EMMANUEL
Vers neuf heures, le lendemain, Emmanuel, qui avait assez mal dormi, descendit dans la salle à manger de l’hôtel où un feu homérique flambait dans la cheminée. Les enfants couraient par la chambre avec grand bruit. Emmanuel, séduit par lamine éveillée de Tom, et l’entrain endiablé de ces petites têtes réjouies, ne tarda pas à faire sa partie dans le charivari. On criait, on renversait les chaises, on s’essoufflait autour des tables; c’était un déchaînement de vacarme inconnu dans la pacifique salle à manger du Chevalier d’or. Sarah avait plusieurs fois tenté, inutilement, d’interposer son autorité; sa voix n’était pas entendue; les joyeusetés d’Emmanuel avaient affolé la bande. Enfin, la porte s’entrouvrit et une figure, moité riante, moitié sévère, apparut tout-à-coup. « Eh bien! Johanna, eh bien! Odile! voilà une heure que Sarah vous appelle et vous n’y prenez
pas garde ! » Les enfants s’étaient soudainement arrêtés dans une de leurs évolutions les plus aventureuses. Leurs joues étaient cramoisies, leurs poitrines haletantes. Johanna lâcha brusquement le paletot d’Emmanuel, dont le pan gauche était sérieusement compromis; Odile, enfouie sous un fauteuil, se dépêtra tant bien que mal en faisant piteuse mine, et Tom, qui galopait sur les genoux d’Emmanuel, interrompit sa cavalcade en jetant un cri d’effarement : « Claire! s’exclamèrent à la fois les trois enfants. »
Emmanuel sourit, se leva, prit par la main les deux fdlettes, s’approcha lentement de Claire, toujours debout à la porte, et la saluant avec une politesse cordiale : « Permettez-moi, mademoiselle, de vous demander grâce pour vos enfants; c’est moi qui suis le coupable. Je leur dois une excellente matinée, et j’espère bien que ce n’est pas la dernière fois que nous ferons de la gymnastique ensemble. >» Le jeune homme s’était exprimé avec une bonne grâce si parfaite, il avait dans la voix, dans le regard, tant de franchise et de bonhomie, que Claire ne put s’empêcher de sourire : « Monsieur, lui dit-elle, sans paraître le moins du monde gênée par cette brusque présentation, vous êtes chez vous ici, et je serai très-heureuse si ces enfants vous rendent un peu moins triste le séjour de notre petite ville. »
Ce disant, Claire entra tout -à-fait et vint s’asseoir sans façon près de la cheminée. On causa.
Emmanuel avait été frappé, comme tous ceux qui approchaient Claire, de la rare distinction de la jeune fille. Je ne dirais pas qu’elle fût belle dans le sens classique du mot. Les admirateurs du beau antique et de la régularité des lignes, ces critiques solennels dont parle Sterne et que l’Institut couronne , qui attendent pour décider de la beauté l’avis de leur compas ou de leur formulaire, tout ce monde de pédants et de routiniers aurait assurément passé à côté de Claire sans la juger digne d’un coup-d’œil. Elle avait ce genre de beauté
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qui échappe, Dieu merci ! au compas des sots et à la rhétorique des lauréats. Elle avait la physionomie, elle avait la grâce, elle avait la bonté. Ce sont là qualités inconnues dans le jargon des académies.
Ses traits étaient ceux d’un enfant, mais d’un enfant qui a déjà mis le pied dans la vie; son corps était frêle, son buste délicat, ses membres un peu osseux peut-être encore, mais sa démarche était celle d’une femme posée, tranquille, sûre d’elle-même. Ce qui surtout séduisait en elle, c’était sa voix. Elle avait une façon de dire, de prononcer certains mots, certaines syllabes, qui vous remuait le cœur étrangement, et vous enchantait comme une musique inattendue. Enfin, sous cette apparence grêle et presque enfantine, se devinaient une volonté ferme, une intelligence rapide.
Naturellement, la conversation tomba bientôt sur la journée précédente. Emmanuel apprit à Claire qu’il était venu à Neubach dans la seule intention de retrouver le tombeau de sa mère, et de lui élever un monument digne d’elle; qu'après sa tâche accomplie, il repartirait aussitôt pour Madrid. Et comme Claire s’étonnait qu’il eût tant attendu pour faire ce voyage, Emmanuel rougit un peu : « J’ai dû retarder ce triste pèlerinage, dit-il avec quelque embarras, jusqu’à la mort démon père. Ab! mademoiselle, c’a été la grande tristesse de ma vie, et je ne pensais pas sans une amertume profonde à l’abandon où je la savais ici! »
Le jeune homme se tut. « Vous retrouverez cette tombe, monsieur, dit Claire après un silence; nous chercherons tous; nous nous informerons, nous nous obstinerons; ma mère pourra peut-être nous mettre sur la voie. Il doit y avoir dans le pays des gens qui ont conservé quelque souvenir du vieux cimetière, et qui nous guideront dans nos recherches. Peter Faust, le vieux fossoyeur, existe encore, et bien qu’il soit presque tombé en enfance, nous tâcherons d’arracher de lui quelques renseignements.
— Soyez donc mon conseil et mon guide, mademoiselle, repartit
Emmanuel en se levant, et je vous remercierai toute ma vie. Je vais recommencer aujourd’hui mon excursion; si, ce que je crains, je ne suis pas plus heureux qu’hier, j’aurai recours à vous. Je pars; auparavant laissez-moi vous dire quel bien m’a fait le peu de musique que j’ai entendue hier soir et qui venait de vous. Laissez-moi espérer que ce soir encore vous permettrez au voyageur de vous écouter. Quelle est cette mélodie que vous avez chantée?
— Nous appelons cela dans le pays : Souvenir du printemps. L’auteur est un étudiant d’Heidelberg qui a assorti les paroles à une vieille chanson populaire. C’est ma mélodie préférée; elle est d’une simplicité primitive qui nous plaît, à nous, gens ignorants et séparés du monde. Je n’aurais pas cru qu’elle pût aller au cœur d’un voyageur qui a entendu à Paris, à Madrid, toutes les merveilles musicales du temps.
— Merveilles musicales est un peu hardi, mademoiselle. Ces merveilles-là ne gagnent pas, je vous l’assure, à être vues de trop près; elles laissent souvent le cœur vide, et je préfère les Souvenirs du printemps à plus d’un gros opéra qu’on applaudit à Paris. Mais ceci pourrait nous mener bien loin; nous en recauserons. A ce soir, n’est-ce pas? »
Emmanuel s’inclina respectueusement devant Claire, caressa une dernière fois les enfants, et descendit les marches du perron.
Claire ne resta point oisive durant cette journée. Sa mère eut beau chercher dans ses souvenirs : elle n’était pas allée au cimetière
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accompagner madame d’Orgaz; elle n’avait jamais entendu parler depuis de cette tombe oubliée. Dans une heure de lucidité, Peter Faust déclara que le cercueil avait été déposé dans un coin du cimetière du côté du nord. Il ne pouvait donner d’indications plus précises. « Ce que je me rappelle distinctement, disait-il, c’est que la pierre tumulaire ne portait ni nom ni date, et que nous en fûmes bien scandalisés dans le pays. »
« Il y a sous tout ceci quelque secret de famille, pensait Claire, en retournant au Chevalier d’or. M d’Orgaz, le père, a fait évidemment tout ce qu’il a pu pour que le fds perdît à jamais les traces de sa mère, et je crois de plus en plus que nous n’arriverons à rien. Etrange raffinement de cruauté, qui s’obstine même après la mort ! »
Emmanuel rentra de bonne heure, il revenait découragé; il était parvenu à déchiffrer un grand nombre de noms, il avait en vain cherché celui de sa mère. « Eh bien ! mademoiselle, dit-il à Claire qui venait au-devant de lui, avez-vous été plus heureuse que moi?
— Voici tout ce que j’ai appris, monsieur, répondit Claire. » Et elle raconta au voyageur son entrevue avec Peter Faust.
— Ainsi tout espoir est perdu, dit Emmanuel ; nous persistons en vain !
— Peut-être, fit, Claire. J’irai avec vous, monsieur Emmanuel; les femmes ont quelquefois de ces intuitions que les hommes 11e connaissent pas. Je verrai de nouveau Peter Faust; je le presserai de questions, et Dieu permettra peut-être que nous surprenions sur ses lèvres quelque indication décisive!
Profondément touché, Emmanuel prit la main de la jeune fille : « Vous me rendez le courage, lui dit-il ; plus que jamais, aujourd’hui, je me félicite d’avoir hâté ce voyage. J’ai une grande injustice à réparer, et puisque vous vous associez à ma tâche, je dois réussir. Hélas! mademoiselle, je n’ai jamais été gâté dans la vie, et les coeurs comme le vôtre sont rares. »
Emmanuel rentra dans sa chambre, mais il ne pouvait tenir en place. Il ouvrit son secrétaire, et aperçut la lettre qu’il avait écrite la veille. Il la décacheta et la relut, la repoussa loin de lui avec un geste de dégoût, la reprit encore, puis la déchira en mille pièces. « Oh ! l’amour insensé et misérable ! s’écria-t-il, ne me débarrasseraije donc jamais de cette honte ? »
Il descendit, il remonta et se mit à la fenêtre. Hermann passait, il se retira vivement; il avait besoin d’être seul.
« Chère enfant , se dit-il, quelle candeur sur son front, quelle décision dans sa parole ! dirait-on la maîtresse d’une auberge? et comme elle ressemble peu à tout ce qui l’entoure! Si je pouvais la revoir aujourd’hui ! »
Il redescendit de nouveau, et entra dans le jardin qu’il n’avait pas encore visité. « Gomez, dit-il en apercevant le vieux soldat, qu’il avait congédié un peu brutalement l’instant d’avant, pardonne-moi mes maussaderies; je suis inquiet, tourmenté sans savoir pourquoi. Nous ne resterons pas longtemps ici, mon vieux camarade. » Gomez ne répondit pas; il continua de bêcher vigoureusement dans sa platebande. « Pour qui travailles-tu donc là? » dit Emmanuel, qui avait besoin de parler à quelqu’un.
— Pour mademoiselle Claire, monsieur le comte; elle m’a demandé ce matin de faire voir au jardinier comment on s’y prend chez nous pour tailler les cerisiers, et, ma foi, j’ai pris goût à la besogne. Je suis en train maintenant de mettre de l’ordre dans le parterre.
Claire parut en ce moment. En apercevant Emmanuel, elle hésita un instant et fit mine de se retirer. « Je vous en prie, mademoiselle, restez, dit Emmannel; et puisque je commence à être de la maison, laissez-moi la visiter avec vous. — Du plus grand cœur, répondit Claire; mais je vous en préviens, vous mettez mon amour-propre enjeu : je serai impitoyable, il faudra que vous subissiez une inspection
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complète; nous autres ménagères allemandes, nous sommes trèsfîères de nos domaines et rien ne vous sera épargné.
— Allons donc! dit gaîment Emmanuel. »
Et bien que la journée fût déjà avancée et que le jour baissât, le comte d’Orgaz dut explorer la maison de fond en comble; visiter le potager, les écuries, l’étable, la buanderie, les basses-cours. Tout cela reluisait d’une propreté somptueuse, Claire avait l’œil à tout. Tout était réglé, prévu par elle; elle était véritablement la pensée, l’àme de la maison.
Ils arrivèrent au corps de logis qu’habitait la famille. « 11 faut aussi que nous vous fassions les honneurs de notre appartement, dit Claire; permettez-moi seulement d’aller prévenir ma mère. » Et elle disparut dans un long corridor.
La nuit était tout à fait venue. Emmanuel se promenait dans le jardin, il attendait avec impatience un avis, un signal. Enfin la fenêtre où il avait vu de la lumière la veille s’ouvrit bruyamment, et Claire parut une lampe à la main : « Monsieur Emmanuel, dit-elle en se penchant en dehors; nous vous attendons! »
Deux lampes brûlaient sur un guéridon, deux bougies sur le piano. C’était un salon modeste et confortable tout à la fo s : des meubles plus solides qu’élégants, une garniture de cheminée plus pesante qu’artistique. En somme, c’était l’Allemagne, l’Allemagne avec sa fidélité traditionnelle aux vieux usages, son amour de la simplicité et
de l’intérieur. Claire avait tenu à ce que cette partie de la maison tranchât complètement avec celle qu’habitaient les étrangers; elle aimait, par la vétusté de ces meubles, de ces portraits, de ces tentures, à se rattacher à cette longue suite de braves travailleurs qui avaient régné sur le Chevalier d’Or.
« Ma mère, » dit Claire à Emmanuel, en le présentant à la vieille dame assise dans le grand fauteuil. <« Soyez le bienvenu parmi nous, monsieur, » dit la mère en se soulevant à moitié. « Vous connaissez le reste de la famille, ajouta Claire gaîment; Sarali, ma sœur aînée, qui vous a reçu à l’arrivée ; les deux bambines qui vous ont tourmenté ce matin, et qui vont aller se coucher dans un instant, car voici l’heure réglementaire qui approche, et tout se fait ici avec méthode. »
Claire se mit alors au piano, joua une polka pour la plus grande fête des enfants, qui vinrent bientôt présenter à la ronde leur front à baiser, et se retirèrent avec la grande sœur.
La vieille mère, Emmanuel et Claire, restèrent seuls.
Emmanuel s’approcha du piano et feuilleta quelques cahiers de musique. C’étaient des valses de Chopin, des lieder de Mendelssohn, de Schubert, quelques partitions des grands-maîtres : de Gluck, de Mozart, de Weber; plus loin des volumes de Goethe, de Schiller. « Nous aurons bientôt fait ample connaissance, monsieur, dit Claire, si vous examinez de si près mes plus fidèles compagnons. « Qui voit mon parc, voit mon cœur, » disait Bettina à Goethe. Au train dont vous allez, je n’aurai bientôt plus de secrets pour vous.
— Je cherche la romance que vous chantiez hier soir, dit Emmanuel. Elle m’a poursuivi toute la journée, elle s’est attachée à moi obstinément, et certes je ne partirai pas d’ici sans emporter ce souvenir avec moi.
— Elle n’esl pas écrite, monsieur Emmanuel; mais je vais vous la chanter encore, et vous la retiendrez aisément. »
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Et, sans plus de façons, Claire redit le vieux lieder. Vers la fin du quatrième couplet, Emmanuel crut s’apercevoir que la voix de Claire faiblissait. Il releva la tête et la regarda fixement; la jeune fille s’était remise aussitôt, et arriva au bout sans encombre.
« Ah! mademoiselle, vous me parliez ce matin, s’écria Emmanuel, de la miraculeuse musique dont on nous gratifie sur les grands théâtres du monde civilisé! C’est après une émotion vraie qu’on sent bien à quel point ces opéras, qui font nos délices, sont faux et extravagants ! C’est affaire de mode et de luxe, rien de plus. Pour ma part, je ne sors jamais de la représentation d’un grand opéra italien sans des rages violentes; il me semble qu’on s’est indignement moqué de moi, que le poète — cela s’appelle un poète ! — et le musicien se sont entendus pour me duper sans vergogne, et que les applaudisseurs qui m’entourent rient les premiers de leurs éloges hyperboliques! Voilà vingt mesures de musique qui m’ont plus ému que tout ce fatras bruyant et prétentieux ! »
Et Emmanuel alla, tout en se livrant à sa véhémente diatribe, s’asseoir à son tour au piano. « Tenez, tenez, mademoiselle, jugez vousmême! entendez-vous cette mazurke? Elle ne manque pas d’entrain, vous le voyez; elle frétille fort agréablement ; eh bien! sur cet air de mazurke, un monsieur raconte dans le Trovatore qu’une sorcière a fait cuire son fils dans une marmite. Entendez-vous cette marche de garde-nationale? c’est sur ce pas redoublé banal que les Hébreux de Rossini partent pour la terre promise! Entendez-vous ces roulades interminables? c’est une fille qui pleure et demande grâce à son père; ces points d’orgue vertigineux? c’est un amant qui expire aux pieds de sa maîtresse, et qui a déjà le poignard au flanc! Oh! les fous, les fous, qui admirent de pareilles choses, qui se pâment devant ces niaiseries, qui s’enivrent de ces liqueurs frelatées! »
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Pour calmer sa fureur, Emmanuel ouvrit au hasard un des cahiers de musique qu’il tenait dans sa main. C’était un choix de romances sans paroles, de Mendelssolm. Il joua la première venue avec une grande netteté d’exécution et un vif sentiment de cette musique passionnée. Claire ouvrait de grands yeux; elle ne se doutait nullement que son hôte fût un virtuose de cette force.
« Connaissez-vous Schumann, mademoiselle? dit tout à coup Emmanuel.
— Je n’ai rien entendu de lui, répondit Claire.
— Eh bien ! écoutez ceci; c’est une mélodie sur des paroles de Heine. Une jeune fiancée dit un dernier adieu à ses sœurs. — Et Emmanuel entonna l’adorahlemélodie :« Helftmir, ihr Schwestern ! »
« Voilà de la musique ! » s’écria-t-il quand le dernier couplet fut achevé, en se tournant vers Claire.
Claire était vivement émue, et son cœur battait violemment. « Je ne connais pas cela, monsieur Emmanuel, quelle musique! quelle puissance !
— Schumann sait émouvoir toutes les cordes du cœur. C’est un grand poète, mademoiselle. Vous venez d’entendre la passion tumultueuse, débordante ; tenez, voici la passion sombre et contenue : La hien-aimée a tout perdu, et elle chante l’hymne de désolation : « Nun hast du mir. »
La voix d’Emmanuel disant lentement, solennellement, cette der-
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nière mélodie, s’était pénétrée d’un grand sentiment de douleur. Il s’était associé à cet accablement morne de la veuve, il était entré avec elle dans le désert où elle va marcher désormais, il plongeait avec elle dans le monde des souvenirs emportés. Quand il eul prononcé la dernière parole de la mélodie, il laissa tomber ses mains inertes sur le piano sans songer à Claire, sans rien voir autour de lui : il était comme abîmé dans ses pensées.
Claire n’avait pas bougé, et un grand silence se fit dans la chambre. Quant à la vieille mère, elle avait disparu depuis un moment, et les deux jeunes gens ne s’en étaient pas aperçu.
« Oui, dit Emmanuel après une longue pause, voilà des accents vrais, voilà la vie, voilà l’art ! Vous pleurez, Claire ! Ah ! j’ai bien des fois pleuré aussi devant ces inspirations prodigieuses, je m’en suis abreuvé; j’ai oublié dans cette intimité vivifiante toutes les amertumes, toutes les sécheresses, tous les mensonges du monde! Ne faites pas comme moi, mon enfant! Fuyez ces jouissances indiscrètes ! le monde vous en punirait, comme il m’en a puni!
— Que voulez-vous dire, s’écria Claire?
— Qu’il n’est pas toujours permis à l’homme de choisir sa nourriture, que le monde ne tolère pas que nous discutions ses voies. Nos admirations pour ce qu’il se refuse à comprendre le blessent, l’humilient; il voit en nous un suspect, un ennemi. Il nous frappe dans ce que nous aimons par ses outrages, il nous blesse au cœur par ses apothéoses de tout ce que nous trouvons inférieur, indigne, méprisable. Et c’est le supplice de toute la vie, de toutes les heures! et l’isolement, si nous nous refusons à l'apostasie, se fait chaque jour plus sombre autour de nous!... Alors, ou l’on se dérobe au monde, Dieu sait par quel moyen! ou l’on se jette à corps perdu dans le tourbillon des plaisirs déchaînés; et l’on ne veut plus rien entendre, rien voir de ce qui est beau; et l’on meurt un jour de ces débordements de l’àme, de cette vile comédie! Ne passez pas par ce che-
min, mon enfant! vous êtes jeune, vous êtes confiante, restez au monde; vous devez y être heureuse Si vous vouliez secouer le joug, ce qui vous entoure serait sans pitié... »
Claire écoutait tête baissée; elle ne comprenait pas tout ce que disait Emmanuel, mais, à l’émotion de sa voix, à la conviction de sa parole, elle devinait qu 'Emmanuel devait dire vrai.
« Où vais-je? reprit-il lentement, voyant que Claire n’avait pas hasardé un mot. Oh ! ce n’est pas pour vous que j’ai parlé, mon enfant; mais pour moi, pour moi seul. Il a fallu que je vinsse ici pour réveiller des voix que je croyais endormies à jamais au fond de moimême ! Eh bien! j’aurai eu quelques heures de joies vraies, de joies saines, que tout le fracas de la vie stérile et vagabonde qui m’attend n’emportera pas. Merci, mademoiselle. »
Et il tendit vivement la main à Claire, qui lui donna machinalement la sienne. La main de la jeune fille était glacée.