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CHAPITRE VII

« Le droit de la nation tchécoslovaque à constituer désormais un État se présente dans des conditions exceptionnelles. Ce n’est pas un peuple nouveau qui demande pour la première fois à constituer un État. Il ne s’agit pas d’une création d'avenir, mais d’un retour au passé, d’une restauration de souveraineté nationale qui a disparu, qui s’est éclipsée dans l’histoire, mais qui est prête à renaître, parce que le sentiment mational lui-même ne s’est jamais perdu » (1).

En retraçant l’histoire des pays tchèques et slovaques, nous avons pu nous rendre compte combien ces paroles de M. de Lapradelle étaient justifiées.

La Bohême, la Moravie, la Silésie, la Slovaquie n'étaient pas de simples provinces autrichiennes et hongroises; ‘elles avaient vécu, pendant de longs siècles, d’une vie publique et morale autonome ; elles avaient constitué successivement une nation et des nations souveraines; leur ensemble formait vraiment un Étal historique. Rappelons-nous le royaume de Grande Moravie dont les frontières étaient presque identiques à celles de l’État tchécoslovaque actuel; rappelons-nous le royaume de Bohême sous la dynastie des Premyslides, sous celle des Luxembourg ou encore sous Georges de Podiebrad; rappelons-nous l’État de Haute-Slovaquie créé par Mathias Cak et le royaume slovaque de Jean Ziskra de Brandys.

Les Tchèques et les Slovaques n’avaient ni aliéné leur indépendance ni renoncé à leurs droits imprescriptibles. Lorsqu’en 1526 les Tchèques avaient librement élu comme souverain l’empereur Ferdinand, ils n’avaient pas manqué de lui poser leurs conditions et d’exiger notamment le respect de leur constitution et de leur langue. À partir de cette époque, sous le règne de Ferdinand, puis sous celui de ses successeurs, ils n'avaient jamais renoncé aux droits qu’ils s'étaient expressément réservés. François-Joseph lui-même n'avait-

(1) M, de LAPRADELLE à SON Cours.

il pas, à quatre reprises différentes, reconnu ces droits en promettant de se faire couronner roi de Bohême. Or, étant donné que les engagements pris par Ferdinand n'avaient pas été tenus par la dynastie des Habsbourg, les Tchèques s'étaient considérés comme déliés de toute obligation vis-à-vis d’elle et avaient à juste titre déclaré cadue le contrat synallagmatique conclu entre leur nation et la maison d'Autriche. Quant aux Slovaques, ils avaient été placés, malgré eux, sous la domination hongroise et n’y étaient restés que contraints et forcés.

Malgré le régime abject auquel ils avaient été soumis, malgré leurs longues et cruelles épreuves, leur forte émigration, l’importante immigration étrangère sur leur sol national, les Tchécoslovaques n'avaient pas été engloutis, comme tant d’autres tribus slaves, les Lusaciens par exemple, dans l’océan germano-magyar et ne s'étaient pas laissé écraser dans la lutte, pourtant inégale, qu'ils avaient entreprise contre leurs oppresseurs. Au contraire, ils avaient gardé intacts . leur patrimoine intellectuel, leur langue, leurs traditions, leur idéal; ils avaient toujours conservé très vivace le sentiment de leur nationalité. Une longue séparation politique et un asservissement à des Jougs divers, le déplorable malentendu causé par le schisme de Stur, les froissements dus à certains préjugés confessionnels, une agitation sournoise entretenue par un gouvernement peu délicat, n’avaient même pas eu raison de l’étroite solidarité entre Tchèques et Slovaques. La meilleure preuve en est cette union sacrée qui s'était si souvent manifestée entre eux à travers l’histoire et avait éclaté au grand Jour en 1914, dès le début des hostilités, pour ne plus cesser jusqu à la dislocation de l'empire austro-hongrois et la constitution, sur ses ruines, d’un État tehécoslovaque autonome.

Il y avait cependant en Autriche-Hongrie des gens qui ne voulaient pas reconnaître l’existence de liens naturels entre Tchèques et Slovaques et qui niaient la possibilité de leur union politique. « Ces deux peuples, disaient-ils, ne peuvent vivre ensemble. Ils n’ont qu’une parenté fort lointaine; peut-être même sont-ils étrangers l’un à l’autre. De plus, il n’existe pas de langue tehécoslovaque; s’il y a une langue tchèque et une langue slovaque, il n’y a pas d’idiome parlé qui soit le mélange des deux; ces deux langues ne sont même pas très voisines l’une de l’autre. Enfin, si les Slovaques tiennent à leur langue, ils sont aussi très attachés à leur religion; or, dans ce domaine, ils se heurteront à l'intolérance des Tchèques qui ont toujours été les adversaires résolus du catholicisme. Jaloux de leurs libertés, de leur histoire, de leur littérature, de leur langue, les Slovaques ne consentiront jamais à lier leur sort à celui des

Tchèques, ainsi que le réclament seuls quelques énergumènes sans mandat ».

Si l’on en croyait en effet certains philologues magyars et allemands, le peuple tchécoslovaque ne serait que la juxtaposition artificielle de deux peuples slaves totalement étrangers l’un à l’autre, le peuple tchèque et le peuple slovaque, et leur identification ne proviendrait que d’une mystification de l'impérialisme tchèque. La thèse de ces savants, qui prétendent ainsi prouver, en s'appuyant surle résultat de longues et laborieuses recherches historiques et grammaticales, que les Slovaques n'appartiennent pas au même groupe ethnique que les Tchèques, a été longuement développée dans le livre du Dr. Czambel, Les Slovaques el leur langue (1903).

D’après Czambel, il n’y aurait entre Tchèques et Slovaques qu’une vague parenté, comme il y en a une entre toutes les familles slaves: tandis que les Tchèques feraient partie, avec les Russes, des Slaves occidentaux, les Slovaques seraient venus du midi, sous Ja poussée des invasions magyares, et se rattacheraient au groupe des Yougoslaves, au nombre desquels figurent les Croato-Serbes, les Slovènes et les Bulgares. Les Slovaques emploieraient de nombreux termes slovènes inconnus des Tchèques, et :l suffirait d'approfondir l'étude des dialectes locaux de la Slovaquie orientale, qui n’ont pas subi les déformations des parlers de la Sloyaquie occidentale, pour s’apercevoir qu'ils présentent les caractères d’une langue complètement différente du tchèque et se rapprochent sensiblement des langues yougoslaves.

Qu’y-a-t-il d’exact dans ces allégations d’un homme qui occupait à Budapest un poste officiel, celui de traducteur en slovaque des lois et règlements administratifs, et dont la bonne foi était par conséquent assez sujette à caution? La thèse de Gzambel ne mérite aucun crédit, telle est l’opinion des philologues et anthropologues les plus autorisés ; telle est en particulier celle de M. Lubor Niederlé qui affirme : « Cette théorie manque de base au point de vue historique et philologique. La parenté linguistique montre sans conteste que les Tchèques et les Slovaques appartenaient au même groupe que les Serbes de Lusace, les Polonais, les Polabes, et qu’ils opérèrent leur migration en même temps qu’eux » (1).

Si certains érudits comme Florinsky ont soutenu la thèse de Czambel, c’est qu'ils ont négligé les documents vieux-tchèques et qu'ils se sont laissé tromper par des différences superficielles entre le slovaque et la littérature tchèque contemporaine dont la langue a été

(1) La race slave, op. cit., p. 100, /

altérée par de nombreux mots nouveaux. Ils n’ont pas assez tenu compte des circonstances politiques qui ont imposé aux deux branches de la nation tchèque une longue séparation et ils ont mésestimé ‘la campagne menée par les Allemands et les Magyars pour leur faire perdre le souvenir de leur unité primitive.

D'ailleurs, en dehors de toute considération scientifique, non seulement il n'existe pas de types physiques tchèque et slovaque nettement différenciés, mais encore les deux idiomes tchèque et slovaque sont si voisins l’un de l’autre que tout Tchèque entend le slovaque comme tout slovaque comprend le tchèque.

Comme l’a dit avec juste raison Ernest Denis : (En réalité, le slovaque et le tchèque ne sont pas deux langues distinctes, mais deux branches d’une même langue qui ont été soumises à des influences divergentes; elles ont suivi le même développement organique, mais ne se trouvent pas l’une et l’autre au même stade. Sur certains points, l’évolution du slovaque est plus avancée que celle du tchèque, sur d’autres, elle retarde sur lui; sous ces variétés extérieures, le philologue reconnaît sans peine l’identité réelle des deux rameaux sortis de la même souche et nourris de la même sève » (1).

On a également fait ressortir la différence de religion entre Tchèques et Slovaques. Si l’on se borne à examiner les statistiques, on ne découvre pas cette différence; pn apprend que les pays tchèques renferment 95 % de catholiques contre 3,5 % de protestants et 1,5 % de juifs et les pays slovaques, à côté de 67 % de catholiques, 85 % d’uniates, 19 % de protestants et 5 % d'israëlites. Pour se faire une idée exacte de l’importanee respective des religions dans l’État tchécoslovaque, il faut considérer que le catholicisme n’est qu'une étiquette dans les pays tchèques, principalement en Bohême où la grande majorité de la population est indifférente et athée, alors qu’en Slovaquie le catholicisme est pratiqué avec ferveur. Incontestablement, la Slovaquie est un pays beaucoup plus catholique que la Bohême, la Silésie et même la Moravie. En quoi cet état de choses peut-il nuire à l’unité tchécoslovaque? S'il y a eu dans le passé des excès de la part des protestants tchèques, rien ne laisse prévoir que ces excès se renouvelleront de nos jours et que le gouvernement tchèque sera nécessairement un gouvernement intolérant.

Mais, en somme, est-il bien nécessaire d’insister sur ce prétendu dualisme tchécoslovaque? Les renaissances tchèque et slovaque ne se sont-elles pas développées côte à côte et pénétrées mutuellement? En dépit de certaines maladresses, dissensions religieuses, préoccu-

(1) Les Slovaques, op. éit., p. 99.

pations divergentes, Tehèques et Slovaques n’ont-ils pas magnifiquement résisté à la tactique du « divide et impera » de leurs oppresseurs el précieusement conservé la conscience de leur unité ethnique? Au cours de la guerre, les représentants les plus illustres de la Slovaquie ne se sont-ils pas associés de toute leur âme à l’active pro- -pagande entreprise par les hommes d’État tchèques et n’ont-ils pas toujours marché en étroite union morale avec eux? Enfin, les soldats de Bohême, de Moravie, de Silésie et de Slovaquie, n’ont-ils pas combattu sur les mêmes champs de bataille et mêlé leur sang pour la défense du même idéal?

Qu'importe que les Tchèques et les Slovaques soient où ne soient pas de même race, de même langue, de même religion ! Il est entendu en effet que ces divers éléments ne sont des facteurs de la nationalité que S'ils entrent comme tels dans la conscience collective et que l’unité naturelle de la nation peut parfaitement grouper des peuples de races, de langues et de religions différentes, à la condition, bien entendu, que ces peuples aient mêmes souvenirs et mêmes aspirations et qu'ils soient animés de ce que nous avons appelé un vouloir-vivre collectif.

À cet égard, il n’y a pas de doute possible : les Slovaques se sont unis aux Tchèques de leur plein gré, en vertu du droil des peuples à disposer d'eux-mêmes, reconnu par les Puissances victorieuses. En effet, en cette journée mémorable du 30 octobre 1918, lorsque ceux-là qui s’occupaient du peuple slovaque, ont exprimé à Saint-Martin de Turiec leur désir de se détacher à la fois des Habsbourg et des Magyars et de se grouper avec leurs frères de race en un seul et même État, c'était la Slovaquie entière qui parlait par leur bouche. La meilleure preuve que cette volonté, si spontanément manifestée en pleine tourmente révolutionnaire, était bien la volonté du peuple slovaque lui-même, c’est qu'aucune protestation ne s’est alors élevée contre cette déclaration, que tous les conseils départementaux et communaux se sont empressés d’y adhérer et que des manifestations enthousiastes se sont alors déchaînées d’un bout à l’autre de la Slovaquie. D'ailleurs, en avril 1920, aux élections législatives, les électeurs slovaques n'ont-ils pas voté pour les candidats qui avaient inscrit en tête de leur programme, le maintien de la République tchécoslovaque?

L'union entre ces deux rameaux d’une même race, attirés l’un vers l’autre par une communauté indiscutable d’affinités, d'intérêts et d’origine, sera d'autant plus facile qu’il existe entre eux un lien tout naturel, la Moravie. En effet, les types de population et les dialectes de cette province se rapprochent sensiblement du type tchèque ou

du type slovaque, de la langue tchèque ou du dialecte slovaque, suivant la proximité de la Bohême ou de la Slovaquie (1); même au point de vue confessionnel, la Moravie sert d’intermédiaire entre la Bohême protestante et athée et la Slovaquie foncièrement catholique. Aussi peut-on dire avec Ernest Denis : « Brno (Brünn) deviendra alors l’aimant naturel entre les deux pôles de l'État tchécoslovaque:et son université, le point de rencontre où se scellera l’unité nationale ».

(1) On trouve en Moravie : à l’ouest les Horaques, très proches des Tchèques de Bohême, au centre les Hanaques, type caractéristique du pays, à l’est et. au sudest, les Valaques et les Slovaques, au nord-est le type ES? type de transition entre les Tchèques et les Polonais.

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