CHAPITRE III
En vertu du régime établi sur les indications de l'oncle Maxime, Faveugle était livré autant que possible à ses propres efforts, et cette méthode produisait les meilleurs résultats. A le voir dans la maison on ne l'eût pas cru infirme; il allait et venait partout plein d'assurance, et s'occupait avec ses jouets ni plus ni moins qu'un autre.
En outre, le vétéran veillait au développement physique de son neveu; il lui faisait faire de la gymnastique, et lorsque le bambin eut six ans, il lui fit cadeau d'un petit cheval très tranquille.
La maman ne pouvait d'abord s'imaginer que son petit aveugle put monter à cheval, et l'idée
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de l'oncle Maxime lui semblait saugrenue, sinon funeste. Mais l'autre tint bon, si bien que, trois mois après, l'enfant sautait gaiment en selle sans souffrir qu'on l'y aidât. lokbim raccompag-nait dans toutes ses promenades pour l'avertir des détours du chemin.
La cécité n'entravait donc en rien le développement normal de l'enfant, et ainsi son influence sur le moral était considérablement affaiblie. Pierre était un peu grand pour son âge. Ses cheveux noirs faisaient ressortir la pâleur de son visage aux traits fins et expressifs, et auquel la fixité des grands yeux prêtait un caractère tout particulier, qui attirait immédiatement l'attention. Cette absence de regard, une ride creusée verticalement entre les sourcils par la tenace réflexion, l'habitude de pencher la tête en avant, et une vague teinte de tristesse qui enveloppait cette physionomie si belle, c'était là tout ce qui révélait en lui un aveug-le, de même aussi parfois qu'un souffle vif et saccadé d'impatience ou d'agacement lorsque, dans un endroit moins famiUer que les autres, il lui arrivait de se tromper d'objet ou se heurter à un obstacle imprévu.
Les impressions auditives avaient pris dans
son existence une importance prépondérante. Les qualités du son étaient devenues comme les formes de sa pensée, le but où convergeait tout son travail cérébral. Ces mélodies s'implantaient dans sa mémoire, moins encore par l'analyse interne de leur dessin que par leur accent tragique, jovial ou mélancolique. Surtout il épiait les bruits de la nature ambiante, qui, pour lui, prenaient corps indissolublement dans toute chanson locale entendue en même temps; puis i spontanément il traduisait à sa manière l'harmonie ainsi composée, improvisant quelque chose 011 il eût été malaisé de dissocier la trame de la chanson ukrainienne des adjonctions personnelles à l'enfant. Les deux éléments se confondaient du reste au point que lui-même ne pouvait plus arriver à les considérer séparément.
Il retenait vite et bien tout ce que sa mère lui enseignait sur le piano, mais la doudka de lokhim n'avait pas perdu son affection. La « musique d'ow^re-mer », certes, était plus sonore, plus nuancée, plus étendue, seulement il n'y avait pas moyen de la déplacer, au lieu que le flûLiot pouvait être emporté dans le jardin, dans les champs, dans la steppe particulièrement, où ses modulations trouvaient leur véritable cadre. Quand
Pierre en jouait au milieu de la plaine, il ne savait plus si c'était le vent qui murmurait des rêveries tristes autour de lui, ou si c'était le flageolet qui soupirait ses propres peines.
Cette passion irrésistible pour la musique fut le véhicule de son progrès intellectuel. L'oncle Maxime s'en servait pour initier son neveu à l'histoire du pays. Le passé se déroula devant la pensée de l'aveugle en tableaux auditifs, s'il est permis de s'exprimer de la sorte. D'abord Pierre apprit la vie et la légende des héros par les vieilles rapsodies, et aussitôt la littérature l'attira.
A neuf ans commencèrent des leçons régulières. Le vétéran s'était assimilé les plus modernes méthodes d'enseignement des aveugles. Ses explications séduisaient l'enfant; elles apportaient dans son existence monotone un élément nouveau, et elles élucidaient et définissaient les sensations de l'ouïe désormais équilibrées par l'afflux des images suggérées. La journée se remplissait pour lui; il pouvait croire qu'il menait la pleine vie dont est susceptible un humain de cet âge. Aussi semblait-il souvent perdre conscience de son infirmité.
Pourtant une mélancolie anormale émanait
toujours de ses traits, de ses gestes, de son caractère. L'oncle Maxime l'attribuait au manque de société enfantine, ce à quoi il s'eiïorça de remédier.
On fit venir des enfants du village. Ils étaient sauvages et gauches. Intimidés par la présence des maîtres, ils étaient encore plus gênés par la cécité de Pierre. Ils demeuraient groupés dans un coin, chuchotant entre eux avec des mines apeurées. Les laissait-on seuls dans le jardin ou les champs, ils s'enhardissaient peu à peu et entreprenaient quelque jeu. L'aveugle s'écartait alors, écoutant avec une visible tristesse Tinsouciant babillage de ses camarades improvisés.
Parfois lokhim assemblait tout le monde autour de lui et se mettait à débiter des contes, des fables, des anecdotes. Les petits paysans étaient familiarisés avec le diable et les malignes sorcières qui peuplaient ces récits, et à chaque instant ils pouffaient de bon cœur. Pierre écoutait avec beaucoup d'attention, et riait rarement. L'humour de toutes ces balivernes lui devait être inaccessible. Mais aussi c'est qu'il ne pouvait voir danser les feux follets dans les yeux du narrateur et tressaillir, baroques, les longues, longues moustaches.
Vers cette époque mourut le possesseur d'un petit bien voisin, un lioinme inquiet qui avait trouvé le moyen d'avoir des démêlés avec le si placide père du petit aveugle. Il fut remplacé par les laskoulski, deux bons vieillards en pleine lune de miel. M. Jacob laskoulski n'avait pu que sur le tard mettre de cùté les derniers roubles de la somme nécessaire pour Facliat d'une propriété où établir son ménage; en attendant cet heureux moment, il avait géré des fermages de droite et de gauche, tandis que ]Vr^° Agnès servait la comtesse Troisétoilska en qualité de femme de chambre. Quand les fiancés marchèrent ù l'autel, c'est-à-dire lorsqu'ils jugèrent le total de leurs économies enfin suftlsant. Lui était déjà chauve, et Ji'//e exhibait des papillotes blanches de chaque côté de son visage pudiquement rougissant.
Leur bonheur fut parfait en tous points. Le fruit de cet amour sénile fut une fille, qui avait le même âge que Pierre. Une fois installés pour leurs vieux jours dans ce petit coin bien à eux, les vieillards y menèrent une vie modeste et tran-
quille qui les dédommageait de tant d'années de pérégrinations respectives à travers les maisons et les familles d'autrui, La propriété était du reste assez avantageuse.
Dans l'angle où brillaient les ikônes enguirlandées de lierre, la bonne vieille avait, entre le buis et le cierge, empilé quantité de sacs petits et grands, bourrés d'herbes, avec lesquelles elle soignait son mari, leurs gens, et les paysans d'alentour. Un fort arôme de droguerie emplissait la maison, et dès qu'on se souvenait des deux excellents petits vieillards, et de leur isba proprette, on ne pouvait éviter de respirer par la pensée l'âme de toutes les panacées conservées sous les ikônes.
La fillette, avec sa longue tresse blonde et ses yeux bleus, grandissait là solitaire. Deux choses frappaient dans son aspect : la solidité de ses muscles et la fermeté empreinte sur sa physionomie. La paix de cette union tardive semblait s'être reflétée dans le calme de ses mouvements, la précocité de ses raisonnements, la gravité presque de son regard. La présence d'étrangers ne l'intimidait point. Si elle prenait part aux divertissements d'autres enfants, sa gracieuse nonchalance décelait bien qu'elle n'agissait ainsi
que pour leur faire plaisir. Se promener dans le jardin, cueillir des fleurs, s'amuser à quelque jeu sobre, il ne lui en fallait pas plus pour se distraire. Surtout elle aimait discuter avec sa poupée, qu'elle feignait plutôt grande personne qu'enfant.
Un jour, Pierre était seul sur le tertre au bord de la rivière. Le soleil se coucbait dans un silence qui n'était troublé que par l'intermittent et lointain bruissement d'ailes de nuées d'oiseaux regagnant le village. L'enfant venait de cesser de jouer pour s'étendre sur l'herbe, tout à la douceur du beau soir d'été. Une torpeur délicieuse l'envahissait. Soudain il entendit des pas. Il se souleva sur son coude et prêta l'oreille. On s'arrêta au pied du monticule, La démarche lui était inconnue,
— Petit garçon, fît une voix d'enfant, ne saistu pas qui a joué du flageolet ici il y a un moment?
L'aveugle n'aimait pas qu'on troublât ses songeries solitaires, aussi fût-ce sur un ton maussade qu'il répondit :
— C'est moi.
Un cri d'étonnement s'éleva, et la voix reprit, une voix de fillette évidemment :
— Oh! que c'est beau!
Pierre se tut. Puis, comme il n'entendait pas s'éloigner l'importune, il finit par grommeler :
— Pourquoi donc ne vous en allez-vous pas?
— Et toi, pourquoi donc me cliasses-lu? repartit l'autre de sa voix pure et simple.
L'ouïe de l'aveugle était impressionnée agréablement, ce qui ne l'empêcha pas de reprendre sur le même ton peu engageant :
— Je n'aime pas qu'on rôde autour de moi. La fillette éclata de rire.
— En voilà des histoires! s'exclama-t-elle. La terre entière est-elle tienne? Peux-tu empêcher n'importe qui d'y aller et venir à son idée?
— Maman a ordonné que, lorsque je suis ici, personne n'en approche.
— Qui ça, ta maman? interrogea ingénument la petite. Et la mienne qui m'a permis de marcher sur le bord de la rivière !
L'aveugle, gâté par la pitié générale, n'était guère habitué à la contradiction. Le rouge de la colère lui monta aux joues. Il se leva et gronda, nerveux, brutal :
— Allez-vous-en !... x4.11ez-vous-en!...
On ne sait comment se fût terminée cette scène, si ne l'avait interrompue la voix de lokhim qui de là-bas appelait Pierre pour le thé. L'aveugle descendit le tertre en courant, pas assez vite cependant pour ne pas saisir derrière lui une exclamation indignée :
— Fi! le méchant g-amin!
Le lendemain à la même heure, Pierre était assis à la même place, et il réfléchissait à ce qui s'y était passé la veille. Son courroux était tombé. Au contraire, il souhaitait maintenant de tout cœur que là fillette vînt de nouveau. Les enfants qu'il avait connus jusqu'alors ne savaient que glapir, se chamailler, pleurnicher. Tandis que celle-là avait la voix si douce, si tranquille! Il regrettait fort de l'avoir offensée : sans doute elle ne repasserait jamais par ici. Et ma foi, trois jours de suite elle ne parut point.
Le quatrième soir, voilà qu'il entendit son pas au bord de la rivière. Elle marchait lentement en fredonnant à mi-voix quelque ritournelle.
14i LE MUSICIEN AVEUGLE
— Dites, s'écria-t-il lorsqu'il la sut tout près, n'êtes-vous pas la petite fille de l'autre jour?
Elle ne broncha point. Les cailloux continuaient de bruire sous ses pas. A l'indifférence affectée de son chantonnement il comprit qu'elle le narguait. Pourtant, après quelques pas, elle s'arrêta. Trois ou quatre secondes s'écoulèrent silencieuses. La fillette achevait un bouquet de fleurs des champs, et le garçonnet attendait toujours une réponse.
— Vous ne voyez donc pas que c'est moi en effet? fit-elle enfin avec une grande dignité en contemplant son bouquet terminé.
Cette question si simple, si naturelle, retentit douloureusement dans le cœur de l'aveugle. Il se tut, et ses mains tourmentaient le gazon, l'arrachant nerveusement brin à brin. Mais l'autre, sans bouger non plus que lâcher son bouquet, reprit :
— Qui t'a appris à jouer si bien du flageolet?
— C'est lokhim.
— Ah!... Et pourquoi es-tu si méchant?
— Mais... vous voyez bien que je ne me fâche pas contre vous.
— En ce cas, voulez-vous que nous jouions ensemble?
— Je ne sais pas jouer, murmura-t-il, tout triste.
— Tu ne sais pas jouer?... Et pourquoi?
LE MUSICIEN AVEUGLE i43
— Comme ça.
— Non, dis, pourquoi?
— Gomme ça, répéta-t-il d'une voix à peine intelligible.
Jamais il n'avait eu à parler à personne de son infirmité, et le ton calme et la question naïve de la fillette le torturaient affreusement.
Elle gravit le tertre et s'assit auprès de Pierre.
— Gomme tu es drôle! fit-elle avec pitié. G'est sans doute parce que tu ne me connais pas encore. Dès que tu me connaîtras, tu n'auras plus peur de moi, va.
Elle parlait bien gentiment. Il entendit qu'elle jetait une poignée de fleurs dans son tablier étalé devant elle.
— Où les avez-vous cueii'es? demanda-t-il.
— Là, et d'un mouvement de tète elle indiquait l'endroit.
— Dans la prairie?
— Non, là.
— Sous le taillis, alors. Et quelles sont ces ileurs?
— Tu ne connais donc pas les fleurs?... Que tu es bizarre!... Vrai, tu es tout à fait bizarre...
Il saisit une fleur, et promena légèrement le bout des doigts sur la corolle :
LA. FORtT MURMURE. 13
diO LE MUSICIEN AVEUGLE
— C'est (lu muguet.
Puis passant à une antre :
— Et ceci de la violette.
Il voulut faire connaissance de la même façon avec sa compagne. De la main gauche il la prit par l'épaule, et de la droite il se mit à palper le visage, s'attardant cà et là à étudier les traits inconnus. Il le fit avec une telle vivacité, que l'autre, stupéfaite, ne put trouver à prononcer un mot. Elle le considérait, effarée, écarquillant les yeux. Et ce fut seulement en cet instant qu'elle remarqua combien était étrange la physionomie pâle et fine de ce bambin, avec cette expression de tension extrême qui discordait tant avec l'immobilité du regard. Les pupilles étaient dirigées n'importe où, sans relation aucune avec les paroles ni les gestes, et uu rayon du couchant s'y reflétait fantastiquement. La pauvrette se crut en proie à un cauchemar poignant. Ayant réussi à dégager son épaule, elle bondit sur pieds.
— Méchant ! pleurait-elle rageusement, pourquoi m'effrayer ainsi? Que t'ai-je donc fait?... Dis?... dis?...
Lui demeurait assis , étonné, ne comprenant pas. 11 baissait la tête. Un mélange de dépit et d'humiliation commençait à bouillonner en lui.
et il souffrait atrocement. Pour la première fois il concevait l'entière portée de son malheur, en apprenant qu'une infériorité physique peut n'inspirer pas seulement la compassion, mais aussi la peur. S'il était incapable encore de se rendre un compte exact de tout cela, du moins sa conscience en ressentait-elle confusément une impression profonde.
11 se laissa tomber de côté sur l'herbe, et ses larmes coulèrent. Une crise de sanglots lui secoua tout le corps, d'autant plus violente que, par amour-propre inné, il s'efforçait à l'étouffer.
La fdlette, qui déjà dévalait vers la rivière, entendit pleurer derrière elle et revint sur ses pas, étonnée. Dès qu'elle l'eut vu, le visage caché dans l'herbe, et tout à ce gros chagrin :
— Ecoute, fit-elle le plus doucement qu'elle put, de quoi pleures-tu? Tu crois peut-être que je vais me plaindre? Oh non, va, je t'assure que je ne le dirai à personne.
L'indulgente bonté de ces paroles , au lieu d'enrayer le flux des larmes, ne réussit qu'à le précipiter davantage. Alors la mignonne s'accroupit auprès de Pierre, et ne sachant que penser se mit à lui caresser les cheveux; puis elle lui souleva la tête, et, avec la sollicitude
d'une petite maman, lui essuya les yeux avec son mouchoir.
— Allons, ne pleurons plus. Je ne suis plus fâchée, puisque je vois que tu regrettes de m'avoir effrayée.
— Je ne voulais pas t'effrayer, murmura-t-il en soupirant péniblement.
— Bon, bon, n'en parlons plus. Tu ne le feras plus jamais, pas?
Elle s'assit à son côté, et cette fois il ne protesta point. Il avait maintenant la face tournée vers le couchant, et dans ses yeux immobiles les rayons rougeâtres du soleil à son déclin irisaient de reflets singuliers les larmes encore mal séchées. Elle recommença à s'inquiéter de celte expression, qui eût semblé diaboliquement méchante, si une grande peine n'eût émané des traits du bambin.
— C'est égal, reprit-ello, tu es tout de même bien drôle,
— Je ne suis pas drôle, riposta Pierre dans un humble gémissement. Non, je ne suis pas drôle... je suis... aveugle.
— Aveugle! s'écria-t-elle tremblante, et la révélation était tombée comme une balle de plomb sur son cœur d'enfant.
— Aveugle I répétait-elle à mi-voix, toute remuée d'une poignante pitié.
Son air de petite bonne femme tomba du coup; elle entoura de ses deux bras le cou du garçonnet, appuya sa joue contre la sienne, fondit à son tour en larmes amères, en vraies larmes d'enfant désolé.
Des minutes passèrent. Elle cessa de pleurer, mais de temps en temps elle poussait de profonds soupirs. De ses yeux tout humides encore et aux paupières gonflées et rougies, elle regardait le soleil qui, dans le couchant embrasé, sombrait lentement derrière la ligne noire de l'horizon. L'énorme boule de feu émit enfin sa suprême gerbe de flammes qui, jaillit en étincellcments éblouissants au-dessus de la longue lisière bleue de la lointaine forêt. Une vapeur fraîche montait de la rivière, et la paix du soir, à mesure qu'elle tombait, se reflétait sur la physionomie de l'aveugle qui, demeurait silencieux, dans son étonnement de la soudaine et chaude commisération dont il était l'objet de la part de cette fillette inconnue.
— J'ai bien de la peine, balbutia celle-ci avec un dernier sanglot.
Puis, se maîtrisant, elle essaya de reprendre la conversation sur un autre sujet:
— Yoilà le soleil couché, fil-elle.
— Je ne sais pas comment il est, répondit-il tristement. Je ne fais que le sentir.
— Tu ne connais pas le soleil?
— Non?
— Et ta maman, tu ne la connais pas?
— Oh ! si ! Je la reconnais de loin à la démarche.
— C'est vrai , moi aussi je reconnais bien la mienne les yeux fermés.
— Vous savez, dit brusquement Pierre, non seulement je sens le soleil, mais je sais quand il est couché.
— Et comment?
— Parce que... au fait, je ne saurais l'expliquer moi-même.
— Ah!
Et, probablement satisfaite, elle n'insista pas.
— Je peux lire aussi, reprit-il, et bientôt je saurai écrire.
— Et... Mais par discrétion elle ne continue pas sa question.
Lui ne laissa pas de deviner ce qu'elle voulait dire, et ajouta :
— Je lis avec les doigts.
— Avec les doigts?... Moi, je ne pourrais jamais y arriver. Je lis déjà difficilement avec les
veux. Il est vrai, papa dit souvent que les femmes ne sont pas fortes pour l'étude.
— Eh bien, je lis même en français!
— Gomme tu es savant! s'exclama-t-elle avec admiration. Mais j'ai peur que tu prennes froid. Il y a un brouillard épais au-dessus de la rivière.
— Et toi?
— Oh! moi, je ne crains rien.
— En ce cas, moi non plus. Comment un homme prendrait-il froid plutôt qu'une femme? L'oncle Maxime dit qu'un homme ne doit avoir peur de rien, ni du froid, ni de la faim, ni de la foudre.
— Maxime, celui aux béquilles? Je l'ai déjà vu. Il est terrible.
— Il n'est pas terrible du tout. Au contraire, il est très bon,
— Je te dis qu'il est terrible. Que peux-tu en savoir toi, puisque tu ne l'as jamais vu.
— Je le connais bien. C'est lui qui m'enseigne tout.
— Il te bat?
— Jamais ! et même jamais il ne se fâche contre moi.
' — Ça, c'est bien de sa part. Comment en efîet
pourrait-on frapper un petit garçon aveugle. Ce serait un grand péché.
— Et jamais il ne frappe personne plus que moi.
Il se leva, troublé, car il venait crentendre à peu de distance le pas de lokhim.
La haute silhouette de celui-ci se profila au pied du tertre, et sa voix s'éleva :
— Petit maître!
— On t'appelle, chuchota la fillette.
— Oui, mais je n'ai pas du tout envie d'y aller.
— Par exemple ! Il faut nous séparer, on nous attend chacun de notre côté. Je reviendrai te voir demain.
Elle tint sa promesse. Et même elle arriva plus tôt qu'il ne l'attendait.
Comme il était à sa leçon de l'après-midi, il leva soudain la tête, prêta l'oreille, et dit :
— Laisse-moi pour quelques instants , veux-tu, oncle Maxime? Voilà la petite fille.
Le vétéran, intriaué, suivit son neveu sur le perron.
La nouvelle amie de l'aveugle franchissait au même moment la porte cochère, puis elle se dirigea tranquillement vers Anna Mikhaïlovna qui passait précisément.
— Que veux-tu, mignonne? demanda la jeune femme, croyant qu'on envoyait la fdlette pour quelque commission.
L'autre lui tendit la main en la questionnant :
— C'est à vous le petit garçon aveugle?
— A moi en effet, répondit Anna Mikhaïlovna en admirant ses grands yeux purs et la simplicité de ses manières.
— Maman m'a permis de venir le voir.
Pierre accourait, et derrière lui approchait la
haute stature de l'oncle Maxime.
— Maman, c'est la petite fille d'hier, je t'en ai parlé!... Seulement, c'est l'heure de ma leçon...
— Pour cette fois je vais prier l'oncle Maxime de te mettre en récréation.
La fillette se trouvait à l'aise comme chez elle. S'avançant vers le vétéran, qui se tenait raide sur ses béquilles, elle lui tendit la main :
— C'est bien à vous, dit-elle avec sa gravité de petite femme, de ne pas battre le petit garçon aveugle. Il me l'a dit.
— Pas possible, madame? fit l'autre avec un
i;j4 le musicien aveugle
sérieux non moins comique, en prenant dans sa large main la menotte de l'enfant. Je suis fort reconnaissant à mon élève d'avoir su bien disposer, en ma faveur une aussi charmante personne.
Et, éclatant de rire, il se mit à doucement lui tapoter les joues. Le regard franc de cette gamine l'avait conquis de suite, lui qui faisait pourtant profession d'exécrer la femme dès l'enfance.
— Vois donc, Anna, dit-il à sa sœur avec un malicieux sourire, Pierre commence à se créer personnellement des relations. Et avoue qu'en dépit de son infirmité il n'a pas plus mal choisi qu'un autre.
— Je ne comprends pas ce que tu veux dire, riposta-t-elle sévèrement, les joues rougissantes soudain.
— Bah! je plaisante.
Et il se tut, sentant qu'il avait touché à celle des questions d'avenir qui tourmentait le plus la jeune mère.
Celle-ci examina un instant encore la fillette, et puis, se penchant soudain, l'embrassa avec une tendresse passionnée. L'autre répondit à cette caresse imprévue avec le même regard clair, bien que légèrement étonné.
LE MUSICIEN AVEUGLE loo
A dater de ce moment, des rapports suivis se nouèrent entre la métairie des laskoulski et la propriété des Popelski. La petite É véline, qui se rendait chaque jour chez ceux-ci, ne tarda pas à devenir un second élève pour l'oncle Maxime.
D'abord cette méthode d'éducation mixte n'avait guère souri au papa Jacob. Selon ses opinions, la femme en savait toujours assez pourvu qu'elle inscrivît son linge et tînt à jour son livre de dépenses. Puis, il était bon catholique, et l'ancien Garibaldien lui semblait un parfait hérétique. Aussi vrai que Dieu est au ciel. Voltaire est en enfer, où tous ses adeptes vont le rejoindre. L'oncle Maxime, en sa qualité de voltairien notoire, était donc voué aux flammes éternelles . Mais ayant fait plus ample connaissance avec cet homme terrible, il vit bien qu'il avait affaire, d'abord à un homme de bonnes mœurs, puis à une grande intelligence, et enfin à une grande bonté. Aussi l'affaire fut-elle conclue assez rapidement.
Néanmoins, le vieux gentilhomme n'était pas encore tout à fait exempt d'inquiétudes, et en amenant sa fille pour la première leçon, il crut nécessaire de lui adresser une allocution solennelle, destinée en réalité surtout à l'oncle Maxime.
— Ecoute, Yéla, prononça-t-il en prenant la
petite par l'épaule et jetant un regard au futur professeur. Rappelle-toi' que Dieu est au ciel, et que son pape est dans la sainte Ville de Rome. Je te dis cela, moi, Jacob Valentin laskoulski, et tu dois m'en croire, car, primo, je suis ton père.
Le mot latin avait été soulig-né d'un nouveau regard à l'adresse de l'invalide, afin que celui-ci fût bien prévenu que l'homme qui se trouvait en face de lui n'était pas lui non plus étranger à la science, et que par conséquent il était malaisé à induire en erreur.
— Secundo, je suis gentilhomme, d'une lignée très ancienne, qui a dans son blason, non seulement une corneille et une lance, mais, fais-y attention, une croix sur champ d'azur. Tous les laskoulski furent de preux chevaliers, tous ont fait leur devoir ot^his terrarum, c'est-à-dire dans toutes les affaires terrestres et célestes. J'ai dit.
— Ne craignez rien, fit en souriant l'oncle Maxime. Nous n'avons pas l'intention d'enrôler des fillettes dans les Mille de Garibaldi.
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L'inslruction simultanée fut très profitable aux deux enfants. Pierre apprenait naturellement avec moins de facilité. Mais l'équilibre nécessaire à l'émulation était rétabli par ce fait que la fillette tenait, en outre de la méthode ordinaire, à s'attarder à apprendre par celle des aveugles, afin d'être à même d'expliquer à son ami, dans leurs causeries, tout ce qu'un infirme de sa catégorie a grand'peine à concevoir. Pour Pierre en particulier, cette compagnie lui rendait ses études curieusement attachantes, en donnant à son élaboration cérébrale une agréable excitation.
L'amitié d'Eveline lui fut un don de sa bonne étoile. A présent il ne cherchait plus la solitude. Il avait trouvé enfin la société dont tout l'amour des grandes personnes ne lui pouvait tenir lieu, et son âme était rassérénée quand il se livrait à ce charme.
Ils allaient la main dans la main le long- de la rivière ou sur la colline. Jouait-il de la doudka, ellel'écoutait, pleine d'une naïve admiration. Lorsqu'il mettait de côté son instrument, elle entre-
prenait de lui faire partager les impressions qu'elle ressentait de la nature environnante. Elle s'efforçait, en choisissant ses mots et accentuant ses intonations, de les traduire comme elles parvenaient à son exquise délicatesse d'enfant. Lui alors, épiait le coloris caractéristique de chaque phénomène dont elle parlait. S'agissait-il de l'obscurité dense étendue au-dessus de la terre humide, elle baissait et contenait sa voix, comme accablée, et Pierre devinait l'hostile mystère des ténèbres. Si elle faisait allusion à « un nuage sombre, très sombre, qui s'avance lentement », il percevait à travers ces simples mots le souffle horrible de quelque monstre énorme rampant sur le ciel.