CHAPITRE VI
LA RUSSIE SUBCARPATHIQUE (1)
L'État techécoslovaque ne comprend pas seulement les pays tchèques et la Slovaquie, mais aussi une province formée des comitats du Nord-Est de l’ancien royaume de Hongrie et occupée par des Ruthènes appartenant à la branche subcarpathienne de la nation russe, d’où son nom de Ruthénie ou Russie Subcarpathique.
Comment ce pays, qui en 1921 comptait 605.731 habitants, dont 100.000 Magyars et 50.000 Allemands, faisait-il partie du royaume de Hongrie? Pourquoi se trouve-t-il être maintenant détaché de cet État et incorporé à la République tchécoslovaque?
D’après certains écrivains magyars, les Russes seraient installés depuis peu dans les Carpathes. Cette opinion n’est pas celle du hongrois Anonymus, chroniqueur du règne du roi Bela, qui affirmait que les Russes avaient pénétré en Hongrie, en même temps que les premiers immigrants magyars, sous la conduite du prince magyar Almos. La science positive prouve aujourd’hui la présence de Slaves russes dans les Carpathes à une époque bien antérieure à celle de l’arrivée des immigrants magyars.
Les premiers détachements de Russes, Ruthènes ou Orosyks, ont vraisemblablement pénétré dans les Carpathes dès le xe siècle; mais ce n’est qu'à partir du xtr1e siècle qu’ils ÿ sont venus en nombre important. Ils s’installèrent alors dans cette région montagneuse et boisée des comitats de Uzhorod (Ungvar), Zemplin (Zemplen), Bereg et Sarys (Saros), la « Krajna » slave ou Marchia ruthenorum, et servirent aux Magyars de garde- frontières. En 1340, par exemple, le prince lithuanien Théodore Korjatovic, chassé par une révolution, passa les Carpathes avec une nombreuse suite de Ruthènes; il y fut reçu par le roi de Hongrie Louis Ier qui en 1398 lui donna le titre de voiïvod de Munkacevo (Munkacs), abandonnant ainsi cette région à la colonisation russe.
(1) La République tchécoslovaque, 2° éd., Prague 1921, p: 100 et s.; La Nation tchèque, nos 23-24, p. 804 ets.; Le Journal des Débats, sup. ill, avril 1921, p. 5.
Les Ruthènes, la plupart bergers, bûcherons ou agriculteurs, n'étaient pas faits pour la vie des grandes villes; ils préféraient habiter d’humbles bourgades ou même mener avec leurs troupeaux une existence nomade. Pauvres et ignorants, ils furent, dès le xvi£ siècle, comme leurs frères galiciens, asservis par la noblesse et par les intendants des grands domaines où ils travaillaient.
Seul, leur clergé russe orthodoxe soutenait leur moral; mais, ne possédant pas de terres d’Église et ne percevant pas de dîime, de plus peu instruit, le clergé tomba lui-même dans la misère et dut en 1649 accepter l'Union des Églises. Cette union améliora sa situation matérielle, mais le mit sous la dépendance des archevêques catholiques d'Eger; il perdit ainsi toute son autorité sur le peuple et, par le fait même, le moyen de travailler au relèvement de son malheureux pays, de la même facon que les Serbes et les Roumains restés orthodoxes, et par suite autonomes, dans leur organisation ecclésiastique et scolaire.
Aux xvi et xIXSS siècles, les Ruthènes, comme les autres peuples du royaume de Hongrie, furent soumis à une magyarisation outrancière. Exploités par les métayers juifs, venus de Russie et de Galicie, qui leur sous-louaient les latifundia des nobles, et réduits ainsi à une extrême misère, ils s’exilèrent en messe aux États-Unis, au Canada, au Brésil.
Voici comment Auerbach nous dépeint ces pauvres gens : « Le Ruthène mène une vie misérable; sa maison est bâtie en poutres non équarries dont les interstices sont bouchés avec de la mousse et cimentés avec de la boue; le toit de chaume ou, dans la montagne, de planches, descend très bas; le poêle n’a souvent pas de cheminée et le logis s’emplit de fumée et de suie; telle est la baraque des Houtzoules perchés sur les hauts versants. Le développement physique de ce peuple souffre de sa pauvreté; le Ruthène est petit, chétif, avec une tête anguleuse, des joues rouges, des cheveux blonds, à l'exception du Houtzoule au teint olivâtre et de figure ronde. »
Vers la fin du xix® siècle, le gouvernement hongrois parut cependant s'inquiéter de cette silualion misérable des Russes carpathiens ct surtout de leur forle émigralion ; il ordonna une enquête qu’il confia à un émigré irlandais, Edmond Egan. Ce parfait honnête homme fit preuve d’une telle impartialité et mit si exactement en relief le triste rôle joué dans ces pays par les Juifs qu’il mourut mystérieusement en 1901. Son memorandum resta lettre morte, et la situation matérielle de ces malheureux opprimés ne se trouva en rien améliorée.
Si le gouvernement hongrois se désintéressait ainsi de ce peuple slave, le gouvernement russe par contre cherchait à s’attirer ses sym-
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pathies. Entre 1849 et 1867, plusieurs essais d’une littérature hongrorusse, -écrite dans une langue voisine du russe, Je jazycije, furent tentés dans les comitats du Nord-Est de la Hongrie. En 1885, la Société de géographie de Russie publia un recueil de chansons populaires hongro-russes; puis des associations, comme la Ligue populaire russe et la Société du comte Bobrinski, menèrent une énergique campagne religieuse dans le but de ramener les Ruthènes à l’Église orthodoxe orientale ou russe.
Les Magyars, qui jusque-là ne s'étaient guère émus de la misère des Ruthènes, se soucièrent de cette propagande russe et cherchèrent à l’endiguer. C’est ainsi que quelques mois avant le début de la guerre, le gouvernement entama contre 280 paysans du comitat de Marmaros Sihot (Maramaros-Sziget), redevenus orthodoxes, un procès de haute trahison, procès qui entraina la condamnation d’un grand nombre d’inculpés « pour excitation contre la religion et l’État ».
Malgré leurs 60 % d'illettrés, malgré la mise à l’abandon de leur pays, qui ne possédait même pas une voie de communication convenable, malgré l'oppression à laquelle ils avaient été soumis au cours de longs siècles, malgré cette misère qui avait contraint 400.000 des leurs à émigrer vers l'Amérique, les Ruthènes avaient précieusement conservé leur conscience nationale; is parlaient toujours leur dialecte petit-russe, ils n'avaient pas abandonné leurs costumes, leurs mœurs, leurs traditions, leur religion; leur Église grecque unie employait toujours la liturgie slave.
S'ils n'avaient pas succombé dans cette lutte inégale contre la magyarisation, c'était grâce à leurs frères d'Amérique qui, au contact de la civilisation, avaient vu s’éveiller en eux l'amour du sol natal et la foi dans un avenir réparateur. Ils avaient peut-être été à l’agonie, mais le coup de grâce n’avait pu leur être donné parce que, de l’autre côté des mers, 90.000 émigrés, groupés en une association dite « Union des Fraternités russes grecques catholiques», avaient vèillé sur eux et parlé d’eux dans leurs publications et Journaux.
Étant donné l’absolutisme magyar, il est tout naturel que ce soit en Amérique qu'ait pris naissance l’idée de l'indépendance de ce peuple ruthène.
En octobre 1918, après l’écroulement de l’empire austro-hongrois, l’'Amerikanska Narodna Rada Ugro-Rusinov (Conseil National Américain des Ougro-Russes), dont la formation remontait au 20 avril 1918, prit part à Philadelphie au Congrès des nationalités opprimées de l'Europe centrale, puis organisa en Amérique un plébiscite, auquel prirent part 75.000 membres de l’Union des Fraternités. Les résultats de cette consultation populaire furent concluants. En effet, tandis
que 70 % des votants réclamaient l'union de leur pays au futur État tchécoslovaque, 20 % étaient partisans d’un rattachement à J'Ukraine, 9 % préféraient une indépendance complète ou une union avec certaines régions russes et à peine 1 % demandait le slalu-quo.
Encouragés par l’exemple de leurs frères d'Amérique, les Russes des Carpathes se groupèrent, en novembre 1918, en trois radas, puis formèrent, à la manière des Tchèques et des Slovaques, un Conseil National qui prit le nom de « Karpato-ruska narodni Rada », s'installa à Presov (Eperies) et choisit comme président le Dr. Antonin Beskid.
Ils ne voulaient plus faire partie de cette Hongrie qui s’était rendue coupable de tant d’exactions à leur égard et avait fait d’eux le plus misérable des peuples. Ils ne se sentaient ni assez nombreux ni assez puissants pour vivre indépendants. Ils n’avaient que peu d'espoir dans le relèvement de la Russie et la reconstitution d’un État russe; ils n’éprouvaient, malgré leur similitude de langue, aucune sympathie pour les Ukrainiens. Aussi les Ruthènes n’hésitèrentils pas à décider, d’un commun accord, sous certaines conditions d'autonomie politique et intellectuelle, leur rattachement à l’État tchécoslovaque, dont la langue différait peu du «rusnack» parlé chez eux et dont le régime démocratique et libéral leur inspirait grande confiance. Le 8 mai 1919, le Conseil National central des Ruthènes approuvait à l’unanimité, à Uzhorod, l’action des Ruthènes d’Amérique; à la même époque, le Dr. Beskid, qui avait accompagné la délégation tchécoslovaque à la Conférence de la Paix, demandait ofiiciellement, au nom des populations qu'il représentait, aux délégués de Prague et aux représentants des Puissances Alliées et Associées, la réunion de la branche subcarpathienne de la nation russe à la République tchécoslovaque. Il était impossible de ne pas lui donner satisfaction puisque le droit avait été reconnu aux peuples de disposer d'eux-mêmes et que les Ruthènes de l’ancien royaume de Hongrie avaient nettement manifesté leur désir de se joindre aux Tchéques et aux Slovaques.
Si donc aujourd’hui les Russes subcarpathiens sont citoyens de la République tchécoslovaque, la raison ne doit pas plus en être cherchée dans un soi-disant impérialisme tchèque que dans un don généreux de l’Entente, mais dans la stricte application du grand principe qui à présidé à la réorganisation de l’Europe, le principe de « self disposition »,