CHAPITRE VI
Les visiteurs s'en allèrent, et de nouveau la vie reprit dans le domaine sa monotone régularité. L'aveugle seul avait changé, et beaucoup. Son caractère à présent était inégal et nerveux. Parfois, lorsque lui affluaient les bons souvenirs de l'heure d'aveu, sa physionomie s'éclairait, mais ce n'était pas pour longtemps. Bientôt il n'y eut pas jusqu'à ces instants qui ne revêtissent une nuance de mélancolie, tant Pierre redoutait qu'ils ne vinssent à s'évanouir sans retour. 11 avait des élans de tendresse, qui soudain se changeaient en accès d'irritation, et des jours entiers s'écoulaient pour lui dans une peine sans le moindre répit. Enlin les pressentiments de la mère se réa-
lisèrent : les cauchemars de TenfanL revenaient assaillir le jeune homme, plus fréquents hélas! plus intenses, et plus conscients.
Un matin qu'Anna Mikhaïlovna entrait dans la chambre de Pierre, elle s'arrêta terrifiée. Il dormait encore, mais d'un sommeil très agité. Ses pauvres yeux étaient entr'ouverts, attachant à l'espace leur regard mort-né, et le visage s'offrait blême d'angoisse. Elle l'examina attentivement, tâchant de démêler la cause d'une souffrance si évidente. Soudain elle surprit vers le haut du lit un mouvement à peine perceptible. Un rayon clair, infiltré par rentre-baillement de la fenêtre, tombait sur le mur au-dessus de la tête du jeune homme; ce rayon tressaillit et lentement se mit à descendre — à mesure que s'écartait le bord du rideau, légèrement agité par la brise matinale — descendre encore. La barre lumineuse s'allongeait dans la direction des yeux de l'aveugle, et à mesure qu'elle se rapprochait, l'atTolement de celui-ci allait augmentant. Anna Mikhaïlovna regardait, immobile, comme en proie, elle aussi, à un cauchemar, et ne pouvait détacher ses yeux de cette flèche de feu qui peu à peu peu s'abaissait vers le visage de son fils. Et ce visage se contractait en un puissant effort, et il n'était pas
moins terrible à contempler que ne pouvait l'être pour l'aveugle ce phénomène dont il paraissait avoir la subite perception. Déjà un éclat jaunâtre joua dans les cheveux, puis effleura le front. La mère instinctivement se penchait en avant, comme pour le préserver, et on l'eût dite hypnotisée. Les paupières du dormeur s'élargirent pour recevoir le divin rayon, qui bientôt y alluma un reflet fantastique, et la tête se souleva, comme si elle eût voulu s'abreuver de plus près au flot lumineux. Quelque chose qui tenait de la béatitude autant que de la désolation passa sur les lèvres, puis la tête retomba sur l'oreiller, reconquise par la cireuse impassibilité.
Anna Mikhaïlovna, domptant Fengourdissement qui la gagnait, s'avança jusqu'au lit et posa la main sur le front de l'aveugle.
— C'est toi, mère? murmura-t-il en se réveillant.
— Oui, c'est moi.
Il se souleva sur le coude. Un brouillard dense obscurcissait encore sa conscience. Un instant après, il dit :
— J'ai vu de nouveau en rêve... Je vois souvent ainsi maintenant... et au réveil je ne me rappelle de rien.
Une année s'écoula dans ces conditions. La continue tristesse de Pierre avait des sursauts d'intense nervosité, et parallèlement l'impressionnabilité des sens libres s'affinait de plus en plus. L'ouïe surtout avait acquis un développement incroyable. Le jeune homme était arrivé à concevoir la lumière à l'aide de perceptions accueillies pour ainsi dire par tous les points de l'organisme, et cela avait lieu surtout la nuit; il pouvait distinguer les nuits sombres de celles où brillait la lune, et au cours de ces dernières il s'attardait longuement dans le jardin, alors que tout le monde reposait, abandonnant ses songeries aux afflux de la lumière blafarde de l'astre étrange. Et comme les héliotropes regardent le soleil de midi, de même son visage suivait le soleil de minuit voguant par le ciel. Et dans ses prunelles immobiles se reflétaient fidèlement les rayons de celle qui semble une lampe sépulcrale veillant au cœur d'une sphère de glace. Et lorsque la sphère de glace s'élargissait à mesure qu'elle redescendait vers la terre, pour ensuite se cacher doucement
derrière l'horizon embué trun voile rougeàlre, les traits de l'aveiig-le montraient une expression d'apaisement.
A quoi pensait-il par ces longues nuitées, il lui eût été impossible de le dire. Quiconque a éprouvé dans une certaine mesure les jouissances et les soufTrances d'une existence consciente, a traversé une crise d'âme plus ou moins aiguë. S'arrêtant un moment sur le seuil de la vie intégrale, l'homme s'efforce de déterminer sa place dans la nature, sa raison d'être, ses relations avec le monde ambiant, le point faible de son individualité, et bien heureux celui qui à pareille heure ne ressent pas trop violemment le choc des nouvelles puissances avec lesquelles il va avoir à lutter.
Chez Pierre ce procès psychologique se compliquait encore. A la question universelle : — Pourquoi vivre? il lui fallait ajouter cette autre : — Pourquoi la vie est-elle donnée à un aveugle? Et à l'amertume désespérante de celte pensée se mêlait en outre un besoin physique inassouvi et inassouvible, une aspiration obsédante où convergeaient toutes les vibrations de son être : voir!
Comme il s'isolait chaque jour davantage, Eveline se demandait s'il convenait de le laisser en
proie à ces rêveries concentrées, ou bien d'essayer de le distraire,
— Tu crois que je t'aime? lui demanda-t-il un jour brusquement.
— Je ne le crois pas, cher, je le sais.
— C'est que moi je n'en sais réellement rien. Autrefois j'étais absolument sûr que je t'adorais plus que tout au monde, et aujourd'hui je ne me sens plus cette ferme conviction. Laisse-moi à moi-même, écoute ceux qui t'appellent à l'existence véritable, et hâte-toi avant qu'il ne soit trop tard.
— Pourquoi me tourmentes-tu de la sorte? fitelle avec des larmes dans la voix.
— Je te tourmente? et ses traits exprimaient un égoïsme féroce en même temps qu'une affreuse douleur. Eh oui, je te tourmente, et il en sera ainsi durant la vie entière. Je ne puis pas ne pas le tourmenter. Tu devrais savoir cela. Laissez-moi tous, car je ne puis donner que de la souffrance en échange de l'affection. Je veux voir, je veux la lumière, et mon désir ne saurait se réaliser, et je ne sais m'en guérir. S'il m'était permis une seule fois dans ma vie de voir, voir, fût-ce en rêve, le ciel, la terre, le soleil, et puis oublier ensuite... Yoir ma mère, mon père, toi et
l'oncle Maxime, je serais heureux, et jamais plus je ne tourmenterais personne
Et il revenait à cette idée avec une obstination singulière.
Quand il était seul, il palpait minutieusement les choses autour de lui, travaillant à s'approprier la notion de leurs contours. Il était parvenu ainsi à distinguer les couleurs par le toucher, grâce à son extrême nervosité. Mais cette distinction ne pénétrait dans sa conscience que comme une différence dans les rapports respectifs, et naturellement la chose en soi lui échappait toujours. Le jour différait pour lui de la nuit par ce fait que l'action des rayons lumineux attaquait son cerveau par des voies inconscientes en exaspérant à l'extrême cette soif qui le hantait.
Un jour, en entrant au salon, l'oncle Maxime y trouva les deux jeunes g-ens. Eveline paraissait troublée. Los traits de l'aveug^le exprimaient une sombre méchanceté. Le malheureux était évidemment dans une de ces crises où il semblait cher-
cher tous les prétextes pour tourmenter tout le monde et lui-même. Faire et se faire soufTrir lui était du reste devenu presque indispensable.
— Il me demande, dit la jeune iille au Garibaldien, ce que c'est qu'une " cloche rouge ». Je ne puis le lui expliquer.
— La « cloche rouge » ? De quoi diable s'agit-il?
— De rien de grave, répondit l'aveugle. Mais si les sons ont aussi une couleur, c'est qu'eux non plus ne me sont pas complètement accessibles.
— Quelle sottise ! s'écria le vieillard. Tu sais bien qu'ils te sont inlîniment plus sensibles qu'à nous.
— Alors que signifie pareille expression?
— C'est une simple comparaison. Le son et la lumière se résument dans le mouvement, et par conséquent ils ont des qualités communes.
— Quelles qualités? interrogea Pierre avidement. La « cloche roug^e », comment est-elle en réalité?
L'oncle Maxime demeura un instant dans l'embarras, puis il répondit :
— Attends, tu vas toi-même saisir cela tout de suite. Tu l'as entendue dans les villes, aux grandes fêtes, seulement à la campagne l'expression n'est pas usitée.
— Ah! je sais!
Et précipitamment il alla au piano toucher quelques accords qui imitaient la sonnerie des bourdons aux jours solennels. Il y avait un accord très élevé, qui formait la basse, et plus près encore du terme du registre aigu, des notes cristallines se balançaient et sautillaient, plus pressées, plus éclatantes. Et cela rendait bien la rumeur des carillons de toutes les églises d'une ville.
— Parfait, interrompit le vétéran, et nous, les yeux ouverts, nous n'aurions pu nous approprier mieux ces sons. Maintenant représente-toi ceci, que lorsque je regarde une surface rouge, elle produit sur mes yeux la même impression de trouble, le même ondoiement qui se heurte à un soutien solide. Il semble que le rouge vibre fiévreusement; tandis que persiste la base sombre de cette couleur, elle parait exhaler par intermittences très rapprochées des crépitements plus aigus , qui Unissent par gêner ma vue, et en quelque sorte me brûler les yeux comme une pluie d'étincelles fait sur la main, toutes proportions gardées.
— C'est vrai, dit vivement Eveline, oui, bien vrai. Voilà ce que j'éprouve. Je ne suis pas capable de regarder longtemps une étoffe rouge.
— Pareillement, d'au 1res ne peuvent tolérer la cloche de fête. Ma comparaison est peut-être juste, mais il m'en vient une autre à l'esprit. Il existe une cloche « ponceau » comme il y a la couleur du même nom. Cette couleur ressemble beaucoup au rouge, mais elle est plus égale, plus profonde , et les crépitements qui en émanent sont moins fatigants. Quand une cloche a été longtemps employée, elle se fait à la sonnerie. Dans le bruit qu'elle produit les aspérités qui picotaient Toreille se sont émoussées; son tintement se nivelle : c'est alors qu'on l'appelle une cloche « ponceau ». On peut obtenir le même résultat par des notes convenablement adaptées.
Les doigts de l'aveugle cherchaient sur le piano.
— Non, c'est là plutôt du roug'e.
L'instrument rendit enfin une sonnerie progressivement nivelée. Les notes, prises d'abord très haut , devenaient plus parlantes et plus liquides. C'était la sonnerie de la troïka s'éloignant dans la poussière de la chaussée vers l'horizon du
' soir, doucement, régulièrement, sans un tressaulemcnt , toujours plus bas, jusqu'à ce que les notes suprêmes expirent dans la steppe vague.
— C'est cela, à la bonne heure, tu as compris
à souhait la différence. Jadis, quand lu étais tout petit, ta nîère essayait déjà de te faire ainsi concevoir les couleurs par les sons.
— Je me souviens. Pourquoi l'as-tu empêchée alors? Peut-être aurais-je saisi.
— Non, la tentative était plutôt nuisihle à cet âge. Au reste, j'ai la conviction qu'au fond de toute âme humaine les sensations de couleur et les sensations de son s'unifient. Ne dit-on pas : « Voir en rose »? et cela signifie être gai. Or la même gaieté résulte aussi de la combinaison de certains sons. En général, sons et couleurs ne sont que des symboles différents des mêmes tressaillements de l'âme.
L'aveugle écoutait attentivement. L'oncle Maxime, poursuivant sa pensée, reprit :
— Voilà que j'ai une pensée bizarre. Est-ce bien un hasard qui fait que le sang est rouge? Voyons. Quand une idée germe dans la tête, quand tu vois dans ces rêves qui parfois te font sangloter au réveil, ou quand la passion t'étreint, cela signifie que ton sang jaillit plus fort de ton cœur et afflue à ton cerveau en torrents plus pressés. Or, il est rouge, notre sang. Rouge et chaud. Et la couleur rouge comme les sons qualifiés de « rouges » laissent en nous une impression de
lumière intense , d'excitation précisément dite ardente. Il en va de même avec les autres couleurs. Par exemple, le ciel est bleu, et la couleur bleue évoque une idée de pureté, de limpidité, absolues. Quand il est calme et libre, nous en recevons une impression de détente, de repos, de béatitude. Se couvre-t-il de nuages, nous éprouvons une positive anxiété. Du reste, toi-même tu sens bien lorsque l'orage est procbe.
— Oui, il y a quelque cbose qui me serre le cœur.
— Les yeux de ta mère sont bleus, et bleus aussi ceux d'Eveline.
— Comme le ciel, fit l'aveugle tout ému.
— Oui, et en efTet les yeux bleus trabissent une âme nette. A présent, parlons un peu de la couleur verte. C'est plus difficile, mais essayons... Le printemps vient de passer. Nous voici en plein été. La terre est recouverte d'un manteau vert. Le sol par lui-même est noirâtre, du moins dans notre Ukraine. Le bois des arbres en ditTère peu. Mais les ardents rayons du soleil, en écliauiï'ant la terre et l'écorce ont fait jaillir, de l'une 'rherbe verte, et de l'autre les feuilles vertes aussi. C'est donc la chaleur et la lumière qui engendrent le vert, et voilà pourquoi cotte couleur plaît tant
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aux yeux, en évoquant Fidée de bien-être, de santé, en un mot d'équilibre physique et do satisfaction matérielle. Ce qui ne saurait se confondre avec la satisfaction morale, le bonheur, qui est représenté, comme je le l'ai dit, par le rouge.
« Puisque nous en sommes là, continuons. A mesure que progresse l'été, la verdure s'épuise par excès d'expansion vitale, les feuilles se penchent vers la terre, et si l'ardeur du soleil n'était tempérée par la fraîcheur des pluies, les pauvrettes s'éteindraient en peu de jours. Mais sous leur abri le fruit grossit et mûrit, c'est-à-dire roug^it. Il est plus rouge là où il reçoit plus de lumière, comme si toutes les énergies de son existence se concentraient en ces points. Tu vois, dans ce cas encore, la rouge indique accumulation de force, comme pour la production des idées dans le cerveau. C'est donc bien la couleur de la passion, de l'ivresse, au figuré et au propre, car l'ivrogne est un congestionné , et par suite, la couleur du péché, de la cruauté, de la vengeance. Et, en passant, voilà pourquoi les masses entraînées par la passion cherchent rex|)ression du sentiment commun dans l'étendard rouge qui flotte au-dessus d'elles ainsi qu'une flamme.
LE MUSICIEN AVEUGLE 22i
(( Vient rautomne. Le fruit alourdi se détache, tombe sur le sol. Il meurt. Mais en lui survit la graine, et celle-ci renferme la possibilité de la plante future, et de sa verdure, et de son fruit. La graine demeure à la surface de la terre, et audessus de celle-ci le soleil se lève de moins en moins haut, le vent froid se déchaine, chassant de gros nuages dont la vue vous morfond le cœur. La vie s'elTace par degrés à peine sensibles. De dessous la verdure la terre reparaît noire, et sur cette veuve silencieuse se mettent un jour à tomber des millions et des millions de flocons de neige qui la nivellent peu à peu et la revêtent d'une couche uniforme à perle de vue, froide à regarder... blanche. Le blanc est donc la couleur dé neige, et aussi des nuages qui cheminent très haut dans les régions les plus glaciales du ciel; la cou+ leur encore des cimes qu'enveloppe un froid éternel. C'est l'emblème de la sérénité inaccessible, de la vie future dans tout ce qu'elle peut être d'immaculé et d'infini. Quant au noir...
— Je sais cela, interrompit le jeune homme. C'est l'absence de sons, de mouvements... les ténèbres enfin.
— Aussi est-ce également l'emblème de la mort.
ly.
Pierre tressaillit.
— De la mort as-tu dit? Et pour moi tout est noir, partout et toujours noir.
— Erreur, puisque pour toi existent le son, le mouvement, la chaleur.
— C'est juste. Et du reste je comprends désormais les sons rouges, et les bleus, et les blancs, qui planent dans les sublimités inattingibles. Les notes foncées me semblent plus proches de la peine qui gémit au ras de la terre. Tu sais que lorsque j'en joue je me mets à pleurer.
— Écoute, Pierre, dit gravement le vieillard en se levant. Dans ta poursuite forcenée de l'inatlingible, comme tu dis, tu oublies que tu as sous la main des trésors. Songe que tu n'es entouré que d'amour. Mais tu n'y prêtes nulle attention, et tu souffres d'autant plus que tu vas ressassant égoïstement ta souffrance et rien que la tienne.
— Oui, s'écria le jeune homme avec emportement, j'ai beau faire, je la porte partout avec moi! où m'enfuir assez loin pour qu'elle se lasse de de me pourchasser ainsi?
— Que ne peux-tu comprendre qu'il y a de par le monde des douleurs cent fois plus affreuses que la tienne, des douleurs en comparaison des-
-quelles ton exislence abritée de tout grâce à tant de sollicitude, ne peut que paraître un bonheur inouï.
— Mensonge! riposta l'autre plein de colère. J'échangerais ma vie contre celle du dernier des miséreux, qui est plus heureux que moi, pourvu qu'il voie. Et puis à quoi bon accabler un aveugle de sollicitude? C'est agir sottement. J'y pense souvent. j\e vaudrait-il pas mieux le mener à la grand'route et l'y laisser à lui-même pour qu'il y demande l'aumône? Si j'étais un simple mendiant, je ne penserais qu'à trouver le pain de chaque jour, je compterais mes kopeks, et je n'aurais nulle autre préoccu[)ation. Et puis je songerais à récoller assez de monnaie pour avoir un gite la nuit suivante; et puis je souffrirais de la faim, du froid, en un mot je n'aurais que des soucis matériels, et je souffrirais moins qu'à présent.
— Tu crois? dit froidement l'oncle en regardant Eveline sérieuse et pâle, et il y avait de la pitié dans son coup d'oeil.
— Certes je le crois! riposta le jeune homme aigrement.
— Je no veux pas discuter. Peut-être es-tu dans le vrai. En tout cas, si tu étais plus mallieu-
reux, je veux dire matériellement, tu serais meilleur, et moins ég-oïsle.
Et il sortit en frappant le sol de sa béquille avec une violente irritation.
A une soixantaine de verstes du domaine des Popelsky, il y avait dans certaine petite ville une superbe ikône miraculeuse. Quiconque, le jour de la fêle, venait à pied au sanctuaire de cette ikône, profitait d'une absolution de vingt jours, c'est-à-dire que tous les péchés qu'il avait pu commettre pendant vingt jours lui étaient pardonnés au ciel. Aussi, chaque année, à Tautomue, on affluait au prderinage, et la bourgade tranquille et perdue se transformait pour peu de jours d'une manière invraisemblable.
La vieille horlo2-o du clocher était enguirlandée de fleurs et de feuillage, et au-dessus de la ville le carillon se trémoussait guilleret. D'innombrables troïkas attelées à des télègues d'un autre âge encombraient les abords de la place, qui grouillait de monde. Les deux routes aboutissant des
points opposés de l'horizon à la chapelle étaient «ouvertes d'une foule qui s'avançait sans cesse renouvelée, si bien que l'on eût dit un immense serpent se mouvant paresseusement sur place en agitant ses anneaux aux reflets changeants. Et de chaque côté de la chaussée une rangée de mendiants tendaient la main.
L'oncle Maxime sur ses béquilles et Pierre bras dessus, bras dessous avec lokhim, ayant fait leurs emplettes à la foire, suivaient lentement la grand'rue. Soudain le regard de Maxime brilla, comme si ce que voyait le vieillard venait de lui suggérer une idée heureuse, et sur son invitation on fit un détour par une ruelle aboutissant aux champs.
Le bruit des voix de la foule houleuse, les appels stridents des colporteurs juifs, le tintement des grelots d'un si grand nombre d'attelages, tout cela se confondait en une rumeur sourde et continue qui déferlait aux oreilles par vagues énormes. Pierre suivait docilement son oncle; serré dans son paletot, car il ne faisait plus bien cbaud, il écoutait le brouhaha tout en poursuivant ses pensées douloureuses.
Les constructions de la petite ville finissaient là. C'était maintenant la grand'route de poste.
Des mains pieuses avaient dressé à celte place un poteau surmonté d'une ikône avec une lanterne jamais allumée qui grinçait au vent. Au pied du poteau, les aveugles étaient assis dans la poussière, tassés en un groupe compact. C'était la seule place d'où ne les eussent pas encore chassés leurs concurrents voyants. Chacun était muni d'une sébile, et par intermittences on entendait s'élever de cet amas lamcntablo une voix qui chantait plaintive :
— Secourez les aveugles, au nom du Christ!
Ils étaient là depuis le matin en pleine bise. Et comment se mouvoir dans la foule pour se réchauffer? Il y avait dans leur imploration traînarde et lasse un gémissement de la détresse physique de pauvres créatures vagues et sans défense. Les premières syllabes étaient proférées claires et nettes, mais aussitôt la plainte sortait de la poitrine oppressée et faisait expirer le reste de la phrase dans une sorte de grelottement. Et en dépit du tumulte assourdissant de la foire, ces voix harcelaient les passants d'une poignance inexprimable.
Pierre s'arrêta, et ses traits se décomposèrent comme si ce cri de douleur avait évoqué devant lui un fantôme.
— Qu'est-ce qui l'elTraye à ce point? demanda l'oncle Maxime. Ces gens qui demandent l'aumône sont précisément ces heureux que tu enviais, il y a quelques jours. Ils ont un peu froid, évidemment, mais cela vaut mieux ainsi, selon toi.
— Allons-nous-en, balbutia le jeune homme en lui saisissant la main nerveusement.
— Tu veux t'en aller? Tu n'éprouves pas d'autre mouvement dans l'âme en présence des souffrances d'autrui. Si lu leur jetais quelques kopeks à l'imitation des simples passants, ce serait déjà un secours. Mais toi, tu ne sais qu'insulter à de tels malheurs par ta haineuse envie, et à présent tu n'as que le désir de t'enfuir, ni plus ni moins qu'une femmelette trop nerveuse.
Pierre réfléchit, puis, tirant sa bourse, il s'approcha des aveugles. Avec son bâton il trouva le premier, et lorsqu'il eut mis la main sur le petit plat de bois, il y déposa de l'argent. Les passants regardaient curieusement ce jeune homme beau et élégant qui donnait l'aumône à tâtons à un mendiant qui la recevait aussi à tâtons. Le Garibaldien, ému malgré lui, fronçait les sourcils, et lokhim. essuyant une grosse larme, lui disait, courroucé :
— En voilà assez, bàrine! Peut-on torturer ainsi un enfant!
Pierre revint vers eux; son visage était pâle et son attitude humble.
— Puis-je m'en aller maintenant? interrogeat-il doucement.
L'oncle Maxime, profondément troublé par l'expression des traits de son élève, se demandait s'il n'avait pas été un peu trop cruel. Il marchait vite, suivi du jeune homme, qui tremblait de tous ses membres. Un vent froid soulevait des tourbillons de poussière par les rues de la petite ville.
Fut-ce la conséquence d'un refroidissement ou la résolution d'une crise d'àme, ou plutôt l'une et l'autre cause réunies, la fièvre s'empara de Pierre dès le lendemain de ce jour de pèlerinage. Le mal fut tenace. Quand il atteignit son paroxysme, l'aveugle demeura plusieurs jours durant dans une complète inertie. Enfin le jeune organisme reprit pourtant le dessus.
Par une claire matinée d'automne, un rayon
de soleil vint à tomber sur l'oreiller du convalescent. Anna Mikhaïlovna le remarqua et dit tout bas à Eveline :
— Baisse le rideau, j'ai si peur de cette lumière.
La jeune fille se déplaçait, lorsque la voix de l'aveugle, s'élevant imprévue, la retint par ces quelques mots prononcés doucement :
— Cela ne fait rien. Laissez les choses ainsi.
— M'entends-tu? Je suis là, dit la mère.
— Oui, fit-il, et il se tut pour se livrer à un visible eflort de mémoire. Puis brusquement : — Ah oui!... je me souviens... Oh! c'était terrible !
Eveline lui mit la main sur la bouche.
— Plus bas, murmura-t-ello, plus bas. Le médecin t'a défendu de parler.
Il pressa cette main contre ses lèvres et la couvrit de baisers. Des larmes perlèrent à ses yeux. Il pleura longuement, et il en fut soulagé.
— Certes, dit-il en tournant le visage vers l'oncle Maxime qui entrait, je n'oublierai pas ta leçon. En même temps que la conscience du malheur d'autrui, tu m'as donné la conscience de mon bonheur.
Quinze jours après, il était sur pied.
Son moral s'était singulièrement transformé. La crise fatale était dépassée, il n'en restait plus qu'une nuance de mélancolie, mais très calme. Aussi la physionomie s'adoucit-elle graduellement.
L'oncle Maxime craignit d'abord de n'avoir affaire qu'à un changement temporaire amené par la maladie. Mais les mois passaient, et le nouvel état de l'aveugle allait persistant, et môme s'améliorant encore. La métamorphose était donc décidément définitive.
Cette conscience perpétuelle de sa douleur qui exacerbait son âme et y maintenait l'inertie au détriment de l'énergie innée, avait cédé devant la nette perception de l'affliction d'autrui. Et la meurtrissure de l'âme peu à peu se cicatrisait, tandis que s'éveillait uue activité de pensée en peine de trouver une issue rationnelle à ce nouveau sentiment de la pitié. Il ne songeait plus qu'à son prochain, se proposait des buts, élaborait des plans. En un mot la vie secouait sa torpeur pour renaître prête à tous les élans, tel un bois fané ressuscite au souffle du printemps.