CHAPITRE II
La tête de l'enfant se peuplait chaque jour de nouvelles conceptions, et son être, par le canal d'une ouïe de plus en plus subtile, se pénétrait peu à peu de la nature ambiante. Autour de lui, c'étaient toujours les ténèbres implacables, elles pesaient sur son cerveau comme un opaque nuage; il eût pu, en raison de son âge, s'habituer à cette condition lugubre, s'abandonner à une molle résignation ; mais il travaillait à percer le nuage, il était tout plein d'aspirations ferventes vers l'inconnu que son instinct lui donnait à pressentir par delà ce lourd voile. Ces efforts ne se traduisaient que trop clairement par l'expression de sa physionomie, qui élait pour ainsi dire
toute de tension intellectuelle, au lieu de la vague interrogation d'antan.
Néanmoins, il avait des minutés de contentement parfait, des admirations de vrai bébé, et c'était lorsqu'une impression extérieure était survenue isolée et bien nette, lui révélant comme par un éclair quelque aspect encore incompris do ce monde pour lui invisible.
Son àme n'était plus close à la nature. Un jour qu'on se risqua à le remmener sur la colline au bord de la rivière, il écouta avidement le murmure de celle-ci. Cependant il ne laissa pas de nerveusement se cramponner à la robe de sa mère lorsqu'il entendit s'ébouler avec fracas, puis plonger dans l'eau , les pierres que l'oncle Maxime, avec le bout de sa canne, s'amusait à détacher de la pente rocailleuse. Depuis ce moment, ridée de profondeur fut toujours représentée pour lui par le confus verbiage de l'eau courante et le fracas de cailloux soudain précipités dans cette eau.
De même, la conception d'éloignement se traduisait dans son imagination par l'agonie d'un chant. Quand le tonnerre grondait, remplissant l'espace de son roulement répercuté de nue en nue, le petit aveugle, perdu dans une terreur
pieuse, sentait son cœur s'élargir, et une impression solennelle de l'immensité de la voûte céleste surgissait au tréfonds de son être. Il arrivait ainsi à connaître le monde extérieur presque directement par les sons; les sensations tactiles et autres ne lui étaient que des compléments rarement indispensables; l'ouïe ne lui révélait-elle pas jusqu'aux formes.
Souvent, par un ardent après-midi, quand tout se taisait autour de lui, l'agitation humaine prenant quelque répit et la nature s'abîmant dans ce particulier assoupissement sous lequel on ne cesse point néanmoins de sentir les forces de la vie poursuivre leur course fatale, l'enfant demeurait immobile et muet, comme accablé lui aussi. Et il était évident alors que la tension de son ouïe s'était pour ainsi dire retournée Aers l'intérieur. La pensée déjà balbutiait en lui, et durant de longues minutes il était tout à cette intime et vague chanson.
Il avait cinq ans maintenant. Il était tluet et chétif, mais il marchait et courait librement par la maison entière. L'étranger inopinément arrivé qui eût regardé avec quelle assurance il allait et venait, se détournant toujours et partout à point, mettant la main sans hésitation ni erreur sur
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chaque objet nécessaire, se fût cru en présence non Jun aveugle, mais d'un bambin précocement sérieux, avec des yeux songeurs attachés à l'espace.
Au dehors néanmoins, il n'aurait su marcher sans tâtonner devant soi avec un bâton. Et celui-ci lui manquait-il, il préférait ramper sur le sol en palpant de ses doigts les objets rencontrés.
C'était par un tranquille soir d'été, l'oncle Maxime était assis dans le jardin. Le père, comme d'habitude, était aux champs. Le village s'endormait et, à l'office, le bruit des voix venait de cesser. Il y avait près d'une demi-heure que l'enfant était au lit. Il était en somnolence. A cette heure d'accalmie se liait pour lui, depuis quelque temps, un souvenir singulier.
Le pauvre petit ne pouvait assister à l'assombrissement graduel de l'azur céleste, puis au tremblant profilement des cimes noires des sapins sur l'infini étoile, au lent effacement des toits de chaume dispersés dans la campagne, enfin à
l'ascension du brouillard léger faisant mollement osciller sous la brise ses volutes transpercées des flèches d'or des mondes épars. Mais il s'endormait sous une impression enivrante dont, le matin venu, il cherchait vainement à se rendre compte.
Quand sa conscience allait s'enfonçant dans l'ensommeillement et que déjà le murmure des sapins n'arrivait plus jusqu'à elle, ni le hurlement lointain des chiens du village, ni le chant du rossignol de l'autre côté de la rivière, ni la sonnerie mélancolique du grelot suspendu au cou d'un poulain libre dans la prairie, quand, en un mot, les derniers bruits agonisaient, il lui semblait que, par les fenêtres, ils pénétraient fondus en une vague symphonie voltigeant audessus de son lit pour y évoquer des songes délicieux. Au jour, il s'en éveillait encore tout ému, et demandait à sa mère.
— Qu'était-ce, hier soir, qu'était-ce donc?
Elle ne savait de quoi il voulait parler, et le croyait troublé de cauchemars. Pourtant, elle le couchait elle-même, traçait sur lui un pieux signe de croix et, lorsqu'il commençait à s'assoupir, elle se retirait sans rien observer de particulier. Mais le lendemain, c'était toujours la même question :
— Qu'était-ce donc, dis, maman? C'était bon, si bon!
Un soir, elle résolut de s'attarder davantage auprès de lui afin d'éclaircir l'énig-me. Elle tricotait assise à son chevet, et elle écoutait le souffle régulier de son petit Pierre. Il paraissait complètement endormi lorsque, dans l'obscurité, sa voix vibra tout bas.
— Tu es là, maman? fît-il.
— Oui, mon chéri.
— Oh! va-t'en, je t'en prie. Cela a peur de toi, et tant que tu es ici cela n'arrive pas. Je me suis pourtant presque tout à fait endormi, et cela n'arrive pas.
Il parlait de ses rêves avec la même conviction que sil se fût agi de quelque chose de réel. La mère se leva, se pencha pour déposer sur le front du bébé un baiser bien lég^er, et sortit doucement dans l'intention de passer au dehors et d'y longer le mur jusqu'à la fenêtre ouverte du jardin.
Elle n'avait pas eu le temps de tourner l'angle de la maison, qu'elle eut la clef du problème. Elle entendit soudain venir de l'écurie les sons d'un flageolet; doux et coulants, ils s'harmonisaient suavement avec les bruissements de ce soir d'un été méridional. Elle comprit de suite
comment cette mélodie simple et délicate, s'égrenant juste à l'heure où l'enfant commençait à sommeiller, produisait sur celui-ci une impression si agréable.
Elle-même s'arrêta un moment tout attendrie à l'audition de ces chants berceurs que Ton n'entend que dans l'Ukraine, puis elle se dirigea, tranquillisée, vers l'allée où l'oncle Maxime méditait solitaire sur son banc favori.
— lokhim joue vraiment bien, pensait-elle, et n'cst-il pas étrange que ce rustre aux dehors grossiers cache en son âme tant de sentiment, et du plus raffiné!
En oflet lokhim tirait de son flageolet de bien jolies romances. Le violon aussi lui était familier, et le dimanche, au cabaret du village, personne n'exécutait avec plus de verve les airs de la Kosake et de la Cracovienne. Assis en tailleur sur une table dans le coin des images, serrant l'extrémité de son instrument sous son menton rasé de frais, son haut, bonnet crânement planté
sur la nuque, il faisait se trémousser sur les cordes soig-neusement tendues un archet au bois tout biscornu, et alors ma foi nul chrétien dans la salle n'eût pu tenir en place. Jusqu'au petit juif borgne et bossu qui l'accompagnait avec sa contrebasse, tout le monde s'épanouissait. La contrebasse primitive semblait à tout moment sur le point de voler en éclats, tant l'instrumentiste multipliait les efforts pour suivre de ses notes graves les sautillements alertes et guillerets de la chanson exhalée du violon. Et le vieux lankiel secouait sa tête chauve coiffée de la calotte classique, dandinait ses épaules trop hautes, se tortillait machinalement selon le rythme si follement joyeux. Qu'était-ce alors des autres, des représentants de ce peuple chrétien chez qui de temps immémorial les pieds sont faits de telle sorte, qu'aux premiers sons d'un air de danse ils se mettent à trépigner en mesure?
Mais depuis le jour où lokhim s'était amouraché de Marfa, une fille en service chez un propriétaire du voisinage, il avait, au grand désespoir de toute la jeunesse villageoise, délaissé son violon. Il est vrai, celui-ci n'avait pu toucher le cœur de Marfa, qui avait préféré au gai ménétrier un Allemand, son camarade d'office. La
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face bleuâtre de ce laquais lui avait paru plus belle que les joues roses du paysan. Ou ne voyait plus lokhim au cabaret, même aux jours de fêles carillonnées. Il avait accroché l'instrument à un clou dans Técurie, et voyait avec une complète indifférence l'humidité faire craquer les cordes l'une après l'autre. Pourtant celles-ci en se cassant rendaient une plainte si langoureuse, que les chevaux en hennissaient de compassion, tournant la tête avec des mines étonnées vers le cruel propriétaire du violon.
Pour remplacer son premier instrument, lokhim avait acheté, à un de ces montagnards qui descendent des Karpathes au printemps pour colporter dans les campagnes les objets qu'ils ont façonnés durant les longues veillées d'hiver, à un goral, une doudka en bois de sureau. Il trouvait que les sons discrets, tendres et mélancoliques de cette espèce de flûte de Pan étaient plus en rapport avec son amère destinée, et qu'ils exprimaient mieux que tout violon la peine de son cœur méconnu.
La doudka cependant trompa ses espérances. Il avait beau l'essayer de toutes les façons, raccourcir un tuyau par ci, en entailler un autre par là, la mouiller copieusement pour la faire ensuite
sécher au soleil, la suspendre à l'auvent de la fenêtre du grenier pour que la brise l'habituât au soufde, le flageolet de la montagne ne cédait pas à l'homme de la steppe. Là où il fallait du chant, le maudit instrument sifflait, exhalait des sons criards quand lokhim cherchait un efl"et de vague trémolo. Enfin, las de tentatives infructueuses, pestant contre les gorals et persuadé que nul d'entre eux n'était capable de fabriquer un bon flageolet, il résolut de s'en confectionner un de ses propres mains.
Plusieurs jours durant on le vit errer, les sourcils froncés, par les prés et les marais. A chaque instant il s'arrêtait devant une ramille ou un ajonc, l'examinait attentivement, le coupait, l'examinait encore, enfin le rejetait. Apparemment il avait de la peine à trouver ce qu'il lui fallait. Mais voilà qu'il rencontra, sur les bords peu boisé.? d'un ruisseau paresseux, un bouquet de sureaux qui se penchaient songeurs au-dessus de la limpide profondeur de l'eau. lokhim, écartant les branches avec précaution , regarda autour et même au-dessus de soi, et comprit que c'était là ou nulle part qu'il allait découvrir son affaire. Il prit comme toujours une baguette bien droite, puis une autre, et une autre encore, et finit par
en garder une qui semblait décidément remplir toutes les conditions voulues.
Il tailla l'embouchure avec un soin méticuleux, chassa la moelle à l'aide d'un fil de fer rougi au feu puis introduit au cœur du bois, d'abord dans un sens et ensuite dans l'autre, boucha hermétiquement Textrémilé, pratiqua six ouvertures rondes, sans compter une septième, découpée en profondeur, avec une fine lamelle ménagée pour la boucher à demi, l'exposa telle quelle une semaine entière au vent et au soleil. Après quoi il égalisa l'extérieur avec son couteau, le polit avec du verre pilé, y sculpta quelques arabesques, arrondit le bout opposé à celui où il devait placer ses lèvres. Enfin le moment vint de l'éprouver. Il exécuta un fragment de gamme, mais aussitôt s'interrompit, secoua la tête, et cacha l'instrament dans son grabat. Il ne voulait pas se livrer à son premier essai au milieu des turbulences du jour.
A dater du soir qui suivit, on entendit sortir de l'écurie, à tous les couchers du soleil, les notes douces et les frêles trilles du nouveau flageolet, lokbim était dans l'extase. C'était son âme qui chantait par ce rustique tuyau de sureau; les sons que rendait celui-ci ne venaient pas de la bouche,
Dès lors chaque soir l'enfant se rendit à l'écurie auprès de lokhim. Jamais il ne lui venait à l'esprit de demander que la doudka jouât quoi que ce fût dans la matinée ou l'après-midi. L'ag-itatiou du jour excluait san6 doute, dans son imagination, la possibilité, soit d'exécution, soit d'audition, des mélodieuses romances. Mais dès que se couchait le soleil, l'impatience le prenait de courir chez le palefrenier. Le thé du soir, puis le souper, lui annonçaient l'approche du moment tant désiré. Sa mère, qui, sans se rendre compte du motif, n'aimait guère toutes ces séances musicales, se trouvait incapable d'interdire au petit aveugle cette satisfaction d'écouter de près les airs joués par lokhim sur son rustique flageolet, satisfaction si minime en soi, et qui pourtant semblait immense pour lui.
L'heure passée dans l'écurie devint la plus heureuse du bébé. La jeune femme ne constatait pas sans une vive inquiétude que le souvenir de la séance de la veille et l'attente de la séance du soir possédaient Pierre depuis son réveil jusqu'à
l'instant où il se précipitait sur le lit de lokhim. A ses caresses, maintenant, il répondait presque distraitement, et quand elle le serrait dans ses bras, il babillait sur la chanson entendue le soir précédent.
Elle se rappela alors que, jeune fille, elle avait touché du piano. Mais comme ce genre d'étude se rattachait indissolublement dans sa mémoire à la personne de sa hargneuse institutrice allemande, M"" Klaps, elle l'avait pris en aversion, et tout à fait abandonné dès son mariage, c'est-àdire dès sa délivrance de M"" Klaps. Mais voilà que, devant la jalousie ressentie à l'égard de ce lokhim, qui accaparait ainsi l'esprit de l'enfant avec SCS airs champêtres, tout ressentiment contre M^'° Klaps ne tenait plus debout. Et puis ces romances ukrainiennes sont si jolies! En dépit d'elle-même, la jeune femme leur était attentive, et elle se laissait envahir par leur charme; et d'autres, que lokhim ne pouvait connaître, se réveillaient en elle.
Elle pria son mari de lui acheter un piano, et le bonhomme acquiesça. Seulement, }»our aller acheter l'instrument et le transporter de la ville en ce fond de campagne, il ne fallait pas moins de deux à trois semaines. Et pendant ce temps, à
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mais bien du cœur de lokhim, chaque battement d'aile de sa peine passant dans le flag-eolet pour s'élever tout triste dans l'air du crépuscule. Et il semblait au pauvre musicien que son sang se réchautTait un peu, et que la nature, sous l'influence de la tendre romance, se montrait moins insoucieuse de son mal.
lokliim était positivement devenu amoureux de sa doudka, et il y avait entre elle et lui une véritable lune de miel. Le jour, il n'était pas moins ponctuel dans ses fonctions de palefrenier, menait les chevaux à l'abreuvoir, les attelait, conduisait la bârinia et Maxime. Mais le soir il oubliait le monde entier pour son flageolet. L'image même de Marfa pâlissait; le souvenir du joli visage aux noirs sourcils avait peu à peu fini par s'embuer dans ses contours et ses traits, il n'avait plus dans la rêverie de lokhim que tout juste assez de présence pour maintenir les chansons de la doudka dans une vague mélancolie. Un soir donc, il était étendu sur son lit dans
récurie, et son être allait se fondant dans les suaves mélodies, lorsque brusquement il se souleva. Il venait de sentir comme une menue main palper rapidement son visage, glisser jusqu'à ses mains à lui, puis tâtcr timidement le tuyau de bois. Et il entendait auprès de lui une haleine courte et saccadée.
— De Dieu ou du diable? s'écria-t-il.
Et il se signa précipitamment. Mais presque aussitôt un rayon de lune lui montra à son chevet le petit aveugle qui tendait les bras vers lui.
Lorsqu'une heure après la maman voulut voir comment dormait son fils, elle fut épouvantée sur le coup de trouver vide le petit lit, mais l'instant qui suivit, elle comprit d'instinct où était allé le bébé.
lokhim fut bien confus quand il aperçut au seuil de l'écurie la bârinia souriante arrêtée à l'écouter jouer et à regarder Pierre, que le paysan avait soigneusement enveloppé dans sa pelisse, et qui, assis sur le lit, la physionomie illuminée, aspirait avec ferveur les notes légères et douces exhalées de la doudka.
l'écLirie, chaque soir, vibraient les chansons populaires, et Pierre, dès les premières notes, s'élançait sans plus même attendre la permission.
11 écoutait avidement, et se gardait bien d'interrompre le musicien. Ce dernier s'arrètait-il, deux ou trois minutes s'écoulaient silencieuses, puis la poignante admiration de l'enfant se changeait en une ardeur étrange. Il s'emparait du flag^eolet avec des tressaillements dans les mains, et l'approchait de ses lèvres. Sa respiration était trop haletante pour qu'il tirât du tuyau de bois autre chose que des sons tremblants et voilés.
Il ne tarda pas cependant, avec l'aide de lokhirn, à savoir manier l'instrument. Le palefrenier lui plaçait les doigts sur les ouvertures, et, bien que la petite main eût du mal à s'écarter suffisamment, Pierre modula bientôt la gamme.
Chaque note avait pour lui une physionomie particulière, une sorte de caractère individuel, et il n'hésitait plus à retrouver le trou où vivait chacune d'elles. Parfois, lorsque lokhim faisait courir ses doigts le long du tuyau, l'enfant, machinalement, se mettait aussi à mouvoir les siens selon les notes qu'il pouvait saisir au passade.
Enfin le piano arriva. Pierre, du milieu de la cour, écoulait les hommes de peine s'agiter pour transporter la nouvelle (( musique » qu'on lui avait annoncée. Décidément elle était très lourde, celle-là. Le chariot craquait sous son poids lorsqu'on la déchargea, et les hommes respiraient bruyamment. Quand, pour l'installer, on la déposa sur le parquet du salon, elle rendit un son bizarre, comme si elle eût menacé quelqu'un avec colère.
L'aveugle était péniblement impressionné, 11 éprouvait plus que de la méfiance à l'égard de cet hôte à coup sûr méchant bien qu'inanimé. Gela lui faisait presque peur. Il se sauva au fond du jardin, trop loin de la maison pour entendre tapoter l'accordeur que l'on avait fait venir de la ville en même temps que la machine. Sa mère, du reste, ne l'envoya chercher que lorsque tout fut terminé.
Maintenant pourvue de ce piano de première marque, Anna Mikhaïlovna souriait à l'avance de son triomphe sur la doudka, si facile qu'il dût
lui paraître. Elle était convaincue que Pierre allait oublier l'écurie, le palefrenier, le tuyau de sureau, et que dorénavant ses joies musicales ne lui viendraient plus que d'elle.
Pierre entra timidement, accompagné de Toncle Maxime et de lokhim, qui avait demandé la permission d'écouter la « musique d" oulre-mer » et qui demeura debout sur le seuil, les yeux baissés. Quand l'invalide et l'aveugle se furent assis, — le père, comme toujours, était aux champs, — la jeune femme arpégea quelques accords.
11 y avait un morceau qu'elle exécutait dans la perfection, jadis, sous la direction de M"® Klaps. C'était naturellement quelque chose d'aussi bruyant que brillant, et (jui exigeait dans le doigté autant de vélocité que de précision. En le jouant dans une audition publique, elle avait obtenu un très grand succès. Elle retrouva le motif assez aisément, et son cœur débordait de plaisir.
Tandis qu'elle poursuivait le savant tapage, l'idée lui vint d'une victoire plus éclatante, plus décisive encore. Illui fallait ramener à elle par une puissante impression ce cœur d'enfant que le misérable flûliot du paysan avait pu entraîner
un instant. Elle entreprit une des chansons ukrainiennes que Pierre se plaisait le plus à entendre sur la doudka.
Mais ses espérances furent vite déçues. L'instrument si compliqué élaboré par l'industrie viennoise ne pouvait lutter contre un tuvau de sureau coupé sur la rive d'un ruisseau ukrainien. Le premier avait bien pour lui son bois précieux, ses cordes merveilleuses, l'ivoire de ses touches, et maintes autres richesses. Mais la doudka avait des alliés si formidables dans la nature natale ! Avant que lokhim s'en saisît etlui brûkU le cœur avec un fer rouge, elle se balançait au bord du courant, toute tiède dans le bon soleil du Midi russe, toute enveloppée de caresses par le vent de la steppe. Et puis comment vouliez-vous que cet étranger cV outre-mer surpassât la locale doudka, quand la chanson de celle-ci avait apparu à l'enfant dans les vapeurs de la somnolence, affaiblie par la distance, adoucie par la tristesse de lokhim, harmonisée avec le murmure mystérieux du soir d'été et rythmée sur le bruissement des vieux sapins.
Enfin, Anna Mikhaïlovna n'était point de la force de lokhim. Certainement ses doigts effilés étaient plus prestes et plus légers que les gros
doigts gauches du palefrenier. Mais celui-ci était plein de sentiment musical, et il disait sa propre peine, et il se tournait vers la nature. Et à la nature il répétait ce qu'elle lui avait appris, la sourde mélopée de la forêt et le fin chuchotement des hautes herbes de la steppe, et la chanson ancienne, simple et délicate, qui avait bercé sa toute petite enfance.
Soudain l'oncle Maxime heurta violemment le parquet avec sa béquille. Anna Mikhaïlovna tressauta et se détourna. Elle poussa un cri en voyant sur le visage de l'aveu g-le la même expression que lors de la première sortie du printemps, quand le pauvre bébé était tombé sans connaissance dans l'herbe.
lokhim regarda Pierre avec compassion, jeta un coup d'œil dédaigneux à la « musique d'outi^emer », et s'en alla, faisant sonner le parquet sous les gros clous de ses bottes.
La jeune femme versa bien des larmes sur cette déconvenue. Elle qu'avait applaudie avec enthousiasme un public de choix, il fallait maintenant
quelle fùl vaincue, et par quoi, grand Dieu! par le flùtiot du domestique des chevaux! Elle se mit à exécrer copieusement ce moujik de malheur, ce qui n'empêchait pas le petit Pierre de se précipiter dans l'écurie à chaque tombée de la nuit. Elle enlr'ouvrait alors sa fenêtre sans bruit, et prêtait, elle aussi, une oreille attentive aux airs de la doudka. Car, en dépit du mépris affecté pour ce que tout haut elle appelait « ces serinades », elle était profondément pénétrée de leur charme aussi inexplicable qu'irrésistible. Et elle avouait dans son for intérieur qu'elles offraient un saisissant caractère d'originalité, une directe inspiration de la nature, en un mot une poésie, dont la subtile griserie ne se saurait apprendre d'aucune M"* Klaps.
En effet, le mystère de cette poésie résidait précisément dans une parfaite corrélation entre l'âme des générations d'antan et l'immuable nature, où les notes de la doudka allaient réveiller cette âme à jamais latente. Peu importait donc que le musicien fût grossier sous tous rapports, pourvu qu'il fût né, et n'eût pas un jour cessé de vivre, au milieu de cette nature, et pourvu qu'il recelât en lui ne fût-ce qu'une étincelle de l'âme séculaire de sa race.
Et Anna Mikhaïlovna oubliait la misérable souquenille de lokhim, son caftan tout souillé et empuanté de cambouis, et, rêveuse, il lui semblait apercevoir, à travers les chaudes vibrations du crépuscule d'été, la mine bon enfant du pauvre hère, le regard très doux de ses petits yeux gris, et son sourire à la fois timide et malicieux sous ses grosses moustaches pendantes.
Souvent néanmoins une rougeur de honte et de colère lui montait aux joues, à la pensée de cette rivalité entre elle et son domestique ainsi élevé au même niveau, rivalité dont le cœur du bébé était l'enjeu, à la pensée surtout que la victoire eût échappé à ses efforts maternels.
Au-dessus d'elle les arbres se chuchotaient de branche à branche des choses peut-être moqueuses. L'azur du ciel se peuplait peu à peu de joyaux scintillants, l'ombre lentement s'épaississait, et, aux accents mélancoliques de ladoudka, une tristesse vague envahissait la jeune femme.
Ainsi lokhim possédait un exact sentiment de l'ambiance, et de l'heure, et des âges en allés, et des palpitations du cœur humain. Et elle, n'en avait-elle donc pas même une gouttelette? Pourtant, cette angoisse qu'elle éprouvait, ces larmes silencieuses qui roulaient une à une de ses yeux...
Était-ce si peu, cet amour absolu pour son pauvre petit aveugle, puisque celui-ci s'enfuyait d'elle! Ne trouverait-elle pas dans cet autre sentiment le secret de procurer à son enfant un aussi magique plaisir que celui qui l'attirait auprès de l'homme à la doudka.
Elle se rappela la souffrance trahie parle visage du bébé à l'audition de son jeu sur le piano, et elle pleura plus abondamment, la gorge étreinte d'amers sanglots.
La cécité de son enfant était devenue pour elle une douleur permanente, presque une torture physique. Sa tendresse allait s'exaltant de jour en jour, elle était tout entière possédée de cette passion, qui reliait comme par un fd invisible son cœur inquiet à la moindre manifestation de malaise chez son fils. Voilà pourquoi ce qui eût excité seulement le dépit de toute autre personne, cette rivalité avec ce paysan musicien, avait pris chez elle d'extraordinaires proportions de colère et de jalousie.
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Les jours s'ajoutaient aux jours, et aucun d'eux n'apportait de consolation pour Anna Mikhaïlovna.
Soudain, un certain soir, il sembla à la jeune femme que vibrait en elle, avec l'accent le plus authentique, au moins l'une des mélodies de la doudka. Elle se prit à espérer et s'approcha du piano. Mais, au moment de l'ouvrir, un sentiment de méfiance de soi-même l'arrêta. Elle revoyait par la pensée le bouleversement des traits du bambin et le regard dédaigneux du moujik. Il en fut ainsi à plusieurs reprises, et elle s'éloigna sans avoir même effleuré l'ivoire.
Le lendemain cependant, dans l'après-midi, comme l'enfant était à jouer au bout du jardin autour de l'oncle Maxime, elle se risqua à exécuter en sourdine la romance ukrainienne. Au début elle n'était guère satisfaite; les sons jaillis sous ses doigts étaient aussi étrang-ers que possible à ce qui chantait au tréfond de son être. Puis les accords, le rythme, le ton, et enfin l'accent, serrèrent le thème rustique de plus en
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plus près, et ma foi, les loroi'.s inconscientes du paysan aidant, et davantage encore l'amour du bébé, un moment vint où elle sentit qu'elle égalait la délicate virtuosité de lokliim. Et chaque jour dès lors, au lieu des tapageurs et pédants morceaux du genre Klaps, elle ne joua plus que les douces chansons de l'Ukraine, et celles-ci en épandant leur mélancolie par les sombres pièces de la vieille maison, amollissaient le cœur de la pauvre mère.
Un soir, enfin, elle osa se jeter dans la lutte ouverte. Une véritable joute s'engagea entre la demeure des maîtres et l'écurie. Autour du toit de celle-ci voltigeaient les trilles légers exhalés du tuyau de bois, et par les fenêtres grandes ouvertes du salon, les accords arrachés au piano couraient à leur rencontre, crânement bien qu'en frémissant un peu.
D'abord ni Pierre ni lokhim ne voulurent prêter la moindre attention à la « musique d'owtre-mer », contre laquelle chacun d'eux avait son genre de prévention. L'enfant fronçait les sourcils et, en s'impatienlant, disait à son ami, dès que celui-ci s'arrêtait :
— Joue, mais joue donc!
Cette fois personne ne céda. Le soir suivant,
lokliim s'interrompait plus fréquemment. Le surlendemain, il joua moins encore, et Pierre, les oreilles décidément distraites du côté de la maison, oubliait déjà de le gourmander. Le palefrenier s'attristait bien un peu. Mais il murmurait :
— C'est beau tout de même!
Et prenant le petit aveugle dans ses bras, il traversa la cour à pas de loup et vint écouter sous les fenêtres du salon.
Anna Mikbaïlovna constata que se taisait complètement son rival le flùtiot.
C'était le triomphe! Son cœur en battit à éclater.
Et en même temps s'envola le ressentiment qu'elle avait voué à lokhim. Elle était si heureuse, et il était si évident que ce bonheur lui venait de cet homme qui, sans s'en douter, lui avait appris le moyen de ramener à elle son enfant, et de procurer à celui-ci de multiples sensations de jouissance.
Le lendemain matin, Pierre entra au salon avec une timide curiosité. Il n'y avait pas pénétré depuis que « l'hôte » venu de la ville s'y était installé avec ce bruit si désagréable. Les mélodies de la précédente soirée, en conquérant son attention, avaient complètement changé ses sentiments à l'ég-ard de l'instrument. Il alla lentement vers celui-ci, et, arrivé à peu de distance, s'arrêta, prêtant l'oreille. Il était seul. Sa mère, assise au fond de la pièce voisine, le regardait par la porte ouverte et, retenant sa respiration, épiait chacun de ses mouvements et chaque expression de sa nerveuse physionomie.
Il fit encore deux ou trois pas en avant, se pencha, étendit la main, rencontra la surface lisse de la caisse. Aussitôt il la retira, inquiet. Puis il réitéra ce geste par deux fois, et enfin s'approcha tout à fait. Il commença à étudier les dimensions et les formes, se courbant vers le parquet pour palper les pieds de l'instrument, longeant les trois côtés libres, promenant sa main sur le couvercle.
Ses doigts tombèrent sur les touches polies, un son grave s'éleva tremblotant. L'enfant, immobile, l'écouta lougucment avec une visible émotion, et son ouïe suivait encore dans l'air les dernières vibrations alors que la mère ne les percevait déjà plus. Il pressa do nouveau la même touche, mais plus fort, puis, promenant la main au-dessus du clavier entier, appuya sur une note haute. Il laissait à chaque son tout le temps de se balancer, trembler et mourir dans l'air, et ses traits décelaient non moins de tension d'esprit que de complète satisfaction. Il était bien évident qu'il ne s'était jamais encore délecté autant qu'à l'audition de ces vibrations, et par cette immédiate dévotion des tons simples, éléments premiers de toute mélodie, se manifestait une pure vocation artistique.
Il semblait })rètcr à chaque son un supplément de qualités respectives. Sa main portait-elle sur une note claire et gaie, il levait sa face soudain animée, comme si d'un regard intérieur il eût accompagné l'ascension des ondes sonores vers les couches supérieures de l'atmosphère. Eveillaitil le confus bourdonnement d'une note opposée, il avciit l'air de chercher à quel endroit du parquet sétait efïbndrée cette note en éparpillant ses
derniers palpitements aux quatre coins de la pièce.
L'oncle Maxime, si singulier que la chose pût paraître, ne dissimulait pas la mauvaise humeur que lui causaient ces débuts musicaux. D'une part, il est vrai, l'invalide était heureux que se fut chez l'enfant révélée si nettement une aptitude aussi incontestable, et que son avenir se précisât sitôt. Mais de l'autre, il éprouvait une pénible désillusion.
— La musique certes, est une force puissante pour dominer l'âme de la foule. Voilà cet aveugle qui va réunir des ribambelles de belles dames et de beaux messieurs, pour leur jouer des valses, et des nocturnes, et des allégrettos, et des andantes, et que sais-je encore. Et tous ces gens vont tirer leur mouchoir pour se bouchonner les yeux à qui mieux mieux. Mais après?... quoi?...
Là se résumait toute l'idée que l'oncle Maxime se faisait de la musique.
— Tant pis! Au fait le pauvre petit n'a guère le choix; qu'il se pose donc dans la vie par ce qu'il pourra. C'est égal, musique pour musique, j'aurais préféré le chant. Cola ne se contente pas en effet d'attendrir les auditeurs, cela présente des tableaux qui remuent, cela vous fait
rêver d'action, vous allume du courage dans la poitrine.
Et tout bourru il se rendit le soir même à l'écurie pour dire à lokhim :
— Imbécile, ne peux-tu donc cbanter quoique romance au lieu de faire turlututu sur tonstupide flùtiot!
Bien que froissé dans la personne de sa doudka pourtant déjà suffisamment atteinte par la « musique (ï outre-mer », le palefrenier entonna peu d'instants après une des chansons les plus populaires du pays :
Au pcncliant de la montagne, le glaneur glane...
L'air est aigu, les finales sont prolongées à l'infini, et l'ensemble est comme imprégné de la mélancolie d'un passé lointain. Il n'y a là ni sanglant démêlé, ni geste héroïque; ce n'est pas l'adieu du Kosak à sa bien-aimée non plus qu'un récit d'expédition à bord des légères tcha'iki sur le Danube ou la mer Noire. C'est un croquis fugilif qui surnage dans la mémoire de la Petite- Russie, tel un rêve, ou le fragment d'une évocation d'un âge historique, de ce temps des aïeux qui a laissé si peu de traces, à part les Bourh ânes,
ces tumuli au-dessus desquels palpite à minuit le feu follet, et d'où sort parfois la sourde plainte de l'enseveli. Telle est cette chanson ukrainienne qui va, hélas, se chantant de moins en moins :
Au penchant de la montagne, le glaneur glane... Et au pied de la montagne, les Kosaks viennent, Voilà les Kosaks !
Et dans l'imagination de lokhim cela prend corps. Il voit sur la verte montagne les bonnes gens se courber pour ramasser les épis d'or, et par la plaine il regarde défiler interminablement les escadrons après les escadrons dans les lueurs vermeilles du couchant. C'est Doroschenko qui amène sa horde, la horde des Zaporojes. Les visages des cavaliers se confondent dans les ombres du soir... Et à mesure que chaque note de la chanson lentement chemine dans l'air, un Kosak surgit du crépuscule, passe, s'efface, bientôt suivi d'un autre...
Pierre écoutait gravement. La verte montagne des glaneurs évoquait pour lui la colline au pied de laquelle il avait entendu la rivière clapoter parmi les cailloux. Quant aux glaneurs et à la moisson, il savait déjà ce que c'était; il lui semblait entendre le pas rythmique des hommes
chargés de cette tâche, le sifflement de la faucille coupant les gerbes, le bruissement de celles-ci quand elles s'abattent.
Puis avec la chanson qui sautait à ce qui se passait dans la plaine, son imagination descendait au pied de la montagne. Le sifflement des faucilles se taisait, car les moissonneurs avaient beau continuer leur travail, Pierre savait qu'on ne pouvait plus les entendre, tant ils étaient haut dans l'espace, — plus haut que les sapins sur la colline, les sapins dont lui parvenait encore le murmure lorsqu'il s'asseyait au bord de la rivière. Une quantité extraordinaire de sabots de chevaux martelaient le sol; il y en avait tant, que la steppe obscure en vibrait d'un murmure énorme. Voilà les Kosaks! Ou lui avait aussi appris, en effet, ce que c'étaient que les Kosaks.
Un regard suffit à l'oncle Maxime pour constater que la cécité n'empêchait pas l'enfant de comprendre les tableaux suggérés par la chanson.