de l'Autriche, puise sans compter dans celles de nos forêts qu’il occupe. De notre côté, force nous est de sacrifier nos bois sans songer à l'avenir, et c’est — entre beaucoup - la magnifique forêt de la Joux que massacrent les bûcherons canadiens, insoucieux des aménagements. Comment chiffrer dans quelle proportion la possibilité de nos forêts est dépassée, l’avenir compromis !

Cependant, l’Alsace et la Lorraine reconquises nous apportent une production annuelle de 2.000.000 de mètres cubes, dont 700.000 mètres cubes de bois d'œuvre. Et Glesinger estime que cela doit rendre à notre pays une possibilité comparable à celle de 1913, malgré les lourdes pertes subies. Il l’estime à 8.000.000 de mètres cubes de bois d'œuvre. Ce chiffre est à peu près confirmé par l’appréciation de la Société de statistique de Paris qui, tenant compte des arbres épars, estime notre possibilité à 7 mil: lions 300.000 mètres cubes (2.600.000 mètres cubes de bois durs, 4.709.000 mètres cubes de bois tendres).

Or, au lendemain de la guerre, les besoins de bois étaient immenses. Les milliers de kilomètres de voie ferrée à refaire, dix départements à reconstruire, les réparations immobilières suspendues pendant cinq ans dans . toute la France, toute l’activité fébrile d’un grand peuple qui se remet au travail dans tous les domaines : la direction générale des Eaux et Forêts, dans le programme forestier de 1919, estime à 12 millions de mètres cubes le volume sur pied du bois d'œuvre nécessaire à la consommation des années suivantes. Ces besoins ne firent que croître avec la prospérité, la chute du franc, l'application de lois sociales comme la loi Loucheur sur les habitations à bon marché. M. H. Barbier (1) estimait qu’en 1930, après le début de la crise, on consommait encore 16 millions de mètres cubes !

Dans la même période, la Société de Statistique de Paris

(1) Rapport au Conseil National Economique.

évaluait à 4.500.000 mètres cubes l’excédent de nos importations en bois d'œuvre, qui, joints à notre possibilité de 7.300.000 mètres cubes, donne un total normalement disponible de 11.800.000 mètres cubes. Si la consommation était de 16 millions de mètres cubes, les exploitations abusives —- le désarbrement — seraient de 4.200.000 mètres cubes par an ! Admettons même, ce qui est vraisemblable, que le chiffre de notre possibilité soit un peu faible, et un peu élevé celui de notre consommation. On peut évaluer au chiffre énorme de 4 millions de mètres cubes par an l’appauvrissement de nos forêts. Appauvrissement désastreux ; car il ne peut se réparer que par des dizaines, et même des centaines d’années de patience. Les cours élevés du bois en sont responsables. Il ne faut pas êlre trop sévère pour ceux des propriétaires qui n’ont pas su résister à l’attrait d'opérations avantageuses. Il faut un réel désintéressement pour être un bon propriétaire forestier.…

Nous pouvons présumer que les forêts particulières à peu près seules furent affectées, car le régime forestier et ses principes administratifs sont de nature à bien protéger la forêt contre les tentations de ses propriétaires. ;

Mais hors du régime forestier, il n’existe en France aucune restriction au droit du propriétaire de ruiner ses bois par des exploitations abusives.

Il n’en est pas de même partout, et nous voulons citer et analyser brièvement la législation belge sur ce point.

Le Code forestier belge de 1854, comme le nôtre, consacrait la liberté complète des propriétaires particuliers. Mais après la guerre, la réaction contre les exploitations abusives amena le vote d’une loi provisoire, la loi du 28 janvier 1921. Son principe essentiel était de permettre à l'administration d'intervenir dans les massifs de plus de 10 hectares, si l’exploitation moyenne par hectare dépassait la moitié du volume en grumes. Ce texte ne concernait que les futaies feuillues, le type belge d'aménagement appelé futaie sur taillis où le volume à l’hectare dépassait

Se

23 mètres cubes, et les massifs résineux où le même propriétaire exploitait plus de 25 hectares par an.

C’est dire que le droit d'opposition de l’Administration était sérieusement limité. Néanmoins, cette loi eût été insupportable si elle avait été appliquée sans modération : ce ne fut pas le cas, et le Conseil Supérieur des Forêts, où

siégeaient des représentants des propriétaires particuliers,

n'eut pas à se repentir d’en avoir encouragé le vote.

La loi provisoire du 18 janvier 1921, qui ne devait être appliquée que jusqu’en octobre, fut prorogée jusqu’à la promulgation de la loi du 28 décembre 1931. Ce texte remet l'exercice du droit d’opposition au Ministre de

-PAgriculture quand lintérêt public -— entendu dans un

sens très large -— le justifie.

L'opposition ne peut être faite que si l’exploitation ne laisse pas sur pied :

1° Dans les futaies pleines, 50 % du volume et au moins 75 mètres cubes par hectare ;

2° Dans les futaies sur taillis, 40 % du volume des arbres de réserve, et 25 mètres cubes par hectare, le volume de taillis n’étant pas pris en considération.

Echappent au droit d'opposition les massifs de moins de 10 hectares, les massifs de résineux où le même propriétaire n’exploite pas 25 hectares par an ; les taillis où ne se trouvent pas 25 mètres cubes de réserve par hectare. Enfin, il existe un droit d’appel devant une commission spéciale, présidée par un magistrat, et dont le Conseil Supérieur des Forêts désigne certains membres. C’est donc -— l’appel mis à part -— le régime antérieur qui est conservé ; il pourra donner les mêmes bons résultats s’il est appliqué avec la même modération.

Devons-nous souhaiter une loi analogue en France ? Peut-être eût-elle été fort utile au moment où les cours élevés du bois mettaient nos futaies en péril ; peut-être même le serait-elle encore, actuellement, au moment où seuls les gros bois conservent quelque valeur. Mais, pour notre part, ce ne serait pas sans une grande appréhension que nous verrions s'établir une nouvelle ingérance de

LABS

l'Etat dans l'exercice du droit de propriété. L'application d’une telle loi pourrait être facilement tyrannique, et, en tout cas, elle serait bien impatiemment supportée par un peuple tel que le nôtre. Le rôle de l'Etat n’est pas de dicter leur conduite aux particuliers, mais de les inciter, par des mesures appropriées, à adopter tel ou tel genre d’administration. Nos propriétaires aiment leurs beaux arbres, et ne les abattraient pas si leur production était moins onéreuse.

Si l’on pouvait donner aux reboisements toute l'ampleur désirée, si les 4.000.000 d'hectares improductifs susceptibles d’être boisés que renferme le territoire étaient, d’ici peu, couverts de forêts, notre domaine forestier serait, à juste titre, une de nos fiertés nationales. Hélas ! au spectacle d’un passé récent on est tenté de se demander si cela est bien souhaitable. Certes, les théoriciens nous disent qu’alors le régime des pluies, des sources, des fleuves, serait plus sûr, plus régulier, que la fécondité de nos terres serait améliorée, et nous voulons les croire. Mais si ce reboisement eût été œuvre faite en 1930, comment, financièrement, eût-on été récompensé ? Nos forêts depuis ce temps-là, nos forêts pauvres en beaux arbres sont en proie à une crise terrible qui vient contrecarrer tant d'efforts coûteux, et ruiner notre forêts, et toutes nos industries forestières.

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