‹ La forêt noireChapitre 4 sur 7 · CONFIDENCES · texte numérisé non relu

CONFIDENCES

Pendant plusieurs jours, des orages tenaces s’abattirent sur le Süssberg, et les chemins furent impraticables. Emmanuel ne put penser à retourner au cimetière. « J’ai une idée, dit un soir Claire; nous emmènerons Peter Faust au cimetière avec nous; quand il sera là, il est bien possible que la mémoire lui revienne et qu'une illumination soudaine lui fasse retrouver l’endroit que nous cherchons. Seulement, comme le pauvre homme ne pourrait supporter les fatigues de la route ordinaire, nous ferons le grand tour avec la voiture d’Hermann, et nous passerons par le village de Gastein qui domine toute la montagne. De ce côté, m’a-t-on dit, le chemin est carrossable jusqu’aux portes mêmes du vieux cimetière , et notre compagnon de route entrera de plain-pied dans son ancien domaine.

— Eh bien! mon enfant, chargez-vous des démarches à faire, j’accepte tout et je vous suis les yeux fermés. »

Durant ces quelques jours, mille incidents imprévus rapprochèrent les deux jeunes gens. Emmanuel causait davantage de son passé, de son père, de sa vie décousue et triste. Pendant de longues heures il s’épanchait familièrement devant la jeune fille, découvrant chaque jour en elle quelque secrète vertu, quelque charme ignoré. Le fond de cette âme était une bonté inépuisable, bonté qui s’élevait jusqu’à l’intuition la plus délicate et l’initiait spontanément aux beautés de l’art les plus hautes, les plus profondes. Son sens droit des choses de la vie surprenait sans cesse Emmanuel, de plus en plus subjugué par cette fine et intelligente nature.

De son côté, Claire cédait, sans se défendre, à l’ascendant de son nouvel ami. Elle sentait que la vie d’Emmanuel renfermait des mystères qu’elle eût rougi de sonder, que des faiblesses inavouables l’avaient trop souvent rejeté hors des droits sentiers; mais, ces mystères réservés, elle s’abandonnait avec joie aux inspirations du jeune homme, elle se laissait conduire dans ce monde nouveau qu’il lui ouvrait, monde de vérités, de lumières, qu’elle n’eût jamais abordé sans lui. Quand il commentait un des grands poètes allemands qu’elle avait lus le plus, qu’il lui faisait entendre quelque mélodie d’un maître inconnu, ou qu’enfin il l’emportait plus haut encore, et étudiait avec elle un de ces grands problèmes de l’humaine destinée qui ont tourmenté les cœurs les plus humbles, il jetait, sur ce monde d’idées et de sentiments, de magnifiques éclairs d’éloquence et de passion, où l’enfant était comme engloutie. Son âme se dilatait et la femme, hier encore enveloppée, chancelante, commençait à s’épanouir dans sa radieuse majesté.

Hermann venait rarement se joindre à eux, et Sarah, habituée à le voir chaque jour, s’attristait de ces absences inexplicables. Le pauvre Hermann avait compris bien vite que Claire, si fière des atfen-

L’AUBERGE DU CHEVALIER D’OR

fions de l’étranger, si disposée à ses leçons qu’elle comprenait à demi mot, ne pourrait plus se contenter de ce que lui, Hermann, pouvait offrir, et il cherchait à oublier.

Son âme honnête ne faisait point retomber sur Emmanuel le chagrin profond qu’il ressentait ; il se laissait aller à une tristesse douce qu’avant tout il voulait dérober à Claire.

Sarali, si rieuse il y a quelques jours encore, pleurait souvent quand elle se croyait seule. « Ne pleure pas, lui dit Claire, un soir qu’elle la surprit; Hermann sera ton époux, je te le promets.

— Ce n’est pas moi qu’il aime, dit Sarali en baissant la tête.

— Enfant! repartit Claire, tu peux être heureuse, tu le seras! »

Sarali ne comprit pas entièrement le sens des paroles de sa

sœur; mais la confiance lui était revenue tout-à-coup, elle releva ses beaux grands yeux, et regarda fixement Claire. Celle-ci s’était enfuie sans ajouter une parole.

Les beaux jours avaient reparu, et il fut décidé unsoir qu’on partirait le lendemain pour Gastein. A dix heures, la calèche d’Hermann était à son poste, et les voyageurs s’embarquaient : Peter Faust et Claire dans le fond, sur le devant Emmanuel. La calèche était vaste. Sarali, debout sur le perron, avait présidé au départ; son opulente beauté rayonnait de tout son éclat. Elle était tout entière encore aux paroles de sa sœur; elle regardait Hermann avec une tranquillité

confiante, et, au moment où le jeune postillon allait monter à cheval, elle voulut lui apporter elle-même le coup de l’étrier. Sa main ne tremblait pas, sa démarche était assurée; Hermann se saisit du verre qu’elle lui offrait, et, tout en le prenant, il leva les yeux sur la jeune fille, debout, en face de lui, dans la pleine lumière. Pour la première fois, Hermann fut troublé par cette beauté rayonnante, et il rendit assez maladroitement à Sarali le verre qu’il avait vidé.

Claire, du fond delà voiture, s’était aperçue de ce manège, et au moment où Hermann sautait en selle, elle se pencha à la portière : « A bientôt! sœur, » dit-elle en souriant. Le cœur de Sarali débordait d'une joie inconnue.

Deux heures après, on arrivait à la porte du cimetière. Les jeunes gens descendirent, soutenant par le bras le vieux gardien. On se dirigea du côté du Nord. Faust était tombé, depuis un moment, dans un accablement morne, et il semblait ne rien voir, ne rien comprendre de ce qui se passait autour de lui. Arrivés à l’extrême limite du cimetière, les voyageurs s’arrêtèrent. Faust s’assit sur un tertre, Claire à côté de lui, tandis que les jeunes gens recommençaient leur perquisition obstinée.

Claire remarqua à quelques pas d’eux les ruines d’une maisonnette. « Connais-tu cette maison, dit-elle à Faust? » Le vieillard ne répondit pas d’abord. « Regarde-bien, insista Claire, connais-tu ces ruines, ne serait-ce pas ton ancienne demeure, celle où tes enfants sont morts?

— Morts ! mes enfants ! répéta Faust lentement et sans lever la tête. Morts! oui, ils sont partis tous! tous ! et je reste, moi, le vieillard moi, le fou ! »

11 regarda du côté que lui indiquait Claire, et, tout-à-coup, se redressant brusquement : « Oui, c’est bien là, c’est là que je les ai vus venir au monde, là qu’ils m’ont quitté l’un après l’autre. Venez, venez! » Il se mit à marcher sans l’aide de Claire, il la devançait à

L’AUBERGE DU CHEVALIER D’OR

travers les tombes, il tendait les bras vers les ruines amassées à quelques pas. Emmanuel et Hermann, stupéfaits de cette scène étrange, s’étaient arrêtés dans leur excursion; ils suivaient de l’œil la marche effrayante du vieillard. Ils s’approchèrent. Une fois arrivé aux ruines, Peter Faust s’arrêta : « Je suis chez moi, » dit-il.

Ses yeux étaient secs, mais une agitation douloureuse était peinte sur sa figure. Il regardait tout autour de lui dans cet étroit espace, comme s'il eût cherché à se reconnaître au milieu de ces débris. Une pioche rouillée, dévorée par le temps, était à moitié ensevelie sous un amas de décombres : il l’aperçut et s’en empara vivement. Elle était profondément ébréchée à la pointe. Il la considéra longtemps. « Je me souviens dit-il! c’était un jour où j’avais taillé ferme le roc... il avait fallu se hâter; on enterrait une jeune femme au petit jour... » Claire et Emmanuel avaient échangé un regard. La jeune fille prit la main de Faust : « Il y a longtemps de cela? dit-elle.

— Bien longtemps... C’étaient des étrangers!

— Et de quel côté? poursuivit Claire précipitamment.

— Par là, à quelques pas, dans le rocher! »

Emmanuel s’élança dans la direction marquée par le doigt de Faust. Il cherchait le long du roc qui bordait le cimetière. « Vous y êtes, mon fils, dit tout à coup Faust d’une voix sourde!... Oh! je n’ai pas oublié cette journée-là. C’est le jour où ma pauvre femme est morte! »

Emmanuel venait, en effet, de trouver une pierre tumulaire enfouie sous un amas de rochers. Pas d’inscription, pas de nom sur cette pierre; c’était bien celle qu’il cherchait. Il fit un signe à Claire... tous deux étaient tombés à genoux.

Emmanuel partit le lendemain pour Ulm avec Hermann. Il allait chercher un sculpteur pour construire le monument qu’il voulait consacrer à la chère morte. De son côté, Claire retourna à Gastein; il fallait acheter le terrain, se mettre en règle avec la loi. Or, la loi allemande, en ces matières surtout, est singulièrement ombrageuse et compliquée. Pourtant, en peu d’heures, elle eût rempli la délicate mission qu’elle s’était donnée.

En P absence d’Emmanuel, la maison était bien vide. Les enfants mêmes étaient tristes, et Claire ne cessait de regarder du côté de la grand’route. Deux jours se passèrent. Au milieu de la seconde journée, deux lettres adressées à Emmanuel arrivèrent à la fois : l’une de Madrid, l’autre de Paris. Claire jeta malgré elle un coup-d’œil sur l’enveloppe; la lettre qui portait le timbre de Paris était écrite par une main qu’elle connaissait. Un frisson lui traversa le cœur; elle pressentait une catastrophe.

Enfin les voyageurs arrivèrent à la nuit. Les yeux d’Emmanuel rayonnaient : « Claire! s’écria-t-il, en se précipitant dans la maison ; Claire! où êtes-vous? » La jeune fille parut, entourée des deux enfants. « Eh bien! tout est-il fini? » dit-il en lui prenant affectueusement les mains. « Tout est en règle, dit Claire, et voici l’autorisation demandée. »

Elle tendit un papier à Hermann. « Voici encore deux lettres.

L’AUBERGE DU CHEVALIER D’OR

ajouta-t-elle d’un air indifférent. » Emmanuel prit les lettres, les froissa comme s’il eût voulu les jeter loin de lui, puis apercevant le timbre de Paris, il pâlit légèrement. Il se remit pourtant, et présenta à Claire un jeune homme cpii venait de descendre de voiture :

« M. Ritter, un architecte déjà célèbre, dit-il à Claire, qui a bien voulu nous consacrer quelques jours. » Claire s’inclina. « Cornez, ajouta Emmanuel, en se tournant vers le vieux soldat, tu prendras soin de monsieur comme de moi-même. »

On conduisit M. Ritter à l’appartement voisin de celui d’Emmanuel. Dès qu’il fut seul, le jeune homme décacheta l’une des deux lettres : « La voilà à Paris! dit-il tout haut. Elle fait mine de courir après moi, elle se dit malade, en danger !... comédie que tout cela !... Si pourtant c’était vrai, reprit-il après un silence ! si elle avait à me reprocher mon indifférence, mon abandon! elle pleure, elle ne m’a jamais tant aimé, dit-elle! que croire? que faire? »

Il resta quelque temps immobile, les yeux fixés à terre. Puis ouvrant la seconde lettre, il partit tout à coup d’un amer éclat de rire. « Ah! je devais m’y attendre! Tout s’explique! Elle a quitté Madrid le lendemain du jour où le ténor en vogue était appelé à Paris. Elle a tout vendu, hôtel, meubles, bijoux! et elle a besoin de moi maintenant! » Il jeta les deux lettres au feu et descendit.

Claire était assise dans la charmille avecSarah, qui s’évertuait à l’égayer, mais Claire était triste et comme accablée. «Ma pauvre Sarah, dit-elle en caressant de la main les épais bandeaux de sa sœur, si je m’éloignais, si je quittais le pays, tu aurais bien soin de la mère, n’est-ce pas, des enfants, de la maison?

— Que veux-tu dire ! s’écria Sarah; quels sont tes projets? tes craintes? tu m’épouvantes.

— Tais-toi, dit Claire, je t’en prie; quelqu’un vient.»

Emmanuel prit le bras de Claire et ils se promenèrent dans le jardin jusqu’à ce que la nuit tombât. Quand ils rentrèrent dans le sa-

Ion de la famille, la jeune fille était plus calme, et un sourire fugitif éclairait son pâle visage.

M. Ritter vint les rejoindre. On fit force musique. Quand ce fut au tour de Claire à se mettre au piano, le jeune architecte insista pour qu’elle chantât la mélodie célèbre dans le pays :

Rose, nous allions au printemps.. .

Mais Claire essaya en vain d'articuler une note ; sa voix sortait étranglée, et elle se leva du piano. Elle pleurait.

Emmanuel et Sarah s’approchèrent d’elle, et l’interrogèrent doucement : « Je ne sais ce que j’ai éprouvé, dit-elle. Depuis quelque temps, des palpitations de cœur m’ont prise; ce ne sera rien, assurément. »

On se sépara bientôt. Emmanuel ne put dormir de la nuit. Vers le matin, il fit un rêve bizarre. 11 arrivait à Paris, et descendait du chemin de fer. Au lieu de Blanche, qu’il s’attendait à rencontrer, il apercevait Claire dans la gare, et quand il s’approchait d’elle pour lui prendre la main, la jeune fille tombait morte.

M. Ritter et Emmanuel avaient visité le cimetière. « lime faudra au moins deux mois de travail, » dit l’architecte au jeune homme. « C’est bien, fit Emmanuel; vous m’écrirez, Monsieur, el je reviendrai pour inaugurer moi-même la chapelle, car je pars très-pro-

L’AUBERGE DU CHEVALIER D’OR

chainement. » Le lendemain M. Ritter quittait Neubach, il allait à Ulm chercher des ouvriers. Les deux jeunes gens se serrèrent cordialement la main.

Glaire était de plus en plus sombre. Emmanuel ne la quittait pas. Une nouvelle lettre de Paris arriva : Blanche annonçait positivement qu’elle allait partir pour Neubach. «Je n’ai qu’un moyen d’empêcher cette folie, se dit Emmanuel, il faut que je parte moi-même ! »

Il entra dans la chambre n° 17. Il était environ huit heures, et la chambre de la jeune fille était éclairée. « Le bonheur est là, se dit-il, le calme, la vie! Là-bas, c’est le mensonge, le vain bruit, la mort lente et sans gloire! Et il faut que je m’éloigne! »

Il redescendit lentement et alla frapper à la porte du salon . On ne l’attendait plus, et la famille s’était retirée. Glaire vint ouvrir. « Il faut que je vous parle, Claire, dit Emmanuel. »

Claire était toute pâle. Emmanuel la contempla longtemps; quelques jours de tristesse avaient suffi pour ravager ce charmant visage. Il eut peur, et il se repentit d’être venu. « Parlez, monsieur Emmanuel, dit doucement lajeune fille.

— Je suis bien à plaindre, dit Emmanuel ; quelques mots qui me sont échappés vous l’ont fait comprendre, mon enfant ; mais vous ne savez pastoutesles tristesses dema vie. Or, je dois être franc jusqu’au bout; à une femme comme vous, je puis tout dire; d’ailleurs il est des heures où il n’est plus possible de reculer. Je vais partir, Glaire.

— Je le savais, murmura lajeune fille, sans lever la tête.

— Je vais partir, répéta Emmanuel, quand je voudrais ne jamais quitter ce pays, cette chère maison. Je ne sais quelle fatalité me pousse, à laquelle j’obéis machinalement touten me révoltant contre elle, car ce mot seul me répugne. Je n’ai jamais connu ma mère, vous le savez, et dès que j’ai été en âge de le comprendre, un mot de mon père m’a averti que je ne devais jamais regarder en arrière, que ma mère avait commis une de ces fautes que l’homme n’oublie

pas, et qu’en me reconnaissant pour son fils, il avait été au-delà de ce que son devoir exigeait. Il fut convenu ce jour-là que le nom de ma mère ne serait jamais prononcé entre nous.

« Ma vieille nourrice m’avait bercé avec les histoires de son pays, elle m’avait souvent parlé du Chevalier d’or et de la chambre où ma mère était morte; tout enfant que je fusse, j’avais retenu ce nom, ces chiffres, et je m’étais juré de venir visiter un jour cette chambre sacrée pour moi. Mon père me fit donner une éducation très-complète; je 11e manquai de rien, j’étais entouré de toutes les recherches du luxe, de toutes les élégances de la vie. Seulement, je cherchais en vain autour de moi un cœur qui reçut les épanchements du mien. Mon père ouvrait avec une prodigalité inouïe sa bourse à mes moindres caprices ; il semblait même m’encourager dans cette vie de jeune homme, oisif, aventureux, bruyant; mais quand je voulais venir à lui, lui tendre les bras, chercher à ses pieds une caresse, lui apporter les tendresses dont mon cœur débordait, je trouvais en lui un homme sévère, hautain. Il était mon père devant le monde, et parce que je portais son nom. Dans son hôtel, j’étais pour lui moins qu’un étranger.

« Il m’emmena à Paris; il venait de quitter la carrière diplomatique. Là je me trouvai, je ne sais comment, lancé dans ce tourbillon de vie fiévreuse, turbulente, où le cœur se dessèche en quelques années. Un instinct supérieur me sauva. Je me jetai dans la musique, ma seule passion vraie, et, pendant des années, je vécus des consolations que me donnait cette mâle nourriture. Un jour je rencontrai une de ces femmes que les bas-fonds de Paris rejettent chaque année, et que le caprice d’un millionnaire blasé pousse en quelques jours au faîte de ce monde étincelant et banal. C’était une conquête glorieuse; tous mes amis avaient les yeux sur elle. Elle fut à moi, je m’épris de cette femme, je me donnai à elle corps et âme. Je me trompais moi-même, je savais parfaitement que son cœur était fermé

L’AUBERGE DU CHEVALIER D’OR

à jamais à tout sentiment généreux : je voulus faire un miracle, la contraindre à m’aimer. Stupide que j’étais! elle écoutait mes confidences pour s’en armer bassement contre moi. Je souffris par elle de toutes les façons : j’étais meurtri, saignant, épuisé. Ce jour-là, Claire, ce jour-là, je découvris que je l’aimais davantage.

« Je partis pour Madrid, elle vint m’y rejoindre. Plus que jamais je lui appartenais. Une grande crise seule pouvait me sauver. Mon père mourut. A l'instant, je pensai à ma mère, à Neubach ; je lui dis qu’il fallait nous séparer, que j’allais je ne sais où, en Allemagne, en Russie. A peine parti, je lui écrivis que je ne pouvais me passer d’elle, que je l’aimais plus que jamais! Oui, Claire, j’ai écrit cela, je l’ai cru... peut-être le crois-je encore. Et cependant c’est faux! j’ai cette créature en horreur, et je lui obéis; elle me fait peur, et je veux la rejoindre, et j’ai une hâte sauvage d’être auprès d’elle !.. .

« Claire, Claire, sauvez-moi, pardonnez-moi, priez pour moi ! dit-il en se jetant à genoux avec une angoisse croissante. Dites-moi de ne pas partir, que je vous perds, que je vous tue! » Et il baisait avec transport la robe, les mains, les pieds de la jeune fille. Bientôt il s’aperçut qu’elle s’affaissait, et portant les mains sur son cœur, il lui sembla que ce cœur ne battait plus. Fou de terreur, il parcourut la chambre en appelant au secours, ouvrit les portes, les fenêtres.

Sarali, les enfants, Lisbeth, la mère accoururent. Claire n’avait pas rouvert les yeux. Lisbetb et Sarah la prirent doucement dans leurs bras et la portèrent sur son lit. Emmanuel était resté à la porte. Vers deux heures, on vint lui dire que la malade avait entièrement repris connaissance. Il s’éloigna en chancelant.

Le lendemain, de bonne heure, Emmanuel demanda à voir Claire.

« Notre vieil ami, le docteur Hunter, a défendu qu’elle vît personne et qu’elle ouvrît la bouclie, ditSarah.

— J’attendrai, fit Emmanuel. »

La journée se passa ainsi.

<* Claire est au plus mal, monsieur Emmanuel, dit Sarah, en joignant les mains avec désespoir. Qu’est-il donc arrivé, mon Dieu? au plus mal, entendez-vous! »

Pendant trois jours se prolongea une agonie douloureuse. La porte de Claire resta fermée à tout le monde, sauf à Sarah et à sa mère. Emmanuel parcourait comme un fou la maison, le jardin; il avait pâli affreusement, et n’ouvrait plus la bouche. Au milieu du quatrième jour : « Venez vite, monsieur Emmanuel, dit Sarah! »

Emmanuel se précipita dans la chambre de Claire. Elle ne souffrait plus; elle était déjà entrée dans l’aube des joies éternelles. Claire lui tendit sa main blanche comme de la cire : « Adieu Emmanuel, dit-elle, je vous aime de toute mon âme ! » Et elle porta à ses lèvres la main d’Emmanuel.

Il s’élança vers elle...

Claire était morte.

A. de G.

LA GUERRE & LA PAIX DE LAUTENBACH

C’était un beau dimanche de printemps.

Je ne sais si je suis seul de mon avis, mais autant, même par le plus magnifique soleil, le jour du Seigneur me semble à la ville morne et ennuyeux, autant il m’apparaît riant, suave et heureux, aux champs ou même au village.

Si mes lecteurs veulent donc me le permettre, je les transporterai àLautenbach, une jolie bourgade badoise , située au confluent du ruisseau du même nom et de la Rench, et renommée pour la qualité de son kirschwasser.

Il était environ dix heures du matin, et les cloches, sonnant à toute volée à l’église gothique, appelaient à la grand’messe les hommes en culottes de cuir, en gilet écarlate, en redingote doublée de flanelle blanche et en chapeau à une seule corne, corne destinée, comme son nom même l’indique, à « fendre le brouillard, » et les

femmes en jupe noire plissée, à moitié cachée par un tablier blanc, en corsage de soie violette brodée de rouge, de jaune et de vert, parfois recouvert de la veste de laine aux larges garnitures gaufrées, et coiffées, soit des énormes tresses blondes emmêlées de rubans noirs, soit du bonnet à fond d’or ou d’argent, selon que celles qui le portaient étaient vierges ou... martyres.

La grande porte de Maria zum Guten Rath, ainsi se nomme la paroisse de Lautenbach, avait déjà vu s’engouffrer sous son élégante ogive bon nombre de Lautenbachais des deux sexes, célibataires et mariés, sans préjudice des enfants issus de ces derniers, lorsque, d’une maison située à l’extrémité du village, et remarquable par son jardin tout enguirlandé de cerisiers, de houblons et de vignes, on vit sortir Hans Oberkamp, donnant d’un côté le bras à sa digne mère Gredel, et la main de l’autre à sa petite sœur Gertrude.

Tous trois étaient en grande toilette, tous trois avaient l’air heureux, et cette fois l’apparence n’était pas trompeuse; seulement, les causes de ce bonheur étaient chez chacun d’eux bien différentes.

Ainsi, tandis que la vieille Gredel était toute joyeuse d’appuyer sa main sur le bras du plus beau Ségare (1) de toute la vallée de la Rench, d’autant plus joyeuse, qu’absent depuis deux ans, Hans n’était revenu au pays que la veille; tandis que la petite Gertrude, sans dédaigner la compagnie de son grand frère, était surtout fière, comme on l’est à dix ans, de ses plus beaux atours; ce n’était ni la présence de sa mère, ni la toilette de sa sœur qui mettaient sur la figure de Hans un radieux sourire.

Non, mais dans cette église, vers laquelle il se dirigeait, il allait revoir, après deux années d’absence, celle qu’il avait aimée dès que son cœur avait su aimer, et qu’aucune autre femme n’avait pu lui faire oublier depuis : la jolie Lothe, la fille de maître Heinrich Dorn-

(1) Ouvrier des scieries.

LA. GUERRE ET LA PAIX DE LAUTENBACH

hann, le plus vieil ami de Christian Oberkamp, son propre père.

A la porte de l’église , ils furent rejoints par celui-ci , bûcheron, flotteur et sabottier, comme l’avaient toujours été ses aïeux et comme l'était son fils, et tous quatre entrèrent ensemble.

Il est fort douteux qu’un casuiste rigide se fût trouvé complètement satisfait de l’édification de Hans, durant la grand’messe. Nonseulement il était fort distrait pour son propre compte, mais il servait, sans le vouloir, de prétexte à la distraction des autres assistants. En effet, sur les 1,358 habitants de Lautenbach, en laissant de côté les enfants, mille au moins connaissaient Hans, et tous ceux qui le connaissaient l’aimaient.

Aussi, dès ses premiers pas dans l’église, toutes les têtes, qui s’étaient levées d’abord par curiosité, en le reconnaissant, s’affaissèrent en signe de bienvenue amicale, et les mains les plus proches ne se firent même pas faute de se tendre furtivement vers la sienne.

Tout en répondant avec affection à ces manifestations affectueuses, Hans n’en était pas satisfait, car parmi tous ces saluts d'hommes et de femmes, il attendait toujours ceux sur lesquels il avait le plus compté et auxquels il tenait le plus. Il avait rencontré le regard de maître Heinricb, et ce regard, au lieu de lui faire l'accueil amical ordinaire, s’était détourné de lui avec une complète indifférence. Les yeux de Lothe, placée près de son père, après s'être un moment arrêtés sur ceux de Hans, s’étaient de même brusquement abaissés, à un mouvement de Dornbann. Après s’être vainement perdu en conjectures, Hans en était donc venu à s’inquiéter sérieusement de ce fait étrange, lorsqu’beureusement la messe finit.

A peine hors de l’église, la famille Oberkamp fut entourée de presque tous les assistants, qui venaient serrer la main au fils, et féliciter les parents de son retour. Mais, tandis que le vieux Christian et la vieille Gredel rayonnaient de la réception faite à leur enfant, celuici, s’obstinant à croire que Heinricb et Lothe ne l’avaient pas re-

connu, les guettait à leur sortie. Aussi, en les voyant s’éloigner, au lieu de se joindre à ceux qui l’entouraient, il fit un mouvement pour s’élancer vers eux et les forcer à s’expliquer. Mais Christian, qui l’observait, l’arrêta par le bras en lui demandant :

« Où vas-tu?

— Parbleu ! demander à maître Dornhann et à Lotbe s’ils son t devenus aveugles ou m’assurer que je ne suis pas moi-même invisible.

— Reste, dit Christian. Ils t’ont très-bien vu et reconnu; mais...

— Mais?

— Nous sommes brouillés, Heinrich et moi.

— Brouillés?

— A mort.

— Et depuis quand? et pourquoi?

— Ne me le demande jamais ! » conclut maître Oberkamp, d’un ton qu’il voulut rendre solennel et qui ne fut que comique.

Pourtant Hans ne rit pas. Il ne répliqua rien, il est vrai, il n’essaya pas de résister à la volonté de son père ; mais un nuage obscurcit son front, si joyeux le matin, et, ni l’empressement de ses amis, ni les caresses de ses parents, ne purent réussir à lui arracher un sourire , pendant toute cette journée qui avait commencé par tant d’heureux présages et avec de si belles espérances.

Le lendemain, dès l’aube, Hans, toujours grave et triste, mais plein d’ardeur en apparence, prit possession de la scierie, située

LA GUERRE ET LA PAIX DE LAUTENBACH

dans la vallée qu’arrose le Lautenbach, et dont il devait rester seul chargé désormais.

Son père, qui était venu l’y installer, venait de le quitter. La roue de la scie était en train, et le jeune Ségare, habit bas, en bonnet de peau de loutre et en pantalon de toile grise, mais aussi beau avec ce costume de travail qu’avec son costume de fête, debout devant la porte basse de sa hutte, dont la toiture en planches, chargée d’énormes pierres, s’inclinait jusqu’à un mètre du terrain, contemplait, les bras croisés, l’étang, l’écluse, le pont de bois au-dessous duquel l’eau bouillonnait en grondant, et les grands bras noirs toujours en mouvement de la rustique machine.

Son regard erra longtemps sur les cimes boisées des montagnes qui cernaient la vallée. D’immenses masses de sapins, mêlées de quelques bouleaux, couronnaient les rochers rougeâtres veinés de blanc et de noir. Un torrent courait çà et là sur des galets verts, qu’il inondait de blanche écume. Des oiseaux de proie planaient silencieusement dans le ciel.

Mais insensiblement les yeux errants du jeune homme s’abaissèrent vers les vastes et vertes prairies, et s’égarèrent, à travers les saules, à la poursuite du ruisseau, qui courait joyeux vers lae ne h où il allait se jeter.

Tout-à-coup, de vagues et indifférents qu’ils avaient été jusqu’alors, ses yeux sentirent attentifs et curieux, et se fixèrent obstinément sur une forme humaine et féminine qui marchait le long de la rive, en remontant le cours de l’eau, dans la direction de la scierie.

« C’est elle! » murmura Hans; et il prit sa course au-devant de celle qui arrivait, et qui n’était autre, en effet, que.Lotlie, venant emplir sa baratte à la rivière.

Arrivé à quelques pas de la fille de maître Heinrich, Hans s’arrêta brusquement, comme s’il hésitait. Lotlie, de son côté, en le reconnaissant, fit un mouvement pour s’éloigner; mais l’attraction était trop

puissante (le part et d’autre, et, tandis que le jeune homme continuait à s’avancer, la jeune fdle restait à sa place.

« Est-ce que nous ne sommes plus amis, Lothe? demanda Hans, en s’arrêtant encore, et d'un ton ému.

— Oh! si, répondit Lothe, en baissant les yeux, et en rougissant; mais...

— Mais, votre père vous a peut-être défendu de me parler?...

— Oui, et j’ai peur qu’il me voie.

— Venez jusqu’à la cassine, alors.

— Je ne sais si je dois...

— Vous savez bien qu'il faut que nous nous parlions, Lothe, et si vous refusez cette explication, je serai bien forcé de penser que vous ne m’aimez plus.

— J’y vais, dit Lothe vivement ; allez toujours, je vous suis. »

Cinq minutes après, les deux jeunes gens, entrés dans la scierie

encombrée de tronces (1), de hachettes à manche courbe, de longues tarrières, de maillets et de toutes sortes d’ustensiles... étaient assis côte à côte sur une épaisse couche de bruyère, contenue dans une caisse de bois... et... se taisaient.

Ils s’étaient pourtant pris les mains, en entrant, et depuis, ils les avaient sans y songer gardées entrelacées; mais ils avaient tant de choses à se dire, qu’ils ne savaient par où commencer.

(1) Troncs d’arbres non équarris.

LA GUERRE ET LA PAIX DE LAUTENBACH

Hans reprit pourtant le premier la parole :

« Est-ce que si votre père vous défendait de m’aimer, vous lui obéiriez, Lothe? demanda-t-il.

— Oh! Hans, vous savez bien que je ne le pourrais pas, répondit la jeune fille, d’un ton de reproche, et en cachant sa rougeur sur la poitrine de son amoureux.

— Alors, rien n’est perdu, dit celui-ci en la serrant contre lui; mais pour réconcilier nos pères, il faudrait au moins connaître la cause de leur brouille. La savez- vous?

— Non, et vous?

— Non plus. Quand j’ai questionné mon père, hier à ce sujet, il m’a répondu : « Ne me le demande jamais! »

— Et le mien, un jour que je lui en parlais, m’a dit : « Qu’il n’en soit jamais question ! »

— Il paraît que c’est grave; mais il n’en est que plus important de le savoir.

— Comment faire?

— Nous chercherons, Lothe; mais, en attendant, soyons prudents, et, malgré le bonheur que j’ai à te tenir là contre moi, comme autrefois, quand nous nous abritions sous un buisson de l’orage qui nous surprenait, tandis que nous cherchions des myrtilles dans la forêt, laisse-moi te renvoyer, de peur que quelqu’un nous surprenne .

— Je m’en vais, Hans, » dit Lotlie d’un ton moitié boudeur, moitié convaincu.

Ils s’embrassèrent, et Hans, ayant jeté les yeux de tous côtés au dehors, pour s’assurer qu’aucun témoin indiscret ne rôdait dans les environs, Lotlie prit sa course vers la rivière. Mais, oubliant, dans sa préoccupation, pleine d’espérance cette fois, d’v remplir sa baratte, elle reprit à travers les taillis le chemin du village.

En approchant d’une passerelle jetée en travers d'un petit ruisseau qui court en gazouillant dans les bois, Lotlie entendit un bruit de voix, et elle allait s’arrêter et faire un détour pour éviter toute rencontre, lorsqu’elle fut interpellée par une grosse voix qui lui criait : « Est-ce vrai, Lotlie, ce que me dit cette petite mauvaise langue de Gertrude? »

Sans comprendre cette question, mais rassurée, en reconnaissant celui qui la lui adressait, Lotlie fit quelques pas et se trouva près de Gédéon Schwartz, qui hachait du bois, tandis que Gertrude, la petite sœur de Hans, debout devant lui, le regardait faire.

« Quoi donc? oncle Gédéon, demanda-t-elle.

— Eh bien ! Gertrude prétend que revenu d’hier au pays, Hans est déjà tout triste. Qu’en penses-tu, Lotlie?

— Mais, je n’en sais rien, moi, répliqua la jeune fille en rougissant beaucoup de son mensonge.

LA GUERRE ET LA PAIX DE LAUTENBACH

— Tiens! d’où viens-tu donc comme cela, ma nièce? reprit Gédéon d’un ton goguenard.

— Vous le voyez, de la rivière.

— Est-ce que tu es allée y porter de l’eau?

— Pourquoi donc?

— Dame! ta baratte est vide, et il me semble que c’est pleine qu’elle devrait être quand elle revient de l’endroit où Ton va d’ordinaire la remplir.

— Ah! mon Dieu! c’est vrai, je l’ai oublié, s’écria Lothe, doublement confuse.

— Allons! allons! reprit Gédéon, Hans, de son côté aura peut-être oublié sa roue; ainsi, vous êtes quittes.

— Vous pensez donc, oncle Gédéon...

— Je ne pense rien, et n’en dirai pas davantage. Seulement, je te demande, Lothe, s’il est vrai que Hans soit triste, et pourquoi?

— Pourquoi? ali! vous le savez bien.

— Oui, oui, à peu près; vous vous aimez trop tous deux, n’est-ce pas, pour vous haïr comme le voudraient vos parents.

— Mais pourquoi se haïssent-ils?

— Ah ! voilà. Le diable n’en sait rien; le bon Dieu s’en doute peutêtre; mais eux, certainement, n’en sont pas bien sûrs. Et pourtant cela peut durer ainsi éternellement, si je ne m’en mêle.

— Oh! mêlez-vous-en, oncle Gédéon, dit Lothe d’un ton câlin, et avec un geste caressant.

— Oui, nous verrons cela... quelque jour.

— Non, tout de suite, cher petit oncle Gédéon.

— C’est cela, c’est toujours le cher petit oncle Gédéon qui est chargé des corvées désagréables. Ce que c’est que d’être bon. Décidément, si je reviens jamais en ce monde, je serai méchant, c’est tout profit.

— Oh! vous ne pourriez pas..

— Allons, soit. Eh bien! préviens ton père que j’irai le voir à midi, Lothe. Et toi, petite Gertrude, cria-t-il à Tentant qui s’était un peu écartée pendant cette conversation, dis à Christian de m’attendre à une heure. En route, toutes deux, tas de fillettes. Vous me faites perdre mon temps, comme si vous en valiez la peine. »

Et, ayant ainsi parlé d’une voix terrible, l’oncle Gédéon Schwartz se remit en riant à bûcher son bois, tandis que Lothe et Gertrude s’en allaient en courant dans le sentier.

Le jour suivant, l’oncle Gédéon Schwartz qui, n’étant le parent réel de personne à Lautenbach, avait fini par devenir celui d’adoption de tout le monde, travaillait seul dans son hangar, attenant à sa modeste maison au toit de chaume, égayé de joubarbe, et aux pignons tapissés de lierre et de chèvrefeuille. Sans crainte des courants d’air, il avait établi son chevalet entre deux portes ouvertes, dont l’une donnait accès dans la salle basse, et l’autre dans la cour. En pénétrant au-delà du seuil de la première, le regard devinait dans l’ombre un grand lit à baldaquin, un petit poêle de fonte, sur lequel brillait une lampe à bec de cuivre, un bahut garni d’écuelles de terre fleuronnées, un escabeau supportant une cruche rouge, et, pendus au plafond, les viandes fumées et les jambons dorés.

L’autre porte, au contraire, inondée de lumière, laissait l’œil, sans s’arrêter à la cour, où les poules picotaient en caquetant , ni dans le verger, où les cerisiers semaient déjà leur neige rose, s’égarer

LA GUERRE ET LA PAIX DE LAUTENBACH

sur les montagnes boisées, coupées de noirs ravins dont les cimes des sapins comblaient les profondeurs vagues, et sur les vignobles qui descendaient en pentes douces jusqu’à la lisière des prairies.

Quoique l’oncle Gédéon, tout en sciant son bois, jetât alternativement un regard vers chacune de ces deux portes, ce n’était ni le magnifique panorama que l'on découvrait par l une, ni le modeste ménage que l’on entrevoyait à travers l’autre, qui attiraient ainsi son attention.

11 avait déjà regardé plusieurs fois l’heure à sa grosse montre d’argent, en laissant, après chaque examen, échapper un mouvement d’impatience, lorsqu’un double bruit de pas, qui se fit entendre à la fois dans la maison et dans la cour, parvint jusqu'à lui, et presque aussitôt un homme apparut à chacune des deux portes.

En se reconnaissant, les deux nouveaux venus s’arrêtèrent un moment, puis, après quelques secondes d’hésitation, ils prirent leur course d’un même pas et tombèrent dans les bras l’un de l’autre.

« Allons donc! s’écria en riant l'oncle Gédéon, qui avait jusque là semblé ne pas remarquer même la présence de ses hôtes. Allons donc ! c’était bien la peine, à deux vieux amis comme Heinrich Dornhann et Christian Oberkamp, de rester pendant un an à se regarder de travers, pour finir, à la première occasion, par s’embrasser en pleurant.

— Du moment qu’il reconnaît ses torts, dirent ensemble les deux ex-ennemis en se désignant mutuellement du geste.

— Moi ! s’écria Christian.

— Moi! répéta Heinrich. »

Et interpellant Gédéon :

« Est-ce que tu ne m’as pas dit qu’Oberkamp...?

— Est-ce que tu ne m’as pas affirmé que Dornhann. .?

— Bah! dit Gédéon, en haussant les épaules d'un air peu effrayé des mines menaçantes de ses amis. Je vous demande un peu ce que

cela vous fait, ce que j’ai pu dire ou ne pas dire? Vous vous êtes embrassés de bon cœur, n’est-ce pas? Voilà l’important. Eh bien! maintenant, écoutez ce que j’ai à vous dire... »

Sans répondre, et sans se départir de leurs mutuelles défiances, Christian et Heinrich tirèrent en même temps de la poche de leurs blouses, leurs pipes de vieux buis à chaînette d’argent, et se mirent à les bourrer, tandis que Gédéon poursuivait ainsi :

« Je vous ai fait venir tous deux pour vous dire, comme à mes plus anciens et meilleurs amis, que, me faisant vieux, et n’avant pas d’héritiers, l’idée m’est venue de faire mon testament.

— Toi? dirent ensemble Heinrich et Christian, qui semblaient parler et agir sous la pression d’un même ressort.

— Moi, reprit Gédéon; mais je dois vous prévenir de suite que ce n’est en faveur d’aucun de vous deux, vieux entêtés que vous êtes.

— Mais alors.,.? dirent Oberkamp etDornhann, en s’interrogeant d’un regard plus penaud désormais qu’irrité, mais qui semblait dire : Ce n’était guère la peine de nous déranger, en ce cas.

— Cela ne vous en regarde pas moins, pourtant, poursuivit Gédéon d’un ton goguenard, puisque mon intention est de laisser tout ce que je possède au premier enfant de Lothe Dornhann, ta fille à toi, Heinrich, et au premier enfant de Hans Oberkamp, ton fils à toi, Christian.

— La moitié à chacun, alors? dirent d’une seule voix, et d’un ton à moitié radouci, les deux auditeurs.

— Non pas! non pas ! je ne veux point de partage! s’écria Gédéon.

— Mais c’est impossible ! dit l’un.

— Incompréhensible! ajouta l’autre.

— C’est une mystification !

— Une abomination!

LA GUERRE ET LA PAIX DE LAUTENBACH

— Et si c’est pour te moquer de nous.. .

— Cela ne se passera pas ainsi. . . »

Et , s’excitant mutuellement dans leur colère commune, et passant des paroles aux gestes, Christian et Henrich, s’avançant vers Gédéon, allaient peut-être lui faire un mauvais parti, lorsque Kasper et Fritz, les deux jeunes fils de maître Dornhann, qui, venus avec lui, avaient du seuil de la maison, assisté avec assez d’indifférence jusque là, à une scène qui menaçait de tourner au tragique, s’écrièrent :

« Tiens! voilà Lotlie.

— Et Hans. »

Alors, s’arrêtant, et suivant la direction des regards des deux enfants, Oberkamp et Dornhann aperçurent en effet, entrant dans la cour, l’un son fils, l’autre sa fille qui s’avancaient vers eux en se tenant par la main et le front rayonnant de bonheur.

« Qu’est-ce que cela signifie ? demanda chacun d’eux, s’adressant d’abord à l'autre, puis à Gédéon Schwartz, qui s’était déjà remis philosophiquement à sa besogne.

— Cela signifie, dit-il alors, qu’il faut que vous ayez tous deux la tête bien dure pour n’avoir pas encore compris, que pour qu’il y ait héritage il faut un héritier; que pour avoir un enfant il faut un mariage , et que le meilleur mariage est celui où les deux parties s’aiment et se désirent. Mais aussi sans mariage pas d’enfant et pas d’enfant pas d’héritage; c'est à prendre ou à laisser. »

Heinrich et Christian, toujours retenus par leur rancune, auraient bien voulu faire encore semblant de ne pas comprendre, Mais Lotlie avait déjà saisi la main de maître Aberkamp, et en lui montrant Hans, lui disait :

« Pour lui.

— Pour elle, ajouta Hans, en jouant le même jeu avec maître Dornhann.

— Pour eux, » lit Gédéon, réunissant les mains à ses deux amis et de leurs enfants.

Si Lien qu’à la fois fâchés et désarmés, grondant et riant, heureux et pleurant, gambadant et criant, tous, vieillards, amoureux et enfants finirent par tomber dans les bras les uns des autres, et former un groupe inextricable, où, à l'exemple des têtes, des bras et des jambes, les cœurs, point essentiel, se confondaient.

Un mois après, il y eut à Lautenbach une noce dont les échos de la Forêt Noire gardent encore le souvenir. Christian Oberkamp et Heinrich Dorhann avaient fait largement les choses; mais Foncle Gédéon Schwartz les avait surpassés. Le festin du premier jour surtout fut splendide. Hans, beau comme un dieu, couvait des yeux Lothe, jolie comme une fée. Au bout de plusieurs heures de séance à table, tous deux échangeaient pourtant des regards furtifs où perçait quelque ennui de cette trop longue représentation, que, dans tous les pays du monde, on impose à ceux qui aspirent le plus à l'isolement.

Soit qu’il s’en fût aperçu, soit qu’il trouvât lui-même les libations assez nombreuses, l’oncle Gédéon réclama tout-à-coup la parole, et, s’adressant à la fois à Heinrich et à Christian, il leur dit :

« Avec tout cela, je serais curieux que l’un de vous deux nous dît pourquoi vous avez été pendant plus d’un an brouillés ?

— Ma foi , je n’en sais trop rien, répondit Heinrich, du ton de

Page 1