LE MARCHE NATIONAL
Le marché français du bois, à l'abri de la frontière, semble donc placé, à l'heure actuelle, dans des conditions - économiques de nature à lui permettre de faire face à la crise.
Or, en fait, sa situation est critique, comme aux premiers jours de linvasion étrangère. Les cours du bois sur pied sont ramenés, par rapport aux cours d’avantguerre, à des coefficients qui, pour les essences les plus précieuses, ne dépassent jamais 4. La situation difficile des scieurs et autres industriels du bois n’est pas contestée ; dans cette profession, de très nombreuses cessations d'exploitation, de très nombreuses faillites ont été enregistrées.
Pour peindre cette situation, nous ne pouvons mieux faire que de citer le discours prononcé par M. le Sénateur Lourties lors de la discussion de l’accord francoautrichien du 29 décembre 1933.
« La forêt française, dit-il, qui de tout temps a alimenté la plus grande partie des besoins du pays, exportait en 1929 en bois communs 805.400 tonnes en Angleterre, 343.570 en Belgique, 143.872 en Espagne, et, au total, 1.666.305 dans les divers pays voisins du nôtre.
« Les chiffres de nos exportations en 1933 sont les suivants : 148.993 tonnes en Angleterre, 75.750 tonnes en
dr, RU Cm de 5e no def ES id) à Ex
Belgique, 22.695 tonnes en Espagne, et, au total, 340.217 tonnes dans les divers pays voisins du nôtre.
« Perte de notre exportation en bois communs 1.326.088 tonnes.
« Devant cette chute impressionnante de nos exportations, l’importance compensatrice de la consommation française a été nulle.
« Je ne pourrai vous donner, hélas ! aucune statistique sur la production et la consommation de ce pays, le Ministère de l’Agriculture ne les faisant plus depuis
« Quoi qu'il en soit la sous-consommation française est évidente... Le Gouvernement a pu se convaincre qu’il y avait pléthore de bois en France, et il a constaté que plus de la moitié des scieries forestières, qui utilisaient 700.000 ouvriers et employés, était en chômage.
« Et ïl est exact, Messieurs, que malgré un prix de revient assez élevé des bois façonnés dû aux lois sociales nécessaires, mais aussi aux trop lourds impôts et à la cherté de la vie, le coefficient des bois sur pied ne dépasse pas 2 à 2 1/4 des prix d’avant-guerre, alors que le coefficient atteint 4 ou 5 pour les autres produits du sol... »
On le voit le problème à résoudre consiste à trouver les débouchés qui manquent à nos bois, ou qu’ils ont perdus. Toute la question est là. Or ces débouchés ne peuvent se trouver que dans un accroissement de nos exportations, et dans l’augmentation de la consommation intérieure.
L - Exportation. — Avant la crise, nos principaux clients étaient l'Angleterre, la Belgique, l'Espagne et YItalie, La diminution de leurs achats en France ne saurait être imputée qu’à deux grandes causes : la crise économique, d’abord, et la concurrence que les bois étrangers font aux nôtres sur ces divers marchés.
L'étude des solutions internationales préconisées pour
‘contrebattre les effets désastreux de la crise ne saurait
LR ts
entrer dans le cadre de cette étude. Qu'il nous soit cependant permis de rappeler l'échec de la Conférence économique de Londres, réunie à cet éffet en 1933. L’instabilité monétaire, l’exacerbation des nationalismes économiques, la dangereuse incertitude politique de lEurope, l'instabilité gouvernementale dans certains pays, comme le nôtre, les audacieuses expériences sociales et économiques tentées dans certains autres, nous semblent autant de raisons pour que des essais de solution comme celui de la Conférence de Londres soient voués à l’échec. Cet échec, la Conférence n’en portait-elle pas le germe en elle ?
Elle avait été réunie dans le dessein de guérir la maladie en ne soignant que les effets. Est-ce une bonne méthode, et peut-on espérer que la santé naîtra du contact de nations économiquement et politiquement malades, alors que chacune d’elle, bien décidée à profiter du sacrifice des autres, est bien décidée aussi à ne rien sacrifier pour sa part ? Nous doutons qu’il soit possible de ramener la prospérité alors que, parmi les plus grandes puissances économiques du monde, certaines, en dépit de lexpérience, n’hésitent pas à se livrer au jeu ruineux ‘ de la course à la dépréciation de la monnaie. On s’accorde généralement à estimer que la prospérité repose sur la confiance ; or. cette confiance est le sentiment de sécurité de l’avenir qu’éprouvent les détenteurs de capitaux. Elles seule peut les inciter à courir un risque qui reste toujours considérable. Peut-on penser qu’elle puisse naître de protocoles diplomatiques, alors que les peuples vivent dans l’angoisse de la faim et de la guerre ? Aussi n'espérons-nous guère voir réaliser prochainement un retour artificiel à la prospérité.
Une solution partielle se trouve, au contraire, dans les négociations de pays à pays, dans le but d'organiser le minimum du commerce extérieur indispensable. Nous en avons des exemples récents. C’est l’accord franco-autrichien du 29 décembre 1933, par lequel l'Autriche s’assure la possibilité d’introduire en France, à un tarif préfé-
rentiel, un contingent de 152,900 tonnes de bois dont nos scieurs et nos exploitants forestiers se passeraient fort bien. C’est l'accord franco-soviétique du 11 janvier 1934 accordant à l'URSS. des contingents très importants puisqu'ils vont de 10 % à 13,9 % du contingent total prévu pour 1934, selon la catégorie de chaque produit. Ces deux accords ont été, il est vrai, grandement facilités par certaines considérations politiques et financières dont les forestiers étrangers ont su tirer parti. Ces circonstances sont peut-être exceptionnelles : les traités franco-autrichien et franco-soviétique ont cependant ouvert pour ces deux pays une voie où nous pourrions sans doute nous engager avec succès nous-mêmes.
Nous pouvons, en particulier, appliquer avec rigueur le principe de réciprocité, et faire notre devise commerciale d’une phrase souvent prononcée : « J'achète à qui m'achète ». Les réalisations pratiques en seraient nombreuses, en ce qui concerne le bois. Nous pouvons mettre comme condition à limportation des charbons anglais lexportation du bois de mine ; à l'importation des fruits espagnols, l'exportation des emballages en pin des Landes. Ce procédé se rapproche évidemment trop du troc pour séduire des théoriciens ; pour tout dire, il ne correspond aucunement à un état d’esprit favorable au développement des échanges internationaux. Mais la nature des choses suffirait à lui interdire une généralisation excessive. Ce n’est certes pas un système sans défauts ; aussi bien son seul mérite est-il d’aider à retrouver les débouchés qui, à l’étranger, se sont fermés devant la forêt française, sans être onéreux pour le Trésor, comme l’est, par exemple, le système des primes d’exportation.
La protection des pouvoirs publics est sans doute nécessaire sous une forme ou sous une autre, à la reprise des exportations, mais elle ne saurait être suffisante. Les intéressés ne peuvent espérer en tirer des fruits assez abondants pour être dispensés d'efforts et de luttes personnelles.
C’est dire que nos exportateurs doivent inlassablement
poursuivre l’abaissement de leurs prix de revient, sans se laisser décourager par les résultats obtenus par certains de leurs concurrents, grâce à des méthodes anormales à l'excès. Mais ils devront surtout porter leurs efforts sur la qualité de leurs fabrications, qui souvent n’égalent pas celles de l'étranger, malgré la lutte très. dure que se livrent nos 10.000 scieurs. Nous aurons, tout à l’heure, l’occasion de parler des causes de cette infériorité technique. Il importe, du point de vue du commerce extérieur, que nos industriels du bois aboutissent très promptement à résoudre un problème pourtant gravement compliqué par les circonstances financières au milieu desquelles il se pose.
II - Consommation intérieure. — Sur notre propre marché, il est nécessaire de développer la consommation du bois, et, pour cela, de lutter contre la désaffection dont il commence à souffrir.
Il faut bien reconnaître, en effet, que le bois est l’objet de vives attaques dans tous les domaines où, jusqu'ici, il avait régné sans conteste. De chacun d’eux, un matériau de remplacement tente de l’évincer, ou tout au moins d’en réduire l'emploi au minimum. En architecture navale, sur les chemins de fer (infrastructure et matériel roulant), dans l’aéronautique, et les industries du bâtiment (charpentes, menuiserie, huisserie, ameublement même), on propose, pour des motifs de sécurité, d’économie, de légèreté, voire d’élégance, d'utiliser le fer, l'acier, certains alliages spéciaux, etc. Que reproche-t-on donc tant au bois ? |
1° La composition cellulosique du bois le rend plus périssable que la plupart des matériaux minéraux.
Il existe de nombreux organismes xylophages, animaux ou végétaux. Les insectes se manifestent par des piqûres, puis des vermoulures qui nuisent à la solidité du bois. Les champignons, quand ils peuvent se développer, amènent la pourriture et la destruction totale et rapide. Mais les métaux, eux, s’oxydent, et les inconvénients de l’oxy-
dation ne sont pas des moins sérieux. Le bois d’ailleurs
se protège par des procédés comparables à ceux employés
pour les métaux : peinture et surtout injections de substances antiseptiques (créosote).
Le bois est aussi éminemment combustible, et cela constitue, il faut le reconnaître, un grave inconvénient qui lui est propre. A la suite de récents incendies de paquebots, n’est-on pas allé jusqu’à demander que le bois soit totalement proscrit de l'aménagement des navires ? Cela est, heureusement, impossible, car un navire sans bois serait totalement inhabitable. On n’a pu se passer de bois même sur les torpilleurs de l'Etat, qui pourtant ne passent pas pour des modèles de confort ! D’ailleurs, à tout mal il existe un remède, et l’on peut espérer, à la suite de récentes expériences, que l’ignifugation des bois ne tardera pas à devenir réellement pratique, c’est-à-dire à la fois efficace et peu onéreuse.
La composition cellulosique du bois le rend aussi hygroscopique. Le phénomène est très connu : le bois « joue » sous l'influence des variations hygrométriques de l’atmosphère. Peu sensible dans le sens du fil, le jeu n'empêche pas les « assemblages d’axes » tels que les charpentes et beaucoup de travaux de menuiserie, mais il peut avoir des inconvénients dans la plupart des autres cas. Le remède consiste dans le vernissage du bois. Le vernis, isolant complètement le bois de l’humidité, est sans doute efficace. Mais les vernissages demandent un entretien soigneux pour être efficaces ; la plupart des vernis sont, en outre, très inflammables.
L’insensibilité du bois dans le sens du fil explique la parfaite fixité du contreplaqué, assemblage de minces feuilles de bois solidement collées à fil croisé. Le contreplaqué, très solide sous un très faible volume, est plus employé de jour en jour. Il joue un rôle très considérable dans certaines industries, celles des constructions aéronautiques, par exemple.
2 Le contreplaqué permet aussi d'éviter les inconvénients dûs à la structure fibreuse du bois. Il existe, en effet,
dans une planche, par exemple, une très grande différence de cohésion et de résistance entre le fil et le flanc. La fissibilité du bois est une propriété connue, et d’ailleurs parfois utilisée pour la mise en œuvre des bois bruts ; elle n’en reste pas moins un grand inconvénient dans beaucoup d’applications. Si l’on proscrit le bois dans les constructions de wagons de chemins de fer, ce n’est pas seulement parce que le bois, à volume égal, résiste beaucoup moins aux chocs que l’acier, c’est aussi parce que, sous le choc, il ne plie pas comme l'acier, mais éclate en un grand nombre de morceaux meurtriers.
Le contreplacage, quand il est de bonne qualité, n’est pas sujet à cet inconvénient ; mais on connaît aussi différents procédés qui diminuent la fissibilité du bois tels le chevillage, le frettage, le cerclage, etc.
À ces inconvénients, il faut, à l’heure actuelle, joindre l’action néfaste de la mode. La mode artistique comme la mode technique semblent hostiles au bois. Pourquoi ? c’est difficile à dire, car la mode ne se raisonne pas. Le bois, cependant, n’a pas démérité ; ses nombreuses essences, aux tonalités variées à l'infini, ont permis la création d’un véritable style moderne. Mais on cherche à le dépasser, et l’on voudrait « lancer » les meubles métalliques, dans le moment où de nombreux magasins offrent à l’admiration des badauds des devantures de métal ou de pierre. On pousse même l’ambition plus loin : | « Illustration » du 31 mars 1934 publie cinq projets pour un immense palais d'exposition entièrement . construit en acier. C’est une gageure sans doute ; et si nous la relevons, c’est uniquement parce qu’elle n’indique pas un état d'esprit précisément favorable à la prospérité de la forêt française. |
Dans un ordre d’idées analogue, on voudrait faire des alliages légers le matériau incomparable en matière d’aéronautique. Ils permettent des calculs de résistance plus précis, des économies de poids, étant plus légers à solidité égale. Mais ils sont beaucoup plus onéreux que
le bois et rendent les réparations beaucoup plus difficiles (1).
Dans Findustrie automobile, on consommait autrefois un mètre cube par carrosserie ; il suffit actuellement d’un mètre cube pour vingt voitures. Encore s’agit-il des marques qui, ne prônant pas la construction « tout acier » n’ont pas complètement renoncé au bois.
On a cherché à remplacer les traverses de bois des voies de chemins de fer par des traverses de fer ou de ciment armé ; et les expériences ne sont pas abandonnées, bien qu’elles n’aient, paraît-il, pas donné de résultats excellents. Elles sont, en effet, beaucoup plus dures et moins «'lencieuses sous le choc des trains, dont elles diminuent ainsi sensiblement le confort.
À côté de ces attaques contre le bois en général, nous avons malheureusement à en relever d’autres dirigées en France, contre le bois français. Certains usages sont, parat-il, interdits à tout bois poussé sur notre sol. C’est par exemple, l’industrie de la pâte à papier, qui pourrait fournir des débouchés immenses aux pins des Landes, qui est, en France, à l’état embryonnaire. Il coûte moins cher d’importer la pâte à papier, ou même le papier, que de le fabriquer nous-mêmes. Quant à nos bois, ils ne peuvent, dit-on, fournir que des papiers de basse qualité, bons tout au plus à certains usages très modestes, tels que la fabrication de sacs d’engrais..
Mais nous nous trouvons ici sur un terrain qui n’est pas le nôtre, et nous ne pouvons que souhaiter, avec la presse forestière tout entière, que soient mis au point les procédés qui nous permettront d'utiliser chez nous les produits de notre sol.
Devant ces attaques. les propriétaires forestiers, les commerçants et industriels du bois ne peuvent rester
(1) M. Blériot, dont l'autorité ne saurait être mise en doute, n’a pas craint de dire: « Je suis un partisan résolu du bois qui permet une construction très économique, surtout lorsqu'il s'agit d'appareils nouveaux et susceptibles d'évoluer rapidement. >
inactifs. On ne peut, en semblable matière, accuser la crise, ce fléau anonyme et impersonnel qui plane si haut sur ses victimes que leurs efforts, même ligués, sont impuissants contre lui. L’ennemi, ici, est connu : c’est la concurrence des matériaux que l’on tente de substituer au bois. Qu'ils bénéficient des efforts de leurs producteurs, qui mettent en œuvre toutes les formes de la publicité pour en développer la consommation, rien de plus normal. Apologie des qualités propres de chacun d’eux, critique des défauts des produits concurrents, organisation des producteurs pour substituer les bienfaits de l’allance à une lutte en quelque sorte fraticide : ce programme, qui est celui de leurs ennemis, n’est-il pas celui que devraient appliquer ceux qui vivent de la forêt ?
Ils devraient le suivre, disons-nous, et en fait il est déjà partiellement appliqué. Mais il n’est pas sans se heurter, dans la pratique, à de très grandes difficultés.
Les premières commencent au fondement même de ce programme de restauration du bois, qui est l'union des producteurs. à
Nous avons fait plusieurs allusions au cours de cette ouvrage, aux nombreux groupements corporatifs qui existent. Mais leur faiblesse tient péut-être à leur nombre, et au peu d’autorité de beaucoup de leurs membres.
Prenons en exemple la corporation des scieurs, celle peut-être qui a lintérêt le plus immédiat à la prospérité de la forêt. Elle compte, en France, 10.423 entreprises.
Un tel chiffre est énorme, et sa seule importance laisse prévoir, à qui aborde une telle étude, de grandes difficultés pour grouper, unir, associer des individualistes aussi convaincus qui sont la plupart des petites et moyens industriels français. Il est généralement plus facile à un petit nombre de puissants organismes, bien éclairés sur leurs intérêts, de s'entendre, qu’à une masse, qu'à une sorte de poussière de médiocres entrepreneurs, artisans souvent plutôt qu’industriels, et dont l'horizon ne dépasse
guere la forêt et la ville voisines. Or voici (1) une statistique récente du nombre des salariés par scierie.
Nombre de salariés Nombre d'établissements SP ERA CRETE ER Ur. 234
Il en résulte que 62 % de ces établissements ne comptent pas plus de cinq ouvriers et que 80 % ne dépassent pas dix ouvriers. Comment imposer à une corporation aussi émiettée une discipline stricte, comment lui faire accepter le sacrifice même partiel de sa liberté de fabrication, de la liberté de ses prix ? Nous doutons, pour notre part, qu’y suffise la seule considération que ce sacrifice est le fondement même d’une entente corporative efficace. Jusqu'à ce jour, il n’a pas même été possible d’unifier en France le mode d’estimation des bois ! Dans la plupart des régions le système métrique est en usage ; mais dans d’autres, dans le Doubs par exemple, on cube les arbres en pouces et en lignes. Si l’on évalue en mètres cubes, ce n’est presque jamais en mètres cubes réels, mais, suivant l’endroit, au quart, au cinquième, au sixième déduit. Et ces usages paraissent bien indestructibles ; leur abandon pourtant ne porterait, à personne, le moindre préjudice moral ni matériel.
Comment alors espérer faire oublier la passion d’indépendance qui anime tous ces petits scieurs, leurs rancunes et leurs jalousies commerciales ? Comment leur donner confiance dans un organisme de politique industrielle où ils se sentiraient forcément, tant il serait vaste,
(1) Nous l'empruntons à M. Lorach (La crise des résineux),
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un peu perdus, un peu isolés au milieu de forces supérieures ? Une telle entreprise nous semble comparable à celle qui consisterait à former, sur le modèle des syndicats ouvriers, un grand syndicat des paysans français.
Cependant, faute de pouvoir organiser une sorte de cartel des commerçants et industriels du bois, il existe un terrain d’entente pour les nombreuses associations corporatives qui groupent, soit par région, soit par catégorie, les propriétaires et les différents intéressés. Ils peuvent s'unir, et d’ailleurs n’y manquent pas, pour répondre par des contre-offensives vigoureuses aux attaques contre le bois que nous relevions ci-dessus.
Quels objectifs assigner à ce mouvement ?
Un but technique et commercial d’abord : que la presentation et la fabrication des produits ligneux soient excellentes. Nous savons que sur ce terrain, les industriels français sont parfois surclassés par certains concurrents étrangers. La multitude des scieurs, en particulier, semble bien, malgré les progrès faits, spécialement depuis la guerre, ne pas posséder un matériel assez moderne, assez perfectionné. Les entreprises sont, le plus souvent, de trop faible importance pour pouvoir compter sur lappui bancaire nécessaire si leur propriétaire ne dispose pas, par lui-même, des capitaux suffisants. Comment les banques provinciales, dont on connaît la situation difficile à l’heure actuelle, pourraient-elles avancer des sommes relativement considérables à ces minuscules industriels ? Là est une des causes des épreuves que traverse cette malheureuse corporation, et, il faut le reconnaître, le remède efficace est bien difficile à trouver. Nous ne le voyons, pour notre part, que dans une certaine concentration des entreprises de moyenne et de grande importance. Négligeant les scieurs-artisans, qui ne possèdent guère qu’une clientèle locale peu exigeante, nous pensons qu’en unissant leurs moyens de production et leurs capitaux, effectuant par là même de sérieuses économies de frais généraux, beaucoup de scieurs pourraient promptement obtenir des améliorations maté-
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rielles considérables. Un autre avantage serait de faciliter la « standardisation » des produits, dont la diversité est une gêne universellement reconnue.
Sigalons, à ce sujet, la création prochaine d’écoles professionnelles qui formeront des ingénieurs et des contremaîtres instruits, cadres indispensables à la perfection des produits de toute industrie.
La situation financière précaire de l’industrie du bois entraîne un autre inconvénient très grave : l’impossibilité de constituer normalement, dans chaque entreprise, les stocks suffisants pour répondre régulièrement à toutes les demandes de la clientèle. Ces stocks ne devraient pas être dûs à la mévente et à la crise des affaires ; ils doivent être le fruit de la seule volonté de l’entrepreneur, et composés, en quantité et en qualité, d’après une politique commerciale bien arrêtée. Mais ils représentent une immobilisation de capitaux considérable, et nombre de scieurs ne peuvent la supporter.
Cette puissance financière qui manque tant aux indüstriels et commerçants de l’intérieur, fait la force des importateurs. Ceux-ci, en nombre beaucoup plus restreint, représentent, grâce à leur esprit de solidarité, une puissance corporative qui leur permet de résister aux plus dures épreuves.
III — Les prix de revient. =__ Perfectionnement de la fabrication, conquête de nouveaux débouchés, adaptation à de nouveaux besoins, voici les diverses faces du problème du bois.
Mais il semble bien que, dans son ensemble, il est dominé par un problème supérieur : celui des prix de revient. Car enfin, le fait est là, malgré la protection douanière, malgré les efforts des intéressés, qui depuis longtemps ont réduit au strict minimum tous leurs frais généraux, le prix du bois français est encore trop élevc. Cette remarque, d’ailleurs, ne s’applique pas au bois seul.
La France a du fer et du charbon ; elle a du blé, de la viande et, dès longtemps, en tirait parti mieux que
Rene LE
les étrangers : la France est un pays riche. C’est peutêtre son malheur.
C’est son malheur, car son blé, sa viande, son vin, ses bois sont produits par une foule de petits propriétaires, de fermiers et de métayers, par toute une paysannerie magnifique qui est la fierté et la force de notre pays. Mais ces paysans ne sont pas des esclaves, ni des machines. La paysannerie est une force de conservation sociale et nationale incomparable, ce n’est pas un système de production à bon marché.
Nos blés, nos vins, nos bestiaux sont de qualité excellente, mais pour cette raison peut-être ne peuvent lutter de prix ni contre le blé d'Amérique ou de Russie, ni contre les troupeaux d’Argentine, ni même contre les vins algériens. C’est la grande faiblesse de la France nos forêts n’y échappent pas, et les boïs autrichiens, russes, scandinaves, qu’on le veuille ou non, à qualité égale, sont moins chers que les nôtres.
Certes, nous avons pu lutter longtemps, tant qu’à la faveur de l'inflation nos prix intérieurs ont été inférieurs à ceux de l’étranger, puis tant que la prospérité a régné chez nous ; à la faveur aussi de la concurrence des scieurs, qui, assurés de leurs débouchés, ne se préoccupaient pas du prix qu’ils payaient le bois, pourvu que leurs stocks fussent au complet. |
Mais avec 1930 est arrivée la crise, dont M. Saint-Loup, vice-président du Comité de direction du Groupement XXVI, résumait en 1932 les effets catastrophiques dans la remarque que nous avons citée : même si les scieurs prenaient les résineux sur pied, leurs produits ne pourraient pas atteindre le prix des sciages étrangers.
Nous allons donc étudier, dans ce paragraphe, les élé-
ments du prix de revient sur lesquels les forestiers peuvent espérer obtenir une légitime diminution.
a) Main-d'œuvre. — Les frais de main-d'œuvre qui comptent toujours parmi les frais généraux les plus con-
sidérables, ne sont pas épargnés à la forêt, ni aux industries qui en dérivent.
Les économies de main-d'œuvre, à rendement égal, peuvent être réalisées de deux façons : ou bien par diminution du nombre du personnel, grâce à des progrès de l'outillage ; ou bien par diminution des salaires.
La première méthode est évidemment la plus séduisante. Elle est possible dans les industries qui mettent en œuvre le bois. Les perfectionnements des machines, si souhaïtables parce qu’ils permettront d’obtenir des produits de meilieure qualité, auront, sans doute, aussi pour objet — ainsi le veut une règle qui semble bien générale —— de diminuer le rôle du personnel et, par conséquent, son nombre. Faut-il beaucoup attendre de l’avenir prochain à ce sujet ? Nous ne le pensons pas, tant la crise a rarifié les capitaux qui permettraient aux entrepreneurs d'acquérir de nouvelles machines ; et tant, par une dure nécessité, les effectifs des ouvriers ont été réduits. Le chômage atteint cruellement déjà les industries du bois.
Par contre, serait-il re de diminuer la maind'œuvre forestière proprement dite par l'emploi de machines spéciales ? Des expériences ont depuis longtemps été faites, mais aucune, à notre connaissance, sauf pour les fours à carbonisation, n’a été concluante. Les bûcherons militaires canadiens se servaient de machines à abattre les bois pendant la guerre. Mais l’unique préoccupation du moment était de produire beaucoup ; on avait perdu à peu près tout souci de rendement et de prix de revient, facteurs qui, en période de paix, sont le fondement même de la prospérité des entreprises. Or, il se trouve que les machines forestières, très onéreuses de prix d’achat, sont fragiles et donc coûteuses d’entretien. Il se trouve, en outre, que le rendement en matière qu’elles permettent d'obtenir est mauvais. On peut donc considérer que ces machines ne sont pas au point, et qu’elles ne sont pas encore aptes, à l'heure actuelle, à jouer le rôle que l’on peut en attendre un jour.