CHAPITRE IV
Il est des êtres prédestinés à un amour calme dans la continuité do la peine et du souci. L'allégement des afflictions d'autrui est pour eux une nécessité organique comme la respiration. La nature les a doués de la fermeté sans laquelle aucun effort prolongé n'est possible, et d'autre part elle a émoussé en eux les tendances personnelles, ou, du moins, elle en a subordonné le mouvement à l'exercice de l'aspiration prédominante. Ils paraissent froids comme les cimes recouvertes de neiges éternelles, et comme elles, ils sont ailiers. La turpitude humaine est à leurs pieds, et la calomnie roule sur leur vêtement immaculé,
ainsi que les éclaboussures d'eau sur les ailes du cygne.
La petite amie de Pierre Popelski était justement un de ces êtres comme ni la vie, ni l'éducation n'en forment que rarement, et chez lesquels le don de fier dévouement se manifeste aussitôt que le génie ou le talent chez d'autres.
L'oncle Maxime s'en aperçut dès le premier instant, et il pensa avec joie que désormais son neveu était pour ainsi dire complété, et que son développement intellectuel allait suivre un cours tranquille et régulier sans que rien put venir lui faire obstacle.
C'était là, hélas, une grande erreur.
Le vétéran estimait s'être emparé complètement de l'âme de l'aveugle ; il surveillait la croissance de toutes ses facultés, et sans doute aucun côté nouveau de ce petit être ne pouvait échapper à son contrôle. Mais lorsque vint la période de transition entre l'enfance et l'adolescence, il ne tarda pas à constater que ses prévisions reposaient sur des bases illusoires. Il n'était pas de semaine qui n'amenât quelque surprise, et l'oncle Maxime avait beau se perdre dans les plus laborieuses conjectures, il n'arrivait presque jamais à remonter jusqu'à la source de telle ou telle
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idée surgie inopinément dans le cerveau du garçonnet. Une force mystérieuse travaillait au tréfond de ce cerveau, se révélant par capricieuses intermittences en des manifestations dépourvues d'apparente relation avec n'importe lequel des modes de pensée épanouis jusque-là. Et le vieillard ne contemplait pas sans admiration l'étrange cours de la vie, qui passe éparpillée en mille procès divers reliés par un fil si ténu qu'ils semblent autant de vies à part.
En constatant qu'il n'était plus le seul à manier les conceptions de l'aveugle, que celui-ci désormais se soustrayait en partie à sa domination, il s'effraya pour l'avenir de son cher élève; il se représentait en frémissant les problèmes brûlants qui allaient devenir pour celui-ci une source d'amères tortures, et il cbercbait avidement les issues par où débordaient de toutes parts les torrents nouveaux, afin de leur opposer une digue qui assurât à l'enfant la perpétuation du calme où il avait grandi antérieurement.
La mère n'avait pas été non plus sans remarquer les éclairs révélateurs de la transformation de son enfant. Un jour, il avait couru vers elle avec une profonde émotion.
— Maman, j'ai eu un rêve!
— Ou'as-tu donc VU? demanda-t-elle, anxieuse.
— J'ai vu... toi... et puis l'oncle Maxime... et encore...
— Qui encore?
— Je ne me souviens plus.
— Et tu te rappelles comment j'étais?
Il réfléchit un instant, puis :
— Non, j'ai tout oublié... Et pourtant j'ai vu, sûrement vu.
Le phénomène se reproduisit, et chaque fois il laissait le pauvre petit plus inquiet et plus sombre.
Une fois, en traversant la cour, l'oncle Maxime entendit, dans le salon oii Anna Mikhailovna donnait à Pierre sa leçon de piano, des exercices musicaux d'un genre inusité et bizarre. Ils consistaient en deux notes seulement. D'abord des martellements précipités faisaient jaillir du clavier une note très haute, puis , brusquement, succédait une note des plus basses. Il entra, curieux de ce que pouvait bien signifier cela. Sur le seuil il s'arrêta, stupéfait de ce qu'il voyait.
L'aveugle, qui alors avait dix ans, était assis sur un tabouret aux pieds de sa mère. Auprès de lui, une cigogne apprivoisée se tenait sur une patte, le cou tendu et balançant de côté son long bec pointu. C'était un cadeau de lokbim. Elle suivait l'enfant partout et mangeait dans sa main. En ce moment il la retenait d'une main, et promenait l'autre sur son cou, son dos, ses ailes. La mère, la pbysionomie aussi avivée d'émotion que son fils l'avait concentrée d'attention, frappait sur la note baule tant que les doigts de l'aveugle erraient sur les plumes blancbes, et sautait à la basse dès qu'ils passaient sur les plumes noires.
Tous deux étaient si absorbés dans leur occupation, qu'ils n'entendirent pas entrer l'invalide.
— Anna, qu'est-ce donc? dit soudain celui-ci. Elle sursauta et répondit, rouge de confusion :
— C'est qu'il affirme discerner une difTérence entre les teintes du plumage de sa cigogne, mais qu'il ne peut comprendre en quoi consiste cette différence.
— Et alors?
— Alors... j'ai voulu essayer de lui préciser par les sons cette dilïérence de couleurs. JNe te fàcbes pas, Maxime, mais vraiment, vois-tu, je crois avoir trouvé juste.
Lui, examinant l'expression de tension maladive des traits de l'aveugle, l'envoya jouer au jardin. Puis il dit à sa sœur :
— Il ne faut pas susciter chez le malheureux des questions auxquelles tu ne pourras jamais répondre.
— Ne m'as-tu pas expliqué le contraire autrefois?
— C'est juste, mais j'ai réfléchi depuis, et surtout observé, et je suis persuadé à présent qu'il vaut mieux pour l'enfant s'habituer à sa cécité, et pour nous le préserver autant que possible de tout contact avec le monde extérieur. C'est ainsi seulement qu'il ne souffrira de ses sensations incomplètes pas plus que nous n'avons lieu de nous plaindre s'il nous manque un sixième sens.
Comme toujours Anna Mikhaïlovna se rangea à l'avis de son frère aîné. Or ils se trompaient tous deux. Lorsqu'il prétendait écarter de Pierre les impressions de l'ambiance, l'oncle Maxime oubliait un monde de sensations puissantes recelé dans les profondeurs de l'àme enfantine en tant que gage de la vie, de la nature même.
Les yeux sont le miroir de Fàme, a écrit quelqu'un. Ne serait-il pas plus exact de les comparer à des fenêtres ouvertes du monde extérieur sur l'intimité du moi, pour l'irruption des sensations lumineuses; car, qui peut dire quelle partie, si infime soit-cUe, de notre organisme, échappe à l'action des vibrations visuelles?
L'homme est un anneau dans cette chaîne infinie de la vie qui se traîne des abîmes insondables du passé aux lointains éternellement fuyants de l'avenir. Or, voici que pour un de ces anneaux, pour le petit Pierre, un mauvais hasard a clos ces fenêtres du monde à l'àme : cette existence doit s'écouler an milieu des ténèbres. En faut-il déduire pourtant que toutes les fibres sont brisées qui rattachent cette àme débile à l'âme saine de ses ascendants; que, en d'autres termes, ses facultés ont perdu l'innée tendance à la satisfaction, que son instinct ne tressaille pas dans la nuit d'aspirations vers la lumière?
Les énergies héritées de génération en généralion somnolaient, tapies dans quelque coin inex-
ploré, confuses virtualités assoiffées d'un rayon qui les vînt fermenter. Et les belles fenêtres étaient obturées hermétiquement, la destinée de l'enfant était écrite dessus en termes clairs : jamais ne surgirait le rayon tant espéré, ce serait toujours la nuit, la nuit toujours.
Une nuit hantée de fantômes, vagues revenants des générations antérieures, âmes mal ensevelies d'un passé dont la trace ne s'efface point.
Si cette existence se fût écoulée entre la peine et la nécessité, la pensée y eût été accaparée par les souffrances d'origine extérieure. Mais tout le monde s'ingéniait à écarter de l'aveugle toute impression de ce genre. La tranquillité et la sécurité les plus complètes lui étaient ménagées. Et le silence ainsi imposé à son être intérieur ne lui faisait que plus douloureusement ressentir son infirmité. La conscience s'affirmait chaque jour plus nette d'un avide besoin de satisfaction sur une voie encore inexplorée, d'une irrésistible incitation à appliquer toutes les énergies latentes qui s'exaspéraient de ne point trouver d'issue pour leur expansion hors d'une âme enténébrée.
Chaque humain connaît cela pour l'avoir éprouvé à cet âge. Chez les êtres normaux cet afflux de souhaits et de pressentiments se résout
en rêves splendides ou délicieux. L'alTreuse angoisse lisible dans la physionomie de l'aveugle trahissait un chaos de formes vagues, changeantes, insaisissables, énigmes monstrueuses, horribles larves en lesquelles se transfigurait la nature dans ce chaînon faussé de la trame de vie.
Tout ce que pouvait obtenir l'oncle Maxime dans ses efforts pour combattre cette poussée d'aspirations, c'était d'éviter soigneusement les sensations auditives ou tactiles susceptibles d'en aviver l'ardeur. De la sorte il pensait, non pas diminuer les souffrances de l'aveugle, mais empêcher leur progression régulière. Ce point sauvegardé, le vétéran ne se dissimulait pas que rien ni personne ne valait assez pour soustraire son neveu à cette affreuse destinée, dont toutes les étapes déjà se dessinaient comme s'amoncellent les nuages précurseurs de la tempête.
La vivacité naturelle de l'enfant allait s'atténuant ainsi qu'une vague peu à peu s'apaise. Le rire qui autrefois lui échappait à chaque bonheur
dans ses perceptions auditives, devenait rare. Le sens du comique, la joie en général, lui étaient étrangers de plus en plus. En revanche il s'assimilait avec une singulière facilité toute la vague mélancolie, toute la vaporeuse imprécision qui émane du Midi russe , et leur écho enregistré fidèlement dans la chanson populaire. Les larmes lui jaillissaient des yeux dès qu'il entendait quelque vieille romance locale. La passion de l'isolement l'avait reconquis plus puissamment que jamais. Lorsqu'il allait se promener durant les heures laissées lihres par son éducateur, on veillait à ce que personne ne le troublât dans l'endroit écarté qu'il gag-nait bientôt.
Assis alors sur quelque kourhane dans la steppe ou sur la berge d'un ruisseau, il demeurait immobile, tout oreilles au murmure des feuillées, aux frissons de l'herbe, aux soupirs du vent par la libre étendue. Ces bruissements subtils s'harmonisaient à souhait avec le fond de son âme. Là il comprenait la nature jusqu'à l'extrême degré du possible. Elle ne l'y tourmentait pas de questions insolubles; lèvent le pénétrait doucement; l'herbe lui adressait des chuchotements caressants, tout lui était compatissant. Il s'abandonnait à une torpeur délicieuse, et quelque chose d'amollissant lui
gonflait la poitrine pour se répandre peu à peu dans l'être entier. Il finissait par se renverser dans l'herbe et pleurer sans bruit, sans amertume, sans angoisse. Ou bien il prenait sa doudka et s'oubliait longtemps à en jouer, s'efTorçant de traduire par des mélodies spontanées l'harmonie concordante de ses peines et du frissonnant silence de la steppe.
On conçoit aisément que toute voix humaine, ou même tout son émanant du mouvement ou du travail des hommes, ne pouvait que troubler cette rêveuse prostration à la manière d'une brusque dissonance. En de pareils moments le voisinage d'une àme sœur est seul tolérable.
Il n'y avait qu'un être de son âge que Pierre considérât comme tout proche de lui, c'était la blonde petite Éveline. Leur amitié se consolidait de jour en jour avec une complète réciprocité. La mignonne apportait dans leurs relations sa belle tranquillité, sa gaieté discrète, et elle excellait à familiariser l'aveugle avec une foule de ces choses du monde extérieur auxquelles les grandes personnes prêtent peu d'attention, et dont ils ont de la peine à rendre raison aux enfants. Puis, elle prenait sa part de ses mélancolies.
Dès qu'elle avait connu son infirmité, la com-
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passion l'avait envahie , aussi s'était-elle vite rendue indispensable. Etaient-ils séparés, il semblait à la fillette qu'elle souffrît de l'infirmité de son petit ami, et elle ne pensait qu'à courir le rejoindre pour l'envelopper de ses consolations.
Par une certaine soirée d'automne, les deux familles étaient assises devant la maison des Popelski, contemplant l'azur sombre du ciel et les scintillantes myriades des astres. L'aveugle était auprès de sa mère avec Eveline. Le calme était profond, troublé seulement, de loin en loin, par le tressaillement des feuilles balbutiant des choses inintelligibles.
Une étoile filante traversa tout un côté du ciel, tomba, laissant un instant derrière elle une trace phosphorescente, et mourut.
Anna Mikhaïlovna sentit trembler dans sa main celle de son enfant, et celui-ci, levant un visage troublé, s'écria :
— Qu'était-ce donc?
— Une étoile filante.
— Oui, une étoile, je le pensais, murmura-t-il.
— Et comment pouvais-tu le savoir? questionna la mère non sans défiance.
— Mais c'est très possible, fit Eveline, il y a tant de choses que Pierre sait de cette façon!
Une aussi extrême sensibilité indiquait chez l'enfant l'approche de l'âge critique qui allait le jeter dans l'adolescence. Cependant sa croissance s'accomplissait normalement. Il paraissait résigné à son infirmité, et bientôt on crut observer que s'atténuait sa tristesse, qu'il aspirait plus mollement à saisir la lumière.
Ce n'était qu'un de ces répits accordés par la nature, expressément, dirait-on, afin que le jeune organisme puisse s'affermir et rassembler ses forces pour affronter un nouvel orage. Que survienne on ne sait quel rayon de hasard, et l'âme un instant assoupie se réveille entière d'un coup, comme une mer que bouleverse jusqu'au fond une farouche saute de vent.