CHAPITRE V
Quelques années avaient passé. Rien n'était changé dans le domaine des Popelski, c'était à peine si tout y avait vieilli. Comme jadis les sapins murmuraient dans le jardin, seulement leur feuillage avait un peu épaissi. Comme jadis les murs de la maison blanchissaient dans ce cadre sombre, seulement ils s'étaient comme tassés un peu. Les toits de chaume du village avaient bruni. On entendait toujours dans Fécurie la doudka de lokhim, mais lokliim grisonnait, et ce n'était plus lui qui en usait, il préférait écouter son petit maître, même quand celui-ci jouait de la « musique d'outre-mer. »
L'oncle Maxime, lui, avait tout à fait blanchi.
Comme l'aveugle était le seul enfant des Popelski, il n'avait pas cessé d'être le centre autour duquel tout gravitait dans la maison. Sa vie égale et paisible évoluait dans un cercle très restreint. C'était déjà un jeune homme. Il avait grandi ainsi qu'une fleur de serre chaude, à l'abri des souffles de la vraie vie.
Autour de lui régnait toujours l'obscurité sans bornes dans le temps ni dans l'espace. wSa nervosité devenait de plus en plus intense. Elle était vis-à-vis dos impressions extérieures comme une corde tendue, prête à vibrer au moindre effleurement d'une onde sonore.
Un nouvel instinct s'était levé dans l'aveugle : une sorte de fiévreuse expectative en vertu de laquelle il lui semblait que des bras allaient surgir des ténèbres soudain tendus vers lui, pour le pénétrer jusqu'au tréfond de son âme et y aller éveiller le besoin d'expansion qui somnolait là dans des songes d'angoisse.
Mais l'attente vaine allait l'épuisant, car la terne douceur et la monotone sécurité de son ambiance ne s'émeuvaient que du murmure des sapins dans le jardin suranné, du bruissement berceur mais désolé de la steppe éternellement semblable à elle-même.
Les effluves orageux du monde lointain ne parvenaient jamais jusqu'en ce coin perdu de la campagne, ce monde que Pierre ne connaissait que par les chansons populaires et par l'histoire. Les luttes, les triomphes et les catastrophes de là-bas, lui étaient comme des légendes ou des fables à peine esquissées sur le fond vaporeux des rapsodies antiques, des bylines.
Anna Mikhaïlovna ne Aoyait pas sans plaisir cette âme poursuivre son rêve artiflciel au milieu de son retrait impénétrable, telle une princesse enchantée qui, emmurée dans son château de nuages, dort séculairement jusqu'à ce que se présente l'amant prédestiné. La pauvre mère se fût jugée criminelle si elle n'eût pas fait l'impossible pour assurer la perpétuité de cette stagnation.
Eveline, jeune fille maintenant, considérait de ses yeux clairs, à la dérobée, l'étrange phénomène, et elle s'étonnait, et l'avenir l'inquiétait, sans pourtant qu'elle s'impatientât.
L'oncle Maxime savait bien que cette paix n'était que temporaire, mais il se serait gardé de la troubler. Elle entrait dans ses vues. Il fallait que l'âme du jeune homme se trempât dans la solitude afin d'être à même de soutenir vaillamment ]e choc imminent de la vie...
Un jour vint que le vieillard jugea être celui qui convenait pour ouvrir grandes à l'air frais de Textérieur les portes de la prison féerique.
En guise de début, l'oncle Maxime pria un ancien camarade qui vivait dans sa propriété à soixante verstes de là. Il savait qu'à ce moment Stavroutchenko avait chez lui quelques jeunes gens. Il lui écrivit d'amener tout son monde.
L'invitation fut accueillie avec plaisir, tant par le vieillard, uni à Maxime latzenko, par des liens de sincère amitié, que par les jeunes gens, qui connaissaient bien de nom celui-ci, sur les folies de qui couraient tant d'anecdotes. Un des fils de Stavroutchenko appartenait à l'université de Kiiev en qualité d'étudiant à la Faculté philologique. L'autre suivait les cours du Conservatoire de musique de Pétersbourg. Avec eux vint un cadet, fils d'un voisin.
Stavroutchenko représentait le pur type traditionnel du propriétaire kosak de l'Ukraine. Il en avait conservé le costume national et les mœurs patriarcales, qui lui faisaient considérer tous ses
paysans comme une grande famille auxquels on a le devoir de s'intéresser jusque dans les plus menus détails de leur existence.
Par exemple, il était toujours en discussions avec ses fils, et cela partout, aussi bien chez les autres que chez lui, et à propos de tout ou plutôt de rien. Principalement il moquait chez ses enfants ce qu'il appelait leurs rêvasseries à la mode; eux, naturellement, de regimber, et c'était sur ce sujet d'interminables escarmouches. Du reste la lutte n'est-elle pas universelle et éternelle entre la génération déclinante et celle qui va s'élevant? Seulement, dans ce milieu bonhomme du Midi russe, elle est moins âpre que dans le Centre ou le Nord.
La jeunesse, instruite dans les cités lointaines, ne voyait la campagne que durant les vacances, aussi était-elle dépourvue de cette connaissance intime de l'àme rurale que possédaient ses ascendants. Lorsque prit naissance le moderne courant de sympathie populaire, ils se mirent à étudier le moujik dans les livres. Ensuite ils le cherchèrent dans ses manifestations intellectuelles et dans l'audacieux génie de son vocabulaire. Nul ne songeait aux conditions économiques qui étreignaient la masse. On transcrivait les paroles
et la musique des bylines, on cataloguait le folklore de la steppe, on contrôlait le reflet projeté par les phénomènes historiques sur l'ùme des simples; en un mot, le moujik apparaissait à travers un prisme de poésie bien née, et d'idéalisme de bon ton.
Les deux fils de Stavroutchenko ne voulaient, ni ne pouvaient guère en somme, en démordre de ce point de vue, aussi n'y avait-il guère moyen qu'ils s'entendissent avec leur père. Souvent celui-ci, en écoulant les éloquentes tirades de l'étudiant, poussait Maxime du coude :
— Ecoute-le, grommelait-il, écoule ce fils de chien, qui parle comme il écrit. Et dis-nous donc, à présent, espèce de cervelle comble, comment t'a roulé mon Netchipor.
Il éclatait de son gros rire, et racontait plaisamment tel ou tel embarras où avait été acculé le jeune homme en face d'une simple question hasardée avec une tranquille bonhomie par le premier moujik venu.
Les deux frères, dépités, n'étaient pas longs à riposter. Si le père connaissait isolément Khvedko ou Netchipor à fond, en revanche, eux savaient sur le bout du doigt le peuple pris dans son ensemble.
— Sans doute, s'écriait le vieux, on vous a bourré la tète d'une avalanche de choses, dans vos solennelles écoles, et ça n'empêche que mon Khvedko, quand il lui en prend envie, vous mène avec une ficelle dans le nez, ni plus ni moins que des veaux, alors que moi je le mettrais dans ma poche. Et puis, tenez, vous n'êtes que des blancs-becs, et encore des blancs-becs, et rien que des blancs-becs.
Éveline avait déjà l'air presque d'une femme. Il y avait dans son aspect un contraste saisissant entre ses formes, qui étaient encore d'une fillette, et ses mouvements lents et réfléchis, qui étaient tout à fait d'une femme. Sa physionomie n'était pas moins étrange à ce point de vue. Ses traits réguliers suivaient des lignes fermement arrondies, le regard de ses yeux bleus gênait souvent par sa calme lucidité, et il arrivait qu'une rougeur d'ardente passion envahissait parfois la froideur de son teint de neige. Ses cheveux blonds, lissés en bandeaux sur les tempes, retombaient
en une tresse longue et lourde au point d'avoir fait prendre à la tête une attitude un peu renversée qui ajoutait à la fierté naturelle de son expression.
Quiconque, d'autre part, examinait l'aveugle, assis, beau, pâle et troublé, non loin du groupe des jeunes gens, était frappé de l'étrangelé et de la mobilité de son visage. Des boucles de ses cheveux noirs retombaient sur son front bossue et précocement sillonné de rides légères. Sa lèvre inférieure, abaissée aux commissures par un pli amer, tressaillait par instants, et ses grands yeux immobiles lui prêtaient une nuance tragique...
— Et alors, disait l'étudiant après une discussion avec] son père. M"" Éveline croit que toutes ces questions ne sont pas accessibles à la femme, et que celle-ci a pour unique sphère d'action sa cuisine et sa progéniture.
La jeune fille rougit à cette mordante ironie et repartit :
— Vous concluez trop précipitamment. J'ai fort bien compris tout ce qui vient d'être débattu entre vous, et je pense que c'est une preuve de la possibilité pour la femme de concevoir les plus hautes questions. Lorsque j'ai dit que je n'avais
pas à me mêler d'en rechercher la solution, j'ai parlé pour moi seulement.
— Diable! fit l'autre, ne dirait-on pas que vous avez déjà ordonné votre vie jusqu'à la tombe?
Ce flot de conversations et de discussions, dont faisaient les frais tant et de tels problèmes, ce débordement de fois et de doutes, d'espoirs et de dénigrements, assaillit le cerveau de Pierre à la manière d'une mer démontée. D'abord il Fécoutait avec une admiration recueillie; mais bientôt il ne put éviter de remarquer à quel point il était étranger à ce juvénile tumulte. Jamais on ne s'enquërait de son opinion, il semblait que l'on ignorât sa présence. Et son isolement s'aggravait de ce que l'ambiance à présent respirait la pleine vie. Il n'en continuait pas moins de prêter une oreille attentive à toutes ces nouveautés soudain dévoilées, et le froncement de ses sourcils, la contraction de tous ses traits, attestaient que sa pensée reprenait le douloureux travail d'antan.
Sa mère le regardait avec tristesse. Eveline
frémissait d'inquiète pitié. Seul l'oncle Maxime affectait de ne point s'occuper de l'impression exercée sur l'aveugle par la turbulente société, qui s'en alla enchantée de l'invitation qu'on lui faisait de revenir bientôt chercher une foule de documents sur l'ethnographie locale. Les jeunes gens serrèrent cordialement la main de Pierre, qui répondit de tout cœur à leur étreinte.
Il écouta longtemps le bruit de roues qui s'éloignaient, puis il courut au jardin. Tout dans le domaine était redevenu calme comme par le passé. Ce silence maintenant lui paraissait étrange. Machinalement il cherchait par les allées désertes l'écho des voix de ses nouveaux amis, et il ne retrouvait que le chuchotement des sapins. Il entendait qu'à une fenêtre ouverte, sa mère et Evelinc discutaient avec l'oncle Maxime, et qu'on baissait la voix chaque fois qu'il se rapprochait.
L'oncle Maxime avait crevé d'une brusque brèche le mur qui avait jusqu'alors entouré l'aveugle. L'équilibre à si grand'peine obtenu dans l'àme du jeune homme, avait été impitoyablement bouleversé par l'irruption furieuse des flots appelés. Pierre désormais se sentait à l'étroit dans son cercle enchanté. La paix du vieux jardin, cette paix tissée de mille bruissements
connus, l'ennuyait. Les voix insidieuses s'étaient réveillées dans les ténèbres, et les formes confuses se mouvaient et se tordaient attirantes. Les questions durant quelques années assoupies, se relevaient, montaient du fond des abîmes, avides, impérieuses. Et le malheureux blêmissait, tandis qu'une angoisse affreuse lui torturait le cerveau.
Les deux femmes s'alarmaient de tels symptômes. Maxime déclarait que rien de ce nouvel état ne lui échappait, mais qu'il fallait que se réalisât son plan, et qu'il se réalisât ainsi. Elles voyaient là une cruauté calculée, et Anna Mikhaïlovna surtout voulait à tout prix ressaisir son enfant, le soustraire aux troublantes haleines de la vie.
— Qu'importe, s'écriait-elle, qu'il végète en serre chaude, pourvu qu'il s'y trouve bien!
Eveline commençait, elle aussi, à malmener sérieusement la méthode du vétéran. Celui-ci la dévisageait curieusement de dessous ses sourcils broussailleux, et son regard narquois se croisait fréquemment avec le regard courroucé de la jeune fille. Il grommelait entre ses dents et s'entourait de l'épaisse fumée de sa pipe, comme il faisait chaque fois qu'une forte préoccupation l'obsédait. De temps en temps il décochait une boutade sur
la niaiserie des femmes dans les questions de sentiment, et sur leur courte vue en général, plus courte, dit le proverbe, que leurs cheveux. Il réussissait parfois à convaincre sa sœur. Mais entre Eveliue et lui c'était une sourde lutte.
Lorsque, quinze jours après, réapparurent les voisins, la jeune fille se montra froide et réservée à l'extrême, du moins autant qu'il lui était possible, car peu à peu il lui fallut céder au joyeux entraînement des trois camarades. Ceux-ci passaient leurs journées à chasser, à transcrire les chansons populaires des moissonneurs, à se faire conter les traditions locales par les vieilles babas. Au crépuscule, tout le monde se réunissait sur la terrasse au bout du jardin.
Par une de ces soirées, Eveline ne put empêcher la conversation d'aborder une question délicate. C'était naturellement sous l'influence de l'heure où se couche le soleil, l'ombre s'épaississant graduellement sur tout ce qui les environnait.
L'étudiant parlait avec la juvénile ardeur qui se rue vers l'avenir dans un élan oii la raison n'a point de part, crâne défi jeté aux mystères lointains. Et il y avait dans son accent quelque chose de si passionné, un appel si puissant...
La jeune fille tressaillit, ayant immédiatement compris que cette sorte d'invocation s'adressait à elle, peut-être même sans que son auteur Feùt prémédité. Les yeux brillants, les joues enflammées, elle se penchait sur son ouvrage comme pour le poursuivre jusqu'aux extrêmes lueurs du jour. Et son cœur battait fort, très fort... Mais bientôt l'éclat de ses prunelles s'éteignit, son teint recouvra sa blancheur habituelle, ses lèvres se serrèrent convulsivement. Son cœur pourtant battait plus fort encore, et une terreur inconcevable se répandit sur ses traits.
Eveline tremblait en constatant que sous l'influence des chaudes paroles du jeune homme, le mur sombre qui l'isolait du monde, elle aussi, s'écroulait, découvrant les champs illimités de l'action. Elle n'avait jamais bien conçu jusque-là, au cours des longues heures où elle demeurait, assise sur un banc solitaire, à rêver sous les vieux sapins, la. possibilité d'une telle intensité de vie. Et maintenant son imagination lui don-
nàit à apercevoir des paysages attirants..., oii il n'y avait point de place pour l'aveugle. Car, plus avidement l'appelaient les perspectives soudain révélées prochaines, plus impérieusement s'imposait à elle le devoir, pensait-elle, de se serrer contre Pierre,
Elle jeta sur celui-ci un regard furlif, et elle éprouva au cœur comme une morsure. Il était impassible en apparence, mais sa petite amie n'eut pas de peine à démêler sous ce masque un accablement profond.
— Il a tout compris!
Et elle se sentit défaillir. Dans une demi-hallucination, elle se vit au milieu des tourbillons passionnés de ce monde lointain, lui resté là, seul, triste,... puis passa devant ses yeux ce petit garçon, là-bas sur le tertre au bord de la rivière, ce malheureux sur la cécité de qui elle avait si amèrement pleuré un certain soir. Elle se rappela aussi les coups d'oeil scrutateurs de l'oncle Maxime, et comprit que celui-là la pénétrait mieux qu'elle-même ne se connaissait, puisqu'il avait deviné que dans ce cœur de jeune fille la lutte et le choix étaient encore possibles.
— Mais il se trompe dès à présent, l'oncle Maxime.
Elle soupira péniblement et regarda autour d'elle. Abîmée dans ses pensées, elle n'avait pas remarqué que Pierre s'était en allé. Elle mit de côté son ouvrage et se leva.
— Souffrez, messieurs, que je vous laisse seuls un instant.
Elle s'eng'agea dans une allée sombre. Ce n'était pas pour elle seule que cette soirée était remplie d'angoisse. Sur un banc écarté elle entendit clmchoter avec émotion les voix d'Anna Mikhaïlovna et du vétéran.
— Oui, disait celui-ci, j'ai, dans cette circonstance, pensé à elle autant qu'à lui. Songe que c'est une enfant encore, qu'elle ignore la vie. Je ne suppose pas que tu voudrais profiter de cette inconscience...
— Mais Maxime, que deviendra donc mon enfant si... si elle...?
— Advienne ce qui doit advenir. Nous aviserons ensuite. En tous cas, il ne faut pas que la conscience de Pierre porte le poids d'une existence gâchée. Et pas davantage la nôtre.
— Pauvre, pauvre enfant! murmura Anna Mikhaïlovna.
Eveline, arrêtée, avait tout entendu malgré elle. Elle craignit que l'on pût la soupçonner
(l'avoir épié la conversation . Mais elle se redressa. Ce vieux s'avançait trop; elle saurait bien arranger sa vie elle-même. Elle passa tranquille et hautaine devant le frère et la sœur. Lui eut un instinctif mouvement de recul. Anna Mikbaïlovna la suivit d'un regard chargé d'autant d'affection que de peur, car elle comprenait que cette fillette à la tresse blonde, qui passait avec une expression de défi et d'irritation, portait le bonheur ou le malheur de son cher aveugle.
Au fond du jardin, il y avait, au bord de la rivière, un vieux moulin abandonné. Depuis des années les roues ne tournaient plus, et elles étaient vertes de moisissure. A travers la vanne lézardée, Teau suintait par filets murmurants. C'était là l'un des refuges favoris de l'aveugle. Il s'y attardait des heures, adossé au parapet.
En ce moment il se promenait lentement aux alentours, le cœur gros, le visage tout décomposé par une amère souffrance. Il entendit un pas léger, puis sentit qu'Eveline mettait une main sur son épaule.
— Dis, Pierre, demanda-t-elle, pourquoi es-tu si triste?
Il détourna la tête du côté opposé, ne s'arrêta pas, ne répondit pas. Elle se mita marcher auprès de lui. Elle comprenait bien son silence, et ne savait que dire.
Du salon parvenaient jusqu'à eux les éclats d'une voix puissante et chaude, amollie par la distance. Elle chantait l'amour et le bonheur par lui, et elle couvrait le bruissement confus des taillis.
Eveline écoulait songeuse. Il y avait là-bas des gens heureux, qui parlaient de la pleine vie, de la passion. Quelques instants auparavant, elle était au milieu d'eux, en proie aux sollicitations de cette existence, où il n'y avait point de place pour le malheureux aveugle... Depuis que celuici s'était éloigné sans qu'elle s'en aperçût, combien longs avaient dû lui sembler les instants de celte peine solitaire.
Elle allait s'examinant ainsi, et observant que jamais il ne lui avait été à ce point difficile d'entamer conversation avec lui. Pourtant sa présence, elle n'en pouvait douter, atténuait un peu l'acuité de la préoccupation qui torlurait visiblement la pensée de l'aveugle. La démarche de
celui-ci devenait en efTel moins nerveuse, et moins désolée sa physionomie.
La douleur faisait place chez Pierre à un autre sentiment, dont il ne se rendait pas encore un compte précis, mais qui lui était familier, et au souffle réconfortant duquel il s'abandonnait.
— Qu'as-tu? répéta Éveline,
— Rien de particulier, répondit-il, seulement je me persuade de plus en plus que je suis de trop sur terre.
La chanson se tut là-bas, mais bientôt l'étudiant en entama une autre, cette fois une ancienne rapsodie populaire au rythme berceur, une des favorites du répertoire des bandouristes ukrainiens d'antan. Parfois la brise détournait plusieurs phrases de la sereine mélodie, pour, l'instant d'après, en laisser de nouveau parvenir une bribe à travers les feuillées jusqu'au moulin.
Pierre s'était arrêté pour prêter l'oreille.
— Tu sais, fit-il, je me dis souvent que les vieux pourraient bien avoir raison, et qu'au temps jadis les hommes vivaient plus heureux, et même les aveugles moins malheureux. Au lieu de la musique d'outre-mer, comme dit ce bon lokhim, j'aurais appris à jouer de la bandoura.
et j'aurais vagabondé de ville en villag-e et de ferme en hameau. Les hommes se seraient amassés autour de moi pour m'entendre leur chanter les glorieuses prouesses de le.urs aïeux. Et de la sorte j'aurais été quelque chose dans la grande existence commune.
Une grosse larme perla aux cils d'Eveline.
— Tu as trop écouté les paroles de l'étudiant, fit la jeune fille sur un ton enjoué.
— Peut-être... Et comment est-il?... beau? 11 a une voix très agréable.
— Oui, il est beau, répondit-elle presque avec tendresse; mais aussitôt elle ajouta nerveuse : 11 ne me plaît point. Quant à sa voix, je la trouve dure et grossière.
Pierre l'écoutait non sans stupéfaction. Tout à coup elle se mit à trépigner rageusement.
— Et dire que toutes ces sottises sont de l'invention de ce Maxime. Oh ! que je le hais, maintenant, celui-là !
— Que dis-tu? s'écria-t-il effrayé. Que vient faire l'oncle là dedans?
— Il vient faire qu'il s'imagine être un homme intelligent, et qu'avec sa logique, ses principes et je ne sais quoi encore, il est arrivé à exterminer en lui tout vestige de cœur. Tiens, ne me
parle plus de lui! Quand on pense qu'il prend sur lui de décider du sort des autres !
Et crispant ses petits poings, elle pleura en enfant dépité.
L'aveugle lui saisit doucement la main. Cette sortie de la part de cette jeune fllle toujours si réservée, si raisonnable, le déconcertait. Rien n'était plus incompréhensible. Il écoutait ses sanglots et l'écho qu'ils éveillaient dans son propre cœur.
Soudain Eveline retira sa main, et Pierre eut lieu de s'étonner davantage encore, car elle éclata de rire :
— Suis-je assez niaise ! Et pourquoi donc pleurerais-je?
Elle essuya ses yeux et reprit, d'une voix enfin doucement émue :
— Non, il faut être juste. Tous deux sont bons et loyaux. Et ce que lui disait tantôt était vrai, seulement pas pour tout le monde.
— Vrai pour tous ceux qui peuvent, fit l'aveugle d'une voix sourde.
— Quelle bêtise! s'écria-t-elle, complètement revenue au calme. L'oncle Maxime, lui aussi, a guerroyé tant qu'il a pu, et maintenant il vit comme il peut. Eh bien, nous...
— Ne (lis pas nous; toi, c'est autre chose.
— Ce n'est pas du tout autre chose.
— Comment cela?
— Parce que... parce que tu vas te marier avec moi, et que par conséquent notre vie sera la même.
Il s'arrêta net, ahuri, et halbulia :
— Moi, me marier?... tu voudrais de moi?
— Certainement, répondit-elle profondément troublée. Es-tu assez nigaud! N'y avais-tu donc jamais pensé? C'est pourtant tout ce qu'il y a de plus simple. Qui donc épouserais-tu, sinon moi?
— C'est juste, fit-il sans se rendre compte de ce qu'il disait.
Mais la seconde d'après il se reprit, et, saisissant les mains de la jeune fille :
— Écoute, Eveline, on expliquait tout à l'heure que dans les grandes villes les jeunes filles apprennent tout, arrivent à tout; une large voie t'est donc ouverte... Tandis que moi...
— Quoi, toi?
— Moi, je ne suis qu'un aveugle, murmura-t-il dans une explosion de sanglots.
Elle se mit à rire, et riposta de son ton le plus gai :
— Et puis après? qu'est-ce que cela peut faire
que lu sois aveugle? Lorsqu'une jeune fille aime un aveugle, quoi de plus naturel que leur mariage? Pareille chose n'arrive-t-elle pas tous les jours?
Il sourit à travers ses larmes et courba la tête rêveusement, écoutant ce que chuchotait son âme. Rien ne troublait leur recueillement. L'eau bruissait discrètement par les lézardes de la vanne. Parfois il semblait qu'elle se lût, et qu'autour des fiancés le silence se fît absolu. Mais presque aussitôt le susurrement reprenait, et c'était pour les pensées des deux jeunes g'ens un accompagnement d'une suavité infinie.
Par ce coup droit, hardi, imprévu, violent, et bien doux, Eveline avait dissipé les sombres nuées qui enveloppaient le cœur de l'aveugle. Celui-ci avait pris soudain conscience du sentiment né en son âme à une date incertaine, mais indubitablement éloignée, et il constatait que ce sentiment emplissait maintenant jusqu'aux plus secrets replis de son être et en débordait par tous les pores. Comment ne s'en était-il pas aperçu plus tôt!
Il demeura immobile quelques minutes, puis il releva le front d'un mouvement brusque qui rejeta en arrière ses longs cheveux, et il serra
fortement la petite main qui s'était confiée à lui. Cette petite main répondit de tout ce qu'elle pouvait receler d'énergie, et cette étreinte réciproque retentit jusque dans la poitrine de l'aveugle. Et pourtant celui-ci se sentait le même exactement que les autres jours. La seule ditTérence consistait en cette nuance que la petite amie d'enfance s'était en un instant transformée en une jeune fille qu'il aimait depuis leur enfance.
Il se rappela non sans pitié pour lui-même ses larmes de tout à l'heure, et eut l'impression que c'était lui désormais qui représentait la force et la puissance, tandis qu'elle ne respirait qu'une délicate faiblesse. Et sous une impulsion d'immense tendresse il l'attira contre lui pour lui caresser les cheveux bien doucement. Envolée toute peine, évanoui tout désir, seule subsistait au monde l'ineffable délice de l'heure présente.
Un rossignol fit entendre un trille prolongé. Eveline, confuse, g^lissa de la troublante étreinte.
— Assez, cher, murmura-t-elle.
Il ne protesta pas, et, soupirant de tout son cœur gros d'émotion, il écouta comme elle arrangeait sa coitTure. Son sang se ruait brûlant, chargé d'une force concentrée sous les poussées de laquelle le corps entier lui vibrait intensément.
Il s'étonnail: en même temps de la sérénité de sa joie.
Quand, un moment après, la jeune fille dit :
— xVllons, il nous faut rentrer,
Il lui sembla qu'il entendait une mélodie encore inconnue — ou mieux, jusqu'alors méconnue.
La famille et ses hôtes étaient réunis dans le petit salon. Seuls Eveline et Pierre manquaient. L'oncle Maxime discutait avec son vieux camarade. Les jeunes gens, assis aux fenêtres ouvertes, demeuraient silencieux. Une persuasion à peine consciente les envahissait, qu'un drame allait se jouant à cette heure. Du reste, le Garibaldien, tout en parlant, jetait fréquemment de brusques regards inquiets du côté de l'entrée. Anna Mikhaïlovna s'efforçait de surmonter sa tristesse pour remplir ses devoirs de maîtresse de maison. Quant à son mari, seul tranquille de la compagnie, il somnolait dans son fauteuil en attendant le souper.
Des pas retentirent sur la terrasse. Tout le
monde leva les yeux vers la porte, où la jeune fille paraissait, et derrière elle l'aveugle.
Elle sentit l'attention unanime fixée sur elle, mais n'en montra nulle gêne. Elle traversa la pièce de sa démarclic habituelle et, rencontrant le regard scrutateur de l'oncle Maxime, lui répondit par un sourire de défi. Le vétéran se troubla, ce qui était vraiment peu banal, et Anna Mikhaïlovna examinait anxieusement son fils.
Celui-ci, qui avait suivi Eveline avec la mine de quelqu'un à qui il importe peu de savoir où on le mène, se dirigea tout à coup vers le piano. Evidemment il oubliait la présence des étrangers, et là où il se trouvait, l'instrument de musique seul existait pour lui en ce moment. 11 effleura les touches du bout des doigts, esquissa quelques accords. Les assistants comprenaient qu'il demandait une inspiration à son àme, ou plutôt à l'état présent de celle-ci, et un silence profond rég-nait dans le salon tandis que l'aveug-le songeait long-uement, les mains étendues au-dessus des touches. La nuit regardait par les fenêtres grandes ouvertes; de ci, de là de verdoyants groupes d'arbres étaient éclairés par la lumière de la lampe. Les trois jeunes invités eux-mêmes, prédisposés par le murmure vague des premiers accords et im-
pressionnés vivement de l'étrange souffle de génie qui baignait l'entière physionomie de l'aveugle, attendaient, contenant leur respiration.
Pierre, élevant vers l'espace ses inutiles prunelles, se taisait toujours; il écoutait déferler dans son âme la houle déchaînée des multiples sensations nouvelles. Les flots d'une vie inouïe s'emparaient de lui, le secouaient sur leur crête, puis le déposaient doucement sur la grève comme une barque échouée , pour l'accaparer encore, et ensuite l'abandonner, à l'infini. Ses traits décelaient une fiévreuse interrogation, et ses pauvres yeux s'élarg'issaient, traversés parfois d'éclairs vag-ues. A plusieurs reprises il pensa qu'allait déborder la synthèse mélodique d'un tel chaos, il croyait déjà l'entendre se formuler. Mais ensuite, déçu, il tressaillait, ressaisi par une autre vague, et il s'abandonna à des accords sonores, qui grondaient et roulaient et hurlaient ainsi qu'une tourmente.
Peu à peu l'ordre s'établit dans ces harmonies éparses, car le passé entier lentement se levait. Les voix de la nature parlèrent, la plainte du vent, le murmure de la forêt, le verbiage de la rivière, et la confuse rumeur des lointains crépusculaires, tout cela relié par la trame ténue
d'une émotion profonde, à peine définissable, — angoisse peut-être, mais alors pourquoi se nuançait-elle de si pleine joie? — joie alors, mais alors pourquoi s'offrait-elle si singulièrement poignante?
Sous les doigts de l'aveugle cet écho de l'être intime allait se fondant doucement dans ceux de l'ambiance. L'imagination s'efforçait de dominer l'afllux complexe des rappels de la nature; mais il semblait qu'elle s'y épuisât. Les ondes impérieuses accablaient la frêle mélodie, l'emportaient par lambeaux. Celle-ci arrivait à résister parfois, elle s'entlait, montait, domptait le tumulte. Et puis le torrent surgissait, renforcé par sa fureur de la défaite passagère, et la pauvre petite voix sombrait éperdue.
L'oncle Maxime se demandait vainement où et conmient Pierre avait pu acquérir la conception d'une pareille ampleur de sonorités.
Enfin l'ouragan harmonique alla s'apaisant, pour bientôt s'éparpiller en un gémissement long, ainsi qu'une dernière vague éparpille ses flocons d'écume. Les vibrations des notes lentement agonisèrent, et c'était comme une question lasse de s'être attaquée à un mystère impénétrable.
Un silence pieux pesait sur les assistants.
Tantôt l'admiration les soulevait, les transportait bien loin de ces murs modestes, jusqu'à des horizons vertigineux; tantôt ils se retrouvaient là où ils étaient réellement, mais remués à un extraordinaire degré d'intensité par la nuit du jardin, les taches de lumière sur les taillis, la bonne intimité du salon, la présence de la jeune fille. Et de nouveau, à mesure que le musicien poursuivait son improvisation, ils gravissaient des cimes toujours plus hautes, cherchant confusément pour leur contemplation des bornes toujours plus lointaines.
La mélodie qui sinuait en sourdine au travers de la sonore symphonie, c'était une vieille chanson populaire, toute amour parfois et parfois toute douleur, tour à tour hymne de triomphe et de détresse, aveux de timide foi ou envolée de vaste espérance. Pierre essayait de traduire ses sentiments dans l'une des formules qui avaient été le plus familières à son enfance et à sa jeunesse.
Et l'antique romance nationale se tut, elle aussi, en suspens sur une note tremblante qui battit de l'aile aux quatre coins de la pièce et tomba pâmée.
Peu d'instants après, Pierre entreprit de jouer le premier morceau qu'il avait étudié jadis note
par note. Peut-être espérait-il amener à éclosion ses sentiments actuels par le canal de cette mélodie, qui l'avait si intimement pénétré qu'elle lui semblait souvent née en lui.
Les aveugles ont beaucoup de difficulté à s'assimiler les notes. Ils ont à en palper le relief comme pour les lettres, et il en est de même pour les lignes de la mesure et de l'accentuation. Il leur faut d'abord les apprendre par cœur pour chaque main séparément, une main suivant la musique ainsi que les signes d'un livre tandis que l'autre joue sur le clavier, et ensuite coordonner l'exécution simultanée des deux mains. Le travail est donc long et compliqué. Pierre avait été secondé là par son ardente vocation. Dès que chacune de ses mains possédait sa partie respective et qu'il harmonisait leur jeu, le résultat, imprévu pour lui, de cette fusion, le remplissait d'aise, et l'élaboration préparatoire lui était rendue plus facile par son impatience d'atteindre à ce résultat, de même qu'il perdait le souvenir de ses efforts d'autant plus vile que l'harmonie obtenue lui était d'autant plus agréable. Néanmoins, il trouvait qu'entre la représentation du morceau sur le papier et son exécution intégrale trop de phases s'interposaient, puisque, avant que le signe fût
définitivement incarné dans la mélodie, il devait passer dans une main, remonter dans la mémoire, s'y implanter, et accomplir le chemin de retour vers la main. Aussi avait-il développé surtoyt son imagination, le peu de formules apprises par un mécanisme si compliqué ne demeurant qu'à l'état de thèmes qui recevaient de lui une forte empreinte individuelle ou sur lesquels il hrodait selon l'inspiration du moment. Ces formules appartenaient presque exclusivement au cycle des chansons populaires ukrainiennes. Il les avait connues les premières, elles n'avaient jamais cessé d'obséder son àme, et elles reparaissaient constamment dans son jeu. Et même, à cette heure où il traduisait des émotions si immédiatement personnelles et actuelles, une de ces formules amies, la plus anciennement entendue sur la doudka de lokhim, se retrouvait, bien qu'incorporée à Tétrang-e symphonie, au point que le fils aîné de Stavroutchenko, musicien de profession, et à qui la romance en cause était aussi peu étrangère que possible, avait beaucoup de peine à la dégager en analysant le jeu original de l'aveugle.
La musique n'a point d'âge, et elle ne connaît point les querelles d'opinions et de mots. Les
yeux des trois jeunes gens brillaient clans un visage enflammé d'émotion, et des notions imprécises sur le bonheur et réternclle inconnaissabilité de l'amour se pressaient dans leur cerveau. Et d'autre part un éclat inusité flambait dans les prunelles de leur père, ce vieux sceptique.
— En voilà un qui joue ! murmurait le bonhomme. Est-il possible déjouer aussi bien!
Anna Mikhaïlovna regardait Eveline qui, ayant laissé tomber son ouvrag'o sur ses genoux, contemplait l'aveugle avec extase. Elle comprenait cette musique à sa façon. Elle y retrouvait le tintement de l'eau à travers les lézardes du vieux moulin, et les frôlements de la feuillée dans l'allée sombre.
Pour l'aveugle, ses traits ne témoignaient d'aucun sentiment concordant avec ceux de ses auditeurs. Ce qu'il jouait ne lui apportait point la satisfaction cherchée. Les notes suprêmes avaient frémi en une question qui était bien toujours celle d'an tan, une plainte désolée, le regret de la lumière conçue seulement d'après les échos parcellaires de l'atavisme. La mère s'en aperçut; pareille expression ne lui était que trop connue. Dans sa mémoire se leva ce beau jour de printemps où son enfant, sur le tertre au bord de la
rivière, s'était évanoui, accablé sous la multiplicité simultanée des sensations de la nature soudain révélée. Maintenant, il est vrai, cette nuance douloureuse ne persista que peu de minutes.
Les assistants s'étant enfin ressaisis, le salon se remplit du bourdonnement des voix. Stavroutchenko alla embrasser l'aveugle avec effusion. Les jeunes gens lui serraient les mains, l'étudiant lui prédisait un grand avenir d'art.
— ■ Oui, en vérité, appuya l'aîné, vous avez su vous assimiler merveilleusement l'âme populaire. A force de vivre dans son obsession, vous en avez acquis la possession complète.
Pierre était stupéfait. Pour la première fois il devenait le centre de la conversation, et au souffle de cet entbousiasme une fière conscience de sa force germait en lui. Il pouvait donc, lui aussi, être quelque chose dans la grande existence commune. Il restait assis sur le tabouret du piano, une main au rebord du clavier. Sur celte main soudain il éprouva un attouchement très doux. E véline s'était approchée de lui, et en lui serrant les doigts elle murmura toute vibrante de bonheur :
— Tu vois, toi aussi, voilà que tu as trouvé ta
voie. Que ne peux-tu regarder l'effet que ton jeu produit sur ceux qui l'écoutent!
II tressaillit et ne put s'empêcher de se redresser un peu. Cette scène si brève ne fut remarquée de personne, sauf de la mère, qui devint pourpre comme si c'était elle qui venait de recevoir le premier baiser d'un jeune et ardent amour.
Et l'aveugle, tout pâle, se roidissait pour ne pas s'abandonner entier aux impressions délicieuses qui l'assaillaient de toutes parts ; peut-être pressentait-il l'approche de l'orage qui se levait dans un nuage vag"ue encore au fond de son cerveau.
YIII
Le lendemain, Pierrre se réveilla tôt. Le silence occupait sa chambre. Par la fenêtre laissée entrebâillée toute la nuit, la fraîcheur du matin pénétrait. La mémoire n'avait pas encore ressuscité les événements de la précédente soirée, mais l'être était baigné d'une béatitude inexplicable. Quelques minutes il s'attarda dans son lit à écouter et le gazouillis des oiseaux et le sentiment étrange dont frissonnait son cœur.
LE MUSICIEN AVEUGLE 20o
— Que s'esl-il donc passé en moi? pensait-il. Le souvenir lui revint des paroles qu'Eveline
avait prononcées dans le crépuscule auprès du vieux moulin.
— Tu n'as donc jamais songé à cela? Es-tu niais!
Certes, il n'y avait jamais songé. La présence de la jeune fille lui était bien douce, mais jusqu'alors il n'en avait eu la conscience exacte, pas plus que nous ne sentons l'air qui nous fait vivre. Ce qu'elle avait dit était tombé dans son âme comme une pierre troue la surface d'une eau dormante ; l'instant d'avant elle était parfaitement unie et calme, reflétant un immobile soleil et un ciel sans émoi, — à présent, elle bouillonne et se plisse, bouleversée à fond,
La fièvre nouvelle se raviva. Son ancienne compagne de jeux et de promenade lui apparaissait sous un jour ignoré. Il s'habilla vite, et par les allées trempées de rosée courut au moulin. Dans la pureté du matin, la nature était radieuse. Jamais l'aveugle n'avait eu de la nature une compréhension aussi nette. Il lui semblait qu'à travers la fraîche humidité de cette aurore les rayons rieurs lui caressaient les nerfs plus profondément que jamais.
Mais en même temps que cette joyeuse excitation, une autre impression se manifestait en lui. Elle n'affectait pas encore une cohésion saisissable. Il avait même été longtemps sans l'observer, et pourtant dès l'aube de sa conscience elle était entrée dans son tempérament comme un accord grave marque le rythme d'une chanson triste. Gela surgissait quelque part dans les lointaines profondeurs de l'âme ainsi qu'un petit nuage s'amoncelle à l'horizon d'un ciel limpide, et de même que le nuage va grossissant et s'épaississant, et s'assombrissant, chargé de pluie, de même cela se gonflait lentement de larmes. Et à mesure que Pierre grandissait ce sentiment réapparaissait plus fréquemment, et chaque fois empiétait un peu plus de son âme, jusqu'à la couvrir entière par instants.
En approchant de la ruine il avait les oreilles pleines de la voix d'Evelino, des menus détails de leur première explication; ses doigts frémissaient de la sensation des cheveux soyeux, sa poitrine éprouvait la répercussion des battements du cœur de la jeune fille. Le concours de ses souvenirs formait un ensemble qui le troublait délicieusement.
Et voilà que Vautre sentiment surgissait des ténèbres environnantes, l'effleurait de sa morbi-
dite, évoquait dans son imagination les informes fantômes d'an tan. Les suaves remembrances tremblèrent, puis s'enfuirent éparpillées. En vain maintenant il errait autour du moulin, en vain il s'y attarda une heure, deux, heures, peinant à reconstituer les paroles magiques, les intonations, les gestes perçus. Impossible de les relier en cet harmonieux faisceau qui tout à l'heure le pénétrait d'une inefîable jouissance. Dès son éclosion du reste, celte jouissance recelait le germe profanateur, et le germe s'était développé précipitamment, et son ombre avait fini par s'étendre. L'horizon de l'àme avait épanché sa nuée grosse de tourments.
Les sensations d'un soir de bonheur s'étaient évanouies sans trace, et à leur place il n'y avait plus qu'un vide effrayant. Toutes les énergies de l'instinct s'insurgeaient, multipliaient leurs efforts pour combler ce vide, pour y ramener les notions qui circonscrivaient le souvenir d'Eveline.
Une espèce de coup de tonnerre bouleversa les jeunes forces accumulées jusque-là dans la paix, et cette foudre échappée de la nuée maudite était la synthèse des atroces tortures recelées par les flancs de celle-ci.
11 aimait Eveline, et voulait la voir.