‹ La forêt murmure;Chapitre 4 sur 11 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Il naquit dans une famille riche d'un district du Sud-Ouest, par un minuit sourd, La jeune mère demeurait en une complète prostration. Mais lorsque s'éleva dans la chambre le premier vagissement du petit être, une sorte d'humble plainte, elle tressaillit sur sa couche. Paupières closes, elle murmura quelques mots confus, et ses traits doux, presque naïfs, se contractèrent douloureusement. On eût dit la première peine d'un enfant gâté.

La garde se pencha, prêtant l'oreille.

— Pourquoi?... Pourquoi est-il ainsi? interrogeait la malade d'une voix à peine perceptible.

L'autre ne comprit pas. Peu d'instants après, le nouveau-né recommença à gémir. Sur le visage blêmi de l'alitée passa le reflet d'une angoisse plus profonde encore que tout à l'heure, et de ses yeux toujours fermés une grosse larme roula. Et les lèvres se reprirent à balbutier :

— Pourquoi?... Pourquoi?

Celte fois la garde crut saisir le sens de la question.

— Vous demandez pourquoi l'enfant pleure de la sorte? Mais je vous assure que cela arrive toujours. Allons, calmez-vous.

Mais la mère ne se calmait pas. A chaque cri de l'enfant, elle tressaillait et répétait avec une impatience de plus en plus irritée :

— Pourquoi?... Pourquoi si affreusement?

La garde n'entendait dans les vagissements rien de particulier. Voyant que la malade parlait comme en délire, elle la laissa pour s'occuper du petit garçon.

L'alitée se tut. Mais, par instants, son impuissance à exhaler l'intime douleur qui l'étoulTait, se traduisait par. des larmes qui iîllraient à tra-

LE MUSICIEN AVEUGLE 7o

vers les cils noirs pour rouler lourdes sur la pauvre face si lasse.

Peut-être le cœur maternel pressentait-il que l'enfant était entré dans le monde accompagné d'une souffrance sinistre, implacable, qui, maintenant suspendue au-dessus du berceau, guettait la vie nouvelle pour la pourchasser jusqu'à la tombe.

Peut-être n'était-ce réellement rien qu'un délire.

Quoiqu'il en fût, l'enfant naquit aveugle.

D'abord personne ne s'en aperçut. Son regard trouble et vague était celui que montrent tous les nouveau-nés durant une certaine période.

Puis les jours suivant les jours, sa vie put déjà être comptée par semaines. Les yeux s'éclaircirent, la prunelle devint distincte. Mais il ne tournait pas son visage vers le rayon lumineux qui entrait dans la pièce avec le gazouillis des oiseaux et le bruissement des pins verdoyants qui se balançaient dans le jardin devant les

fenêtres. La mère, à présent rétablie, épiait anxieusement l'expression étrange de ces traits toujours immobiles, précocement sérieux.

La jeune femme, regardant comme une oiselle effarouchée les gens qui l'entouraient, demandait :

— Dites-moi, pourquoi est-il ainsi?

— Comment? répondaient-ils indifférents. Il ne se distingue en rien des bébés de cet âge.

— Pourtant, voyez comme ses mains sont toujours à chercher vaguement quelque chose.

— Il est encore incapable, répondit le médecin, de coordonner les mouvements de ses mains avec ses sensations visuelles.

— Mais pourquoi regarde-t-il constamment dans la même direction?... Il est donc,... il est aveugle!

Le mot de l'horrible énigme déchira comme un râle la gorge de la malheureuse, et on n'arrivait pas à la calmer.

Le docteur prit l'enfant dans ses bras et, le posant brusquement à la lumière, scruta ses prunelles. Alors il se troubla un peu, prononça quelques phrases insignifiantes, et partit en promettant de revenir le surlendemain.

La mère pleurait convulsivement en pressant

contre son sein le petit être, dont les yeux conservaient leur immobilité sévère.

Deux jours après, le médecin revint muni d'un ophtalmoscope. Il alluma une bougie à réflecteur, l'approchant tour h tour et léloignant des yeux de l'enfant, dont les paupières ne clignaient point, et qui ne se plaignait aucunement. Enfin, après un long examen, il déclara :

— A mon très profond regret, madame, je suis obligé... Vous ne vous êtes pas trompée, l'enfant est atteint d'une cécité... incurable.

Elle écouta cette condamnation avec une calme résignation.

— Je le savais du premier instant, dit-elle tout bas.

La famille était peu nombreuse. A part le petit aveugle et sa mère, elle ne comptait que le père et un parent que tout le monde n'appelait que l'oncle Maxime.

Le père ressemblait à mille autres propriétaires ruraux de ce district du Sud-Ouest; il était bonhomme, et même bon; il surveillait ses pay-

sans et aimait beaucoup à faire construire et reconstruire des moulins. Cette occupation accaparait tout son temps; aussi sa voix ne se laissait-elle entendre dans la maison qu'à certaines heures du jour, qui correspondaient au déjeuner, au dîner, et autres circonstances de ce genre.

En entrant il disait à sa femme chaque fois la même phrase :

— Comment vas-tu, ma colombe?

Puis il se mettait à manger, n'interrompant le silence que pour expliquer des arbres de couche comme ci, et des vannes comme ça. Une existence aussi monotone ne pouvait guère influer sur le développement du système nerveux de l'enfant.

Heureusement, l'oncle Maxime était un type tout particulier. Dix ans auparavant, il s'était acquis, non seulement dans les environs de la propriété, mais jusqu'à la foire de Kiiev, la réputation du plus extravagant des sac-à-diable.

Tout le monde s'étonnait que dans une famille aussi notoirement honorable que celle de M™" Popelska, née latzenko, un individu pareil eût pu trouver à surgir. Nul ne savait qu'imaginer pour lui convenir. Aux amabilités de ses semblables il répondait par force inconvenances, tandis que de

la part des paysans il tolérait de ces grossièretés qui auraient arraché des giffles au plus tranquille des gentilshommes campagnards. Enfin, un beau jour, au g-rand scandale de toutes les personnes bien pensantes, mais aussi pour leur profond soulagement, il était, après une rouge fureur, parti pour l'Italie. Lcà, il était devenu ni plus ni moins qu'un des lieutenants de cet hérétique de Garibaldi, qui, affirmaient avec de grands gestes d'indignation les propriétaires du district, fraternisait avec le diable et n'eût pas donné un liard du pape et de la papauté. Et voilà comment Maxime, toujours au dire des voisins, avait consommé la perdition de son âme, et comment aussi, grâce à son absence, il y avait moins d'esclandres aux foires de Kiiev, et les mamans n'avaient plus tant à s'inquiéter que l'on débauchât leur fils.

Après beaucoup d'inquiètes tribulations, il était revenu au pays, charcuté de la tête aux pieds, et invalide. Mais tant d'aventures n'avaient pu le purger de sa malignité d'âme. Il avait réapparu chez sa sœur de la façon la plus imprévue, alors que tout le monde le croyait mort.

Amputé du pied droit, il ne pouvait marcher sans béquille de ce côté, et sa main gauche

quelque peu endommagée rie lui était plus bonne qu'à s'appuyer sur un bâton. Forcément il était devenu plus sérieux dans sa vie, mais sa langue n'était pas moins affilée que l'avait pu être son sabre de Garibaldien. Il sortait rarement, usant le plus clair de son temps dans sa bibliothèque, à lire des livres dont on ne savait qu'une chose, c'est qu'ils étaient impies.

Au moment oii dans la maison il y eut une nouvelle âme éclose, les cheveux de l'oncle Maxime commençaient à grisonner. La béquille ayant fait peu à peu remonter les épaules, le torse avait pris une forme carrée. La physionomie bizarre du bonhomme, ses sourcils froncés, le tapage qu'il menait en cognant autour de lui avec sa béquille dès qu'il demeurait assis un instant, l'épaisse fumée de tabac qu'exhalait son éternelle pipe, tout en lui effarouchait les visiteurs. Les proches immédiats étaient seuls à savoir que dans ce corps comme équarri à la hache battait un cœur ardent et généreux, et que sous les cheveux hérissés de ce crâne presque cubique une pensée travaillait infatigable.

Mais précisément personne n'eût pu dire sous quelle impulsion et dans quel sens travaillait cette pensée. On voyait bien l'oncle Maxime

s'immobiliser parfois des heures et tics heures dans la fumée de sa pipe, seulement à quoi réfléchissait-il?

Or il songeait dans ces moments que la vie est un tournoi où il n'y a point de place pour les invalides; que lui était hors de combat depuis belle lurette, encombrant la lice inutilement; il était le chevalier que les coups droits de l'existence ont désarçonné, il était par terre. N'était-il point un lâche de se débattre dans la poussière comme un ver mal écrasé, de se cramponner à rétrier du vainqueur en mendiant encore un peu de misérable vie!

Tandis qu'avec une tranquille intrépidité il agitait cette question, argumentant le pour et le contre, voilà que devant ses yeux commençait à se dessiner un être que le sort venait de jeter dans le monde sous les espèces d'un invalide, lui aussi. D'abord l'oncle Maxime n'avait prêté aucune attention au petit aveugle, mais bientôt la similitude entre leurs deux destinées l'intéressa.

— Hum, hum! grognait-il en regardant l'enfant du coin de l'œil, à nous deux nous pourrions faire presque un homme.

Et dès lors sa vue se reposa chaque jour un peu plus sur le pauvre petit.

A qui donc la faute si l'enfant était né aveugle? A personne assurément. La cause de ce malheur ne pouvait résider que dans les mystérieux procès de l'hérédité, peut-être de la conception, ou de la gestation, sinon de la venue au monde, en un mot dans la vie même. Et pourtant, chaque fois que la mère regardait son fils, son cœur se gonflait de détresse comme si elle eût pu se croire responsable de sa cécité, et de l'évidente incurabilité de celle-ci. Il n'était pas encore, en son ébauche de conscience, capable de souffrir de son inflrmité, et déjà elle sentait en elle la répercussion anticipée des maux que réservait à l'aveugle un avenir plus horrible d'année en année, et sans remède que la mort.

Il avait suffi que ses yeux se fussent ouverts à la lumière en vain, pour qu'il devînt de suite le centre de la famille, que tout dans la maison convergeât vers lui ou en rayonnât. On n'ose imaginer ce qu'il serait advenu de cet enfant déjà prédisposé par son infirmité à la malice objective, et en qui tout ce qui l'entourait tendait encore à

développer l'égoïsme, si nn sort étrange et les sabres autrichiens n'avaient contraint l'oncle Maxime à s'installer dans la propriété de sa sœur.

. La pensée du soldat invalide exerçait chaque jour davantage son activité dans la direction qui la sollicitait depuis la naissance de l'aveugle. Il arrivait aussi souvent à l'ancien Garibaldien de s'abandonner à d'interminables songeries au milieu de la fumée de sa pipe, mais l'expression de morne désespoir avait fait place dans ses yeux à la réflexion de Tobservateur profondément intéressé. Et plus il réfléchissait, plus se fronçaient ses sourcils et plus sa pipe lâchait de nuages. Un jour enfin il se décida à placer son mot.

— Voilà, grommela-t-il, un petit qui sera bien plus malheureux que moi. Il vaudrait mieux qu'il ne fût pas né.

La jeune femme pencha son front, et une larme roula sur l'ouvrage de broderie qu'elle avait en mains.

— Il est cruel de me rappeler cela, Maxime, fitelle à mi-voix, et de me le rappeler sans la moindre utilité.

— Je dis la vérité, continua l'autre. Moi, je n'ai qu'une main et qu'un pied, mais j'ai mes

deux yeux. Au lieu que ce petit, n'ayant déjà pas d'yeux, fiuira par n'avoir ni pieds ni mains, ni volonté.

— Que signifie?

— Écoute-moi bien, Anna, reprit-il doucement. Ce n'est pas sans raison que je te dis des choses aussi cruelles. L'enfant est impressionnable à l'extrême, il est tout nerfs. Il a là pour lui des chances de développer ses facultés à un degré qui, en partie tout au moins, compenserait son infirmité. Seulement, pour atteindre ce degré, il faut de l'exercice, et l'exercice est provoqué par le besoin. Or la maladroite sollicitude qui vous pousse tous à le soustraire à la nécessité de l'effort, ne réussirait qu'à tuer dans le germe les aptitudes qu'il peut avoir à une existence moins incomplète.

La mère était intelligente, et savait maîtriser l'affolement où la jetait chaque cri de son fils. Cet entretien eut pour résultat qu'en peu de mois l'aveugle errait librement à tâtons de chambre en chambre, affinant son ouïe à tous les sons et s'initiant à la distance et à la forme par un palper avide et minutieux de tout ce qui lui tombait sous la main.

Il apprit yilo à reconnaîlro sa mère par le rythme du pas, le bruissement de la robe, et maints détails pour lui seul perceptibles ; quelque concours de monde qu'il y eût dans la pièce, il n'hésilait jamais sur la direction et la distance où la retrouver. Survenait-elle à l'improviste pour le soulever brusquement dans ses bras, il savait de suite à qui il avait affaire. Qu'une autre personne s'amusât à ce jeu, il promenait ses petites mains sur le visage de celui qui le tenait, et ne se trompait point pour nommer la nourrice, l'oncle Maxime, ou qui que ce fût de la maison. S'il s'agissait d'un inconnu, le tâtonnement s'appesantissait, et les traits de l'enfant exprimaient une tension aiguè, on eût dit que du bout des doigts il regardait.

Par tempérament, c'eût été un bébé remuant, mais les mois s'ajoutaient aux mois, et la cécité imposait de plus en plus lourdement son empreinte sur la jeune nature, qui commençait à se dessiner. La vivacité des gestes allait se perdant. Il se retirait dans les coins sombres pour y demeurer

tranquille des heures entières, la physionomie comme figée, et il semblait alors tout à quelque longue chanson intime. Quand le silence régnait, quand des sons divers n'éparpillaient point son attention, il était là, songeur, avec une ineffaçable nuance d'étonnement, cherchant peut-être à démêler si les gens qui l'entouraient n'étaient pas semblables à lui, et s'ils l'étaient, comment il se faisait que tant de choses lui échappaient, qui semblaient familières aux autres.

— Voilà sa nervosité, affirmait l'oncle Maxime, qui s'organise, en peine d'un équilibre entre ses sensations d'ouïe et de toucher et l'absence des confirmations visuelles.

La subtilité de ses perceptions étonnait tout le monde. Parfois il semblait qu'il s'assimilât jusqu'aux couleurs; quand il touchait une étoffe aux nuances vives, il s'y attardait, et l'expression de son visage était alors celle d'une profonde admiration. Cependant, avec le temps il devenait de plus en plus évident que le développement de ses aptitudes sensorielles se portait principalement dans le sens de l'audition.

Il distinguait les pièces d'habitation par la répercussion particulière qu'éveillaient dans chacune les sons de la vie familière. Il savait la

démarche respective de tous les domestiques, les craquements de la chaise sous les gesticulations du pesant invalide, le tic tac de l'horloge, le bruissement régulier du fil entre les mains de la maman. Souvent il rampait le long- du mur, tout au frôlement presque insaisissable d'une mouche sur la tapisserie; il s'approchait, la main levée, pour s'emparer de Tinsecte, et celui-ci en s'enfuyant n'était pas plus effaré que l'aveugle en constatant, sans pouvoir d'aucune façon se l'expliquer, la subite disparition de la proie convoitée. Mais bientôt il sembla comprendre, tournait la tête dans la direction où la mouche s'envolait : il suivait le fin froufroutement des élytres.

Le monde qui se mouvait, chatoyait et bruissait autour de lui, pénétrait en sa tête sous forme de sons, et c'était par ce véhicule qu'il se réfractait dans son imagination. En conséquence sa face peu à peu revêtait l'exclusive expression qui caractérise la préoccupation habituelle des sensations reçues par l'oreille : la mâchoire inférieure s'abaissait, les sourcils se fronçaient, la tête se tendait et en même temps se penchait en avant. Et les beaux yeux fixes imposaient à l'ensemble un cachet d'inquiétante sévérité.

YI

Le second hiver Je sa vie allait expirant. La neige fondait, les torrents printaniers s'enflaient, et l'enfant qui, maladif durant toute la froidure, n'avait pas respiré le grand air depuis l'automne, commençait à reprendre meilleure santé.

A peine eut-on dédoublé les fenêtres, le printemps se rua dans la chambre avec une violence joyeuse. Le soleil forçait les vitres, les branches enfin déchargées secouaient à la tiède brise leurs derniers flocons, la plaine noircissante à perte de vue était déjà moins marbrée de dernières plaques blanchâtres que de fraîches jonchées d'un vert tendre. La poitrine n'était plus oppressée, et chacun sentait sourdre en soi un renouveau de vigueur et d'activité.

Pour le petit aveugle, la jeune saison n'arrivait jusqu'à lui que par son tapage confus. Il écoutait les torrents charrier leurs flots rageurs, bondir et se pourchasser parmi les galets, s'engouffrer dans les crevasses de la terre comme détendue. II écoutait les pins murmurer en entrechoquant leurs branches et tambourinant contre les vitres lé2:ère-

ment de leurs fines aiguilles; et l'eau, que la gelée (lu matin avait surprise clans son découlement du toit, et dont les stalactites maintenant s'effilaient, goutteleUant sur le sol avec un rythme régulier.

Tout cela s'abattait dans la chambre ainsi qu'une pluie de scintillantes pierreries. De temps en temps un glapissement de cigogne traversait les hauteurs de l'espace, s'éloignant vite, comme fondu dans un vague lointain.

Ce réveil de la nature se reflétait sur le visage de l'enfant en une poignante stupéfaction. Effrayé d'un tel chaos de sonorités insolites, il tendait les mains pour chercher sa mère, il s'élançait vers elle pour se blottir contre son cœur.

— Que se passe-t-il donc en lui? demandait la jeune femme à elle-même et à autrui.

L'oncle Maxime avait beau examiner le bébé, il ne comprenait rien à pareil affolement.

— C'est sans doute qu'il ne peut arriver à se rendre compte du nouvel ordre de choses, disait la mère.

Et, en effet, il était anxieux tour à tour et ébahi, que se perdissent peu à peu la plupart des bruits auxquels il avait fini par se familiariser, pour être remplacés par d'autres , encore presque tous étrangers pour lui.

Le chaos printanier bientôt s'organisa, et sous les rayons ardents le travail de la nature remplis'sait chaque jour davantage son cadre; la vie, pour ainsi dire, se tendait. Sa marche progressait de plus en plus précipitée, tel un train qui prend sa course. Les prairies étaient toutes fourrées d'herbe drue, et dans l'air flottait l'arôme des bourgeons de bouleau.

On mena l'enfant au bord d'une rivière peu éloignée de la maison. Sa mère le tenait par la main, et auprès de lui l'oncle Maxime béquillait de son mieux. On se dirigeait vers un tertre bien séché par le vent et le soleil, et tapissé de gazon touffu. Du sommet on dominait un paysag-e étendu. Une lumière éclatante éblouissait la jeune femme et son frère, tandis que la brise en secouant ses ailes invisibles écartait de leur visag'c la chaleur des rayons solaires presque verticaux à cette heure.

La mère sentit qu'entre ses doigts la petite main de son fils se crispait, mais l'inefrable g'riserie qui planait dans l'atmosphère ravissait u'n

peu de son allention, et elle fut inoins sensible que d'ordinaire à ce symptôme. Elle aspirait le bon air à larges bouffées, allant droit devant soi. Si elle se fût retournée, Télrangeté de l'expression qu'avaient revêtue les traits de son enfant l'eussent alarmée. Il portait vers le soleil ses yeux grands ouverts ; ses lèvres palpitaient au souffle vif de la plaine comme la bouche d'un poisson soudain retiré de l'eau. Un béat accablement baignait sa physionomie, nerveusement lroul»lée de temps en temps, et tour à tour, par une sorte d'illumination et par un, étonnement qui atteignait la stupeur et jusqu'à la terreur presque. Les prunelles seules demeuraient vides d'expression.

On s'assit au faîte de la colline. Comme la mère soulevait le bébé pour l'installer plus à l'aise, il s'ag'rippa précipitamment à ses jupes; ne sentant plus le sol sous lui, il semblait redouter de tomber dans le vide immense qu'il percevait autour de lui. La jeune femme cette fois encore remarqua à peine ce geste d'angoisse, car ses yeux et son âme étaient tout à l'épanouissement de la plaine.

Le ciel était parfaitement bleu. iVu pied du monticule la rivière coulait à pleins bords, charriant encore quelques glaçons épars qui miroi-

laient comme des blocs de cristal. Des flaques d'eau trouble, derniers vestiges de la fonte des neiges, persistaient çà et là parmi les prairies. De petits nuages blancs voguaient lentement par l'azur, simplifiant graduellement leurs contours et s'amincissant peu à peu pour enfin sombrer, glaçons de l'espace, dans les profondeurs élhérées. Par delà la rivière, la plaine fuyait, toute d'un brun sombre, jusqu'à la lointaine forêt, toute d'un bleu intense. A travers les vapeurs qui planaient au-dessus des creux de terrain, les chaumières se profilaient tremblotantes. On eut dit que le sol soupirait d'amour en exhalant vers le ciel des colonnes d'encens.

La fête solennisée dans l'immense temple de la nature ne se traduisait pour l'aveugle que par les ondoiements des ténèbres, qui de toutes parts glissaient vers lui, enveloppant son âme de frôlements inconnus, assaillant son cœur d'enlacements alTolants. Dès ses premiers pas au dehors, il avait d'instinct tourné ses yeux sans vie vers le soleil, c'est-à-dire dans la direction par où les chauds rayons venaient frapper son visage; et il semblait ainsi concevoir le foyer vers lequel convergeait tout ce qui l'entourait. Pour lui le lointain transparent n'existait, non plus que la

voûte bleue, ni le large horizon. Il sentait seulement comme un fluide tiède et bien doux lui effleurer tendrement la peau, puis autre chose de frais, cette fois, de léger, quoique moins sublil, qui écartait cette caresse un instant, passant comme un souffle.

Dans les chambres, il était habitué à se mouvoir librement dans une atmosphère calme et pour ainsi dire vide. Ici, des ondes multiples et capricieuses le happaient en tous sens, tantôt suaves, tantôt presque douloureuses. Le bain de lumière solaire était troublé brusquement par un coup de vent qui flagellait les joues, sonnait dans les oreilles, tourbillonnait autour de l'enfant comme s'il eût voulu le soulever, l'emporter dans l'espace invisible mais pressenti. C'était alors que la petite main se crispait dan^ celle de la maman, et que l'aveugle défaillait, son cœur allant jusqu'à menacer de cesser de battre.

Une fois assis, le petit bonhomme se calma un peu. Malgré l'étrangeté des sensations qui remplissaient son être, il commençait à démêler les sons les uns des autres. Les ondes tièdes le pénétraient délicieusement, et il lui semblait que sur leurs vibrations se rythmaient peu à peu les pulsations de son sang. Quant aux ondes frai-

ches, elles apportaient maintenant le trille de l'alouette, le chuchotement du tremble, les clapotis de la rivière. L'oiseau battait de son aile légère, l'insecLe bourdonnait circulairement, et de temps en temps s'élevait de ci, de là la voix d'un laboureur excitant ses chevaux le long du sillon lentement poursuivi.

Mais l'enfant ne pouvait situer dans l'ensemble aucun son avec exactitude; il demeurait inapte à coordonner ses sensations auditives selon la distance. Tous les bruits tombaient les uns après les autres dans sa tête, tantôt faibles et confus, tantôt puissants ou assourdissants.

Parfois ils s'amalgamaient désagréablement en un tumulte déconcertant. C'était le vent de la plaine, sifflant dans ses oreilles, qui lui semblait arriver avec les \'4brations les plus rapides, les plus prolongées, les plus nourries ; quand il en passait une bouffée, nul autre bruit n'était plus saisissable, sinon comme l'écho d'un autre monde, ou quelque vague souvenir d'antan.

A mesure que les ondes fraîches se répercutaient dans sa poitrine, l'enfant éprouvait une lassitude de plus en plus cruelle. Ses traits se convulsaient à chaque poussée de brise, ses paupières se fermaient pour ne se rouvrir qu'à demi,

et la physionomie entière décelait un énorme effort de réflexion et d'imagination. La conscience naissante , accablée simultanément d'un trop grand nombre de sensations nouvelles , était comme paralysée par instants. Elle luttait encore de son mieux, se dépensant à tenter de rassembler et de maîtriser les impressions reçues de toutes parts à la fois ; mais la tâche était trop pénible pour un cerveau d'enfant dépourvu de l'assistance de la vue.

Les bruits tombaient, tombaient pressés comme grêle, sans qu'apparût toujours leur relation.

Les ondes resserraient leurs volutes autour de l'enfant, et en même temps elles se déchaînaient plus pleines et plus violentes dans les ténèbres. Déjà elles ballottaient presque l'aveugle. Elles se pourchassaient sans cesse plus insidieuses, et lorsque chacune allait se perdant, une ang'oisse le prenait que la suivante l'emportât. Une fois pourtant encore, la voix d'un laboureur domina la clameur du tourbillon... Puis tout se tut.

L'enfant gémit doucement et se renversa dans l'herbe. La mère tourna la tête de son côté et poussa un cri; son fils gisait immobile, pâle, sans connaissance.

L'oncle Maxime fuL très inquiet de cet accident. Il fit venir quantité de livres de physiologie, de psycliolog-ie et de pédagogie, et avec son énergie coutumière se mit à étudier tout ce que la science peut donner sur le mystérieux développement de l'âme enfantine. Chaque jour davantage absorbé par ces questions, il avait quitté là ses sombres méditations sur l'inutilité de la lutte pour les infirmes, les contorsions du ver mal écrasé, le tournoi de l'existence. Sa tête carrée en fut du coup débarrassée une bonne fois. La tragique obsession avait fait place à une paisible méditation , toute illuminée parfois de jolis songes.

Le vétéran était maintenant bien certain que la nature, qui avait refusé à son neveu la vue, ne l'avait maltraité sous aucun autre rapport. L'enfant avait des sensations auditives et tactiles d'une puissance et en même temps d'une délicatesse merveilleuses. Et l'oncle Maxime était de plus en plus convaincu qu'il était destiné à aider au développement de ces dons innés, à compenser

la fatale iniquité par ses soins intellectuels et son influence morale, à mettre enfin en état de se jeter dans l'action, dans la lutte, dans ce qui est la vraie vie, cette jeune recrue qui, parmi les g-ens de son entourage, n'en eût trouvé aucun autre pour l'armer et la guider delà sorte.

— Qui sait! pensait le vieux Garibaldien, j'ai bataillé pour les malechanceux avec le sabre, et le sort s'est vengé sur mes quatre membres. Mais si à mon tour je prenais un jour ma revanche, me relevant avec une arme bien à moi, puisque je l'aurai formée de mes propres labeurs? Alors le vieil écrabouillé pourrait dire qu'il n'a pas vécu en vain sur cette terre!

L'oncle Maxime partageait la superstition, très répandue même parmi les classes cultivées, que la nature signale toujours les grandes destinées par quelque marque mystérieuse. A mesure que se manifestaient plus clairement les aptitudes à la vérité assez prononcées de l'enfant, il se sentait de plus en plus porté à croire que la cécité est une de ces marques.

— Un malechanceux pour la cause des malechanceux! telle fut la devise qu'il traça sur l'étendard de guerre de celui qu'il considérait désormais comme son apprenti soldat.

A la suite de sa première sortie printanière, le petit aveugle dut rester plusieurs jours alité. Tantôt immobile, comme prostré, tantôt murmurant et se débattant dans le délire, il gardait une expression d'inquiétude qui faisait peine à voir.

— Il semble, disait la mère, qu'il s'efforce vainement de s'expliquer quelque chose qui lui ferait presque peur.

L'oncle Maxime secouait la tête, tout rêveur. Il se doutait que l'effroi de l'enfant sur la colline, et l'évanouissement qui s'en était suivi, provenaient d'une trop grande affluence de sensations simultanées. Il résolut de les dissocier pour la jeune conscience afin qu'elle pût les répartir dans le temps et dans l'espace selon un sain équilibre.

Tant que le bébé souffrit, on maintint soigneusement fermées toutes les fenêtres de sa chambre. Mais dès qu'il entra en convalescence on les entre-bâilla, puis on les ouvrit toutes grandes durant peu de temps d'abord, et ensuite plus longuement. Quelques jours après on le mena sur le balcon, puis dans la cour, puis dans le

jardin. Et chaque fois que la mère voyait ses traits commencer à se contracter, elle lui expliquait les sons qui le frappaient.

— Cela, c'est la corne d'un pâtre, loin de et côté, au bord de la forêt... A présent ce gazouillis est le bavardage d'une nuée de passereaux qui volettent sur notre droite, assez près de nous... Ce que tu viens d'entendre, c'est le chant d'un pinson sur la branche d'un sapin, presque audessus de notre tète... La cigogne qui claque du bec, elle est perchée sur la girouette de la maison, en l'air, derrière nous. Elle vient d'arriver d'un pays très éloigné, et elle a fait son nid à la même place que l'an passé.

Le pauvre petit tournait vers elle un visage radieux de reconnaissance, et il tendait la tête, orientant ses auditions à mesure des indications qu'on lui fournissait si doucement. Il commençait à questionner avidement sa mère, et plus volontiers son oncle. Les explications de sa mère, concises et imagées, l'impressionnaient si vivement, qu'il en soutirait presque. La jeune femme se méprenait sur le trouble que décelaient alors les traits de son fils, et elle aggravait encore ce trouble par sa précipitation à éveiller dans le cerveau de l'aveugle les conceptions de formes et de

couleurs. Lui s'efforçait douloureusement de saisir, et son front se plissait. Son cerveau évidemment peinait à se créer de toutes pièces des perceptions indirectes et de pure raison.

L'oncle Maxime alors fronçait le sourcil, et quand il voyait jaillir les larmes aux yeux de la mère et pâlir l'enfant, il intervenait, écartait sa sœur de la conversation ou même la faisait s'éloiguer, et se mettait à donner des détails relatifs surtout à rintensité des sons et à la distance. Les traits de l'aveugle peu à peu redevenaient calmes.

— Et comment est-elle grande? demandait-il en parlant de la cigogne.

Et il étendait les bras. Il en agissait ainsi chaque fois qu'il s'enquérait de dimensions; le vieillard l'arrêtait lorsque l'écartement des mains égalait l'épaisseur de l'objet en cause. Cette fois, il eut beau éloigner ses deux petites mains l'une de l'autre :

— Elle est plus grande encore, fit l'oncle. Si on l'amenait dans la chambre et si on la posait debout sur le parquet, sa tête dépasserait le dossier de la chaise.

— Et le pinson?

— Là, c'est assez.

— Ah! si petit?

— Oui. Les grands oiseaux chantent moins bien que les petits. Le pinson chante tant qu'il peut pour faire plaisir à tout le monde. La cigogne, elle, est un oiseau sérieux. Elle reste sur un pied au milieu de son nid, regardant autour d'elle comme un propriétaire grincheux qui surveille sans répit ses ouvriers, et, de temps en temps, elle glapit, sans se soucier qu'elle a la voix enrouée et qu'on peut l'entendre.

Le petit d'éclater de rire, oublieux des efforts de tout à l'heure. Pourtant, si les explications de son oncle l'intéressaient plus que celles de sa mère, c'était l'inverse pour les histoires.

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