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CHAPITRE V

LA LIBÉRATION DES PAYS TCHÈQUES ET SLOVAQUES I. — En Autriche-Hongrie

La dernière période de la formation de l'État tchécoslovaque s’ouvre le 23 juillet 1914 par l’ultimatum de l'Autriche à la Serbie, preuve flagrante du désir de Vienne d’écraser un peuple slave, de devênir la maîtresse des Balkans et de coopérer à l’hégémonie germanique.

Les Tchèques et les Slovaques ont compris la signification de cet ultimatum. Ils savent que non seulement l'avenir de la Serbie est en jeu, mais que le leur lui-même est sérieusement engagé; ils n’ignorent pas que la victoire austro-allemande signifierait l’anéantissement de leurs efforts patients et acharnés au cours des siècles précédents et de leur relèvement national, fruit bien mérité de tous ces efforts. Aussi, dès les premiers jours de la guerre, prennent-ils nettement position contre les Empires centraux et entrent-ils, à corps perdu, dans la lutte, pour la défense de leur propre existence.

Tandis que leurs exilés entreprennent une active propagande dans les pays de l’Entente, leurs hommes politiques, leurs soldats, leurs patriotes, enfermés en Autriche, emploient, malgré les menaces et les châtiments, tous les moyens qu'ils jugent bons pour désorganiser et perdre l’Empire austro-hongrois.

La mobilisation vient à peine de commencer que déjà les réservistes dévoilent leur état d’esprit. Ils font dans leurs garnisons des démonstrations en masse et jurent de ne pas tuer leurs frères de race, Serbes, Polonais ou Russes, de se rendre à eux ou de fuir devant eux, de tourner si possible leurs armes contre leurs officiers et contre les Allemands. Ils entonnent dans les rues de Prague leurs chansons nationales, agrafent à leurs coiffures le lion de Bohême et n’hésitent même pas à arborer en public leur drapeau blanc et bleu, ce qui, bien entendu, constitue à leur actif autant de crimes de haute trahison, Mais que leur importe ! Punitions, châtiments corporels, condamnations à mort, sont acceptés par eux avec sang-froïd et rési-

gnation; leur ligne de conduite reste toujours l’indiscipline et le sabolage passif et méthodique de la mobilisalion. C’est ainsi qu’en septembre 1914, le & régiment de landwehr tchèque, envoyé sur le front russe, refuse de partir, insulte les officiers qui l’encadrent et n’embarque que poussé par les baïonnettes du 75€ régiment allemand.

Sur les champs de bataille, les Tchécoslovaques tiennent leurs serments; ils se rendent dès qu'ils le peuvent, isolément, par groupes, voire même par unités entières, aux Russes ou aux Serbes qui remportent ainsi d’éclatantes et faciles victoires. Dans les tranchées, ils fraternisent avec les ennemis de l’Autriche et leur divulguent les opérations projetées où en cours.

Le 112 régiment tchèque de Pisek refuse de marcher sur Valjevo en Serbie et se laisse massacrer par l'artillerie magyare; le 36€ régiment se mutine dans ses casernes de Mlada Boleslav et s’y laisse anéantir; le 102€ de Benesov, en fin novembre 1914, au moment de l'offensive de Potiorek, provoque, par sa reddition, le désastre de Kolubara et la désorganisation de l’armée austro-hongroise du Sud; le 88, en se rendant aux Russes sur le front des Carpathes, se fait écraser pâr les artilleries allemande et hongroise; le 35€ de Pilsen, une demi-heure après son arrivée au feu sur le front de Galicie, est dans les lignes adverses. Les soldats du 8° de Prague, du 13, du 28e, du 72e de Presbourg se rendent également et préfèrent être massacrés par l'artillerie russe que de tuer leurs frères slaves.

Est-il besoin d’ajouter que ces graves défections inquiètent profondément ceux qui ont la lourde tâche de diriger le vaisseau-fantôme austro-hongrois et surexcitent au plus haut point l'opinion publique germano-magyare ! La redditon du 28e de ligne, régiment purement tchèque de Prague, a notamment un gros retentissement. Un décret impérial du 17 avril 1915 déclare dissous ce régiment qui s’est rendu en entier à un bataillon russe, avec armes et bagages, musique en tête et drapeau déployé, et, qui plus est, a immédiatement retourné ses armes contre les Autrichiens. Un ordre du jour de l’armée autrichienne des Carpathes du 28 avril 1915 flétrit ainsi sa conduite : «Soldats, le 13 avril 1915, le 28€ régiment de ligne presque tout entier s’est rendu sans combat à un seul bataillon ennemi. La honte de cet acte indigne a entièrement effacé la renommée militaire de ce régiment. Les jeunes réservistes venus compléter le régiment sont arrivés de leur pays complètement corrompus au point de vue moral...»

De semblables défeclions el mulineries sont si fréquentes et jettent un tel désarroi dans les armées austro-hongroises qu’en mai 1915 le gouvernement allemand, qui vient de prendre la direction générale

des armées ennemies, juge prudent de mettre fin au recrutement régional et de procéder à un mélange des recrues. À partir de ce moment, les Tehèques changent de tactique ; à l’action combinée basée sur la force, est substituée l’action personnelle appuyée sur la ruse ; c’est alors que s'ouvre l'ère des condamnations à mort et des peines corporelles pour indiscipline, rebellion ou haute trahison, des confiscations de biens de prisonniers, des suppressions d'allocations à leurs familles, réduites ainsi le plus souvent à l'extrême misère. Mais pas plus par la brutalité que par la douceur, les autorités militaires autrichiennes ne réussissent à changer l’état d'esprit des Tchèques, qui continuent à réclamer, de toutes leurs forces, un fédéralisme d’'Empire, puis le partage pur et simple de l’ Avbaiciie Hongrie: et à refuser, toujours et partout, de se battre avec leurs ennemis, les Allemands, contre leurs frères de race, Russes et Serbes et leurs amis, Français et Anglais. Les soldats tchèques prisonniers, qui, au début de 1916, sont déjà au nombre de 280.000 en Russie et en Serbie, ne se départiront pas de leur attitude jusqu’à la fin de la guerre. C’est ainsi qu’en 1916 le gouvernement les accusera d’avoir favorisé l'entrée des Roumains en Transylvanie et l’attaque italienne sur Gorizia; c’est ainsi que, le 18 septembre 1917, ils seront rendus responsables de l’irruption ennemie dans les lignes autrichiennes; c’est ainsi enfin qu’en 1918, ils seront les principaux agents de la désorganisation de l’armée austro-hongroise,

Si ces soldats se rendent ainsi par centaines de mille aux ennemis de leurs pays, ce n’est ni par lächeté ni par peur; nous ‘verrons en effet que leur conduite sera toujours exemplaire sur les champs de bataille d'Orient et d'Occident où ils lutteront, de leur plein gré, contre leurs oppresseurs.

Tandis que les soldats tchèques sabotent ainsi la mobilisation autrichienne et amènent le désordre dans les armées de l’Empire, la population civile, qui ne peut songer à l'insurrection, organise une résistance passive sur les terrains économique et financier. Elle refuse les déclarations de loyalisme à l'Empereur, les glorifications ordonnées par lui à l’occasion de ses anniversaires; elle ne souscrit pas aux emprunts et propage, avéc un malin plaisir, toutes les mauvaises nouvelles qui circulent dans le pays sur le compte dela Double-Monarchie et de ses alliés. Les agriculteurs cachent leurs récoltes et refusent de livrer leurs réserves de vivres aux autorités militaires. « On remarque, dit l’un des préfets de Bohême, une certaine indolence dans l’agriculture et surtout on nous annonce que la population agricole ne veut ensemencer que juste ce qu’il faut pour sa propre vie. »

Au point de vue politique, dès le 19 novembre 1914, l'union sa-

crée entre tous les partis, depuis ceux d'extrême droite jusqu’à ceux d'extrême gauche, se trouve réalisée dans la création d’un Club Parlementaire unique, composé des 108 députés tchèques au Parlement de Vienne, et dans la constitution, en dehors du Parlement, d’un Conseil National présidé par M. Mattus.

Mais alors, devant ces manifestations hostiles, le gouvernement absolutiste de Vienne organise la erreur dans les pays tchèques. Pour lutter contre « la conspiration tchèque », il fait d’abord emprisonner ou mobiliser les chefs politiques qui servent de guides à la nation. Le 22 mai 1915, l’archiduc Frédéric, généralissime autrichien, fait arrêter le Dr Kramar, député et leader des Jeunes-Tchèques, et le Dr Scheiner, président de la Fédération des Sokols; le 28 juin 1915, c’est le tour du député jeune-tchèque Aloïs Rasin, l’un des collaborateurs du DT Kramar; M. Soukup, député, chef du parti socialiste, M. Klofac, député et leader des cadets, M. Prunar, MM. Choc, Burivalet Vojna, tous députés radicaux, sont emprisonnés. Lérsque le gouvernément ne peut atteindre les hommes politiques eux-mêmes, il ne se contente pas de confisquer leurs biens; ils s’attaque aussi à leur famille et à leurs amis qu’il ne cesse plus de persécuter. Il fait perquisitionner chez les grands patriotes tchèques, Masaryk, Durich, Benes, réfugiés à l'étranger, s'empare de leurs propriétés, inquiète leurs collaborateurs et leurs plus proches Press qu'il fait emprisonner sans motifs. s

‘: Des procès monstres, destinés à frapper les imaginations populaires, s'organisent alors de tous côtés. C’est, en décembre 1915, celui tante au Dr Kramar, au Dr Rasin, directeur des Narodni Listy, à M. Cervinka, le secrétaire de la rédaction de ce journal, et au comptable Zamazel, procès qui aboutit le 3 juin 1916 à une condamnation à mort des quatre accusés. À Kyjov (Moravie), une dizaine de . personnes sont condamnées à mort. De longues années de prison sont distribuées à une quinzaine d'employés de Prague et à 16 conseillers municipaux de Radwice pour des motifs futiles, ces derniers notamment pour n'avoir pas assisté à la messe le jour anniversaire de la naissance de l’Empereur et avoir ainsi manqué de loyalisme. A Brno, sur 69 accusés, 15 sont condamnés à mort pour avoir distribué les proclamations du Grand-Duc Nicolas, promettant, au nom du Tsar, aux peuples austro-hongrois la réalisation de leurs aspirations nationales. À Vienne, un procès est intenté aux quatre députés du parti national social, MM. Choc, Burival, Vojna et Netolicky, accusés de complicité avec le professeur Masaryk. Il ne se passe guère. de journée sans que des Tehèques ne payent de leur vie la manifestation par gestes, par paroles ou par écrits de leur nationalisme,

Dans l’enseignement, on remplace les livres de lecture, on procède à des révisions de bibliothèques scolaires, on rend les instituteurs coupables de l'éducation anti-autrichienne du peuple, on leur impose les plus dures humiliations, notamment le serment de fidélité à l’'Empereur et à la Monarchie. Les représailles sévissent contre la plupart des sociétés d'éducation, de propagande, de sports, en particulier contre les Sokols, considérés comme éléments perturbateurs de l’ordre public. D’un trait de plume est supprimé, dans l'administration, les tribunaux et les chemins de fer, l’usage de la langue tchèque obtenu après tant de luttes acharnées. « La langue officielle des administrations politiques et du service de la sûreté générale est la langue allemande, aussi bien pour le service intérieur que dans leurs relations avec les autres administrations et bureaux de l’État. »

La rancune gouvernementale se manifeste surtout à l'égard de la presse. Dès les premiers mois de la guerre, tandis que les journalistes sont condamnés pour excitation à la désertion, offense à l’Empereur ou crime de haute trahison, les organes des principaux partis politiques tchèques sont supprimés; quant à ceux qui ont la bonne fortune de subsister, ils doivent se conformer à des ordres sévères, comme ceux-ci, donnés par le préfet de police de Prague :

« 19 La manière dont les journaux tchèques rapportent les nouvelles militaires est de nature à inquiéter le public et à soulever l’hostilité contre le gouvernement;

2° La presse doit manifester ouvertement et activement ses sentiments de loyalisme et de patriotisme;

30 Les ordres du jour de l’armée et les autres déclarations des autorités militaires et du gouvernement doivent paraître en tête du journal et en gros caractères susceptibles d’attirer l'attention.

Si ces prescriptions ne sont pas observées, les journaux seront immédiatement supprimés. »

La censure n'arrête pas aux seuls journaux ses mesures arbitraires ; toute la production littéraire et artistique des dernières années est soigneusement examinée et les œuvres à sentiments slavophiles plus ou moins prononcés, sont impitoyablement interdites comme subversives. Les recueils d’études slaves, les recueils de chansons, les livres d'histoire, les œuvres de Dostoyevsky, Milioukov, Tolstoï, Sienkieviecz, Machar, sont confisquées chez les éditeurs et les libraires;

les bulletins de la société scolaire Matice, les publications patriotiques tchèques, sont estimées dangereuses pour l’Empire et leur vente est rigoureusement défendue.

Malgré les réclamations sans nombre des journalistes et des écriyains tchèques et slovaques, le gouvernement continue à faire preuve

de la même intransigeance. En octobre 1916, sur 34 journaux qui paraissaient dans l’Est de la Bohême, 13 seulement subsistent; en juillet 1916, un journal viennois constate qu'aux mois de mai et juin de la même année, sur 165 journaux supprimés, 78 étaient tchèques ; le 15 juin 1917, le Slovensky Tyzdennik peut écrire qu'il est «le seul journal populaire slovaque » pour 3.000.000 d'habitants. Pendant ce temps, la Slovaquie est soumise au même régime de terreur et aux mêmes mesures arbitraires. Toute vie politique y est arrêtée. Les politiciens influents, les intellectuels, les savants, les journalistes, les directeurs de banques, tous ceux en un mot qui peuvent jouer dans le pays un rôle politique et social et sont connus pour leurs sentiments anti-magyars, y sont inquiétés, emprisonnés, envoyés aux armées ou condamnés à mort. L'ordre y est même donné aux fonctionnaires de détruire tout ce qui peut rappeler la pensée slave : inscriptions, tableaux, couleurs nationales, etc. . Pour arrêter, ou du moins ralentir, le mouvement séparatiste qui emporte ses peuples allogènes, le gouvernement impérial et royal ne sait plus que faire. Il se rend compte de l’impossibilité absolue de faire fusiller ou pendre tous les soldats qui refusent de se battre pour l’Empire et la Monarchie, d’emprisonner tous les chefs politiques et les journalistes de l’opposition, de suspendre sur la tête de tous des procès de haute trahison. Il songe alors à agiter devant les yeux de ses sujets rebelles le spectre de la germanisalion et de la magyarisalion. I] laisse les Allemands mettre la main sur tout : haut commandement, affaires politiques, économiques et militaires, écoles, magistrature, postes et télégraphes, chemins de fer, ravitaillement; il accorde toute sa confiance aux hommes d'État magyars, en parüculier à Tisza dont il fait le vrai maître de l'Empire. Mais là encore il échoue lamentablement. Chez les Slovaques comme chez les Tchèques, comme chez tous les autres opprimés d’ailleurs, le peuple, malgré ses peines ‘et ses souffrances, reste impassible; il attend patiemment l’heure propice pour se venger de ces outrages à sa noble cause.

Après l'entrée en guerre de la Roumanie (26 août 1916), la violence et la terreur font place, en Bohême, à la douceur et à la conciliation. Mais il est trop tard; l'heure des concessions et des demi-mesures est passée; les pays tchèques ont trop souffert, ils ne veulent plus entendre parler de l'Autriche ni de son gouvernement; un régime fédéraliste ne peut plus les satisfaire; c'est la liberté et l’indépendance complètes qu’il leur faut. D'ailleurs, quelle confiance peuventils avoir dans les belles promesses qu’on leur fait, lorsqu'ils: voient les Allemands chercher à exclure les Polonais du Parlément de Vienne,

à constituer une Yougoslavie destinée à être rattachée à la Hongrie, à organiser un «Deutschbühmen », à proclamer l'allemand langue officielle de l’Empire, à réaliser, en un mot, une union politique, militaire et économique complète entre leur pays et l'Autriche?

Aussi, lorsque les Allemands songent à convoquer le Parlement, que le gouvernement n'avait pas osé réunir dans les deux premières années de la guerre, en raison des troubles intérieurs, ils ne peuvent obtenir des hommes politiques tchèques la promesse de ne pas troubler les sessions parlementaires. Ainsi, malgré les interventions multiples et pressantes faites auprès de lui, le leader tchèque Mattus ne se laisse pas influencer et déclare avec fermeté, le 6 octobre 1916, au nom des partis tchèques, qu’en cas de session parlementaire, les délégués tchèques ne pourront renoncer à la liberté de parole et qu’ils réclameront notamment « l’élargissement immédiat de tous leurs députés emprisonnés et la cessation du régime de terreur en Bohême».

Le 21 octobre, le comte Stürgh est assassiné par le socialiste Fritz Adler. Les Allemands proposent alors au nouveau président du Conseil, le Dr Kœærber, le programme qu'ils ont déjà cherché à réaliser. avec son prédécesseur. Le troisième jour de son ministère, Kærber déclare qu’il veut régler les problèmes tchéco-allemand, polonais et serbe, et le 4 novembre, dans son rescrit, l'Empereur parle de l’autonomie de la Pologne et de la révision de la Constitution de. 1867. Les Tchèques sentent le danger; le 19 novembre, tous les parts politiques tchèques lancent au peuple une proclamation dans laquelle ils se déclarent tous unis pour la lutte décisive, réalisant ainsi, comme l’a dit M. Benes, « l’union morale absolue de toute la nation».

C’est alors que meurt François-Joseph, en pleine crise constitutionnelle. Kœrber comprend dans quelle impasse il se trouve; il craint, en posant alors les questions de Pologne et de Yougoslavie, de désagréger la Monarchie; il démissionne.

Le jeune empereur Charles Ier, qui veut se ménager les Tchèques dont il a besoin pour son couronnement, choisit comme ministre le comte Clam-Martinic, grand seigneur allemand de Bohême. Dès le 8 décembre, tandis que l'Empereur s'apprête à offrir la paix aux Alliés (12 décembre), le nouveau président du Conseil déclare au Comité du parti des grands propriétaires de Bohême que les désertions tchèques, dues le plus souvent à une mauvaise campagne de presse, sont moins fréquentes et que les soldats se battent mieux. Puis il propose à l'Empereur l’amnistie des condamnés du procès Kramar et fait publier, dans la presse viennoise, un compte rendu officiel de ce procès, qu’il termine par l’apologie de certaines troupes

tchèques et « de la partie patriotique du peuple qui a sévèremen jugé ces actes ».

Le piège est si grossier que l’attitude intransigeante des Tchèques n’en est aucunement modifiée. D'ailleurs, sur ces entrefaites, le 10 janvier 1917, n’ont-ils pas eu connaissance de la réponse des Alliés à la note du président Wilson, déclarant notamment parmi leurs buts de guerre : « la libération des Italiens, des Slaves, des Roumains et des Tchécoslovaques de la domination étrangère? »

Le 16 avril 1917, pour amadouer la Russie démocratique, avec laquelle il entre en pourparlers, le Conseil des ministres décide la convocation du Reichsrat, fermé depuis trois ans. De nombreuses tentatives sont alors réitérées auprès des Tchèques et des autres peuples opprimés de la Double-Monarchie pour obtenir leur concours ou tout au moins leur silence. Le 21 mai, l'Empereur veut user de son prestige pour essayer de mettre à la raison les députés tchèques et yougoslaves ; il les reçoit en audience, mais n'obtient aucune concession de leur part. Le 30 mai, à une réunion des chefs de partis, le cabinet se heurte à nouveau à l’intransigeance tchèque; il ne peut obtenir de Stanek, président de « l’Union tchèque », club puissant composé de tous les députés tchèques, la promesse de ne pas demander l’autonomie de la Tchécoslovaquie. Le gouvernement se rend compte, ce même jour, des difficultés qu’il aura à vaincre au cours de la session parlementaire, à la lecture par Stanek, au nom de l’Union tchèque, de cette proclamation tendant à la fédéralisation de l'Autriche :

« Les représentants du peuple tchèque des trois pays de la Couronne de Saint-Venceslas, en entrant au Parlement en ce moment historique de la guerre mondiale, considérant ce mouvement désormais général qui tend à empêcher la domination d’un peuple par un autre, font la déclaration suivante : « La délégation du peuple tchèque est pénétrée de cette conviction profonde que la forme dualiste actuelle a créé, au détriment des intérêts communs, des peuples dominateurs et des peuples opprimés. En conséquence, il est devenu indispensable que la monarchie Habsbourg-Lorraine se transforme en un État fédéré, composé d’États naturellement libres et égaux en droit, dans le but de supprimer à l’avenir tous les privilèges nationaux et d’assurer le parfait développement de chaque peuple au profit de toute la Monarchie et de la dynastie.

« Nous basant donc, en ce moment historique, sur le droit naturel des peuples de disposer d'eux-mêmes et de se développer librement, droit renforcé chez nous et formellement reconnu par des actes d'État indiscutables, au nom de notre peuple, nous réclamons la fusion de toutes les parties du peuple tchécoslovaque en un État

démocratique, en tenant compte aussi de la branche slovaque dont le territoire forme un tout avec notre patrie historique tchèque. »

Les hommes politiques tchèques ne peuvent se soustraire À une pareille ligne de conduite, car c’est le peuple entier qui la leur dicte. Le 19 mai, par exemple, ce sont 150 écrivains tchèques de toutes nuances qui publient un manifeste exhortant leurs députés à défendre devant le Parlement le programme de l'indépendance nationale. Le 28 mai, à Prague, ce sont 15.000 ouvriers qui défilent devant le palais du Stathalter et lui présentent leurs revendications nationales et sociales. Enfin, dans toutes les grandes villes, tchèques, moraves ou silésiennes, se déchaîne un vaste mouvement populaire, véritable raz de marée auquel aucune force n’est capable de résister.

La lutte est d'autant plus difficile pour le gouvernement que les Tchèques ne sont pas les seuls à faire partie de l’opposition et qu’en face des 185 députés allemands, se trouvent 203 slaves, italiens et roumains.

Le 12 juin, le comte Clam-Martinic vient à peine d’achever cette phrase, qui est pour lui tout un programme : « Notre but, c’est l'Autriche; ses fondements séculaires et son unité doivent rester intacts », que l’Union Parlementaire, par la voix de son président, lui répond du tac au tac : « Nous voulons devenir une nation heureuse et libérée de toute domination étrangère. Nous voulons que nos enfants soient élevés en notre langue et dans nos écoles d’après notre culture nationale, qu’ils deviennent de bons citoyens de notre pays tchèque. Nous réclamons notre droit et les garanties de notre existence nationale que pendant ces dernières années la Monarchie et la dynastie ont foulés aux pieds. Nous sommes convaincus qu'aucun des grands problèmes qui agitent aujourd’hui l’Europe ne sera résolu par ce Parlement. Si l'intérêt d’un État n’est pas identique avec la liberté et les intérêts du peuple, cet État n’a aucun droit à l’existence ».

Le même langage est tenu par le député slovène Korosec, au nom des députés yougoslaves, le député radical tchèque Kalina, au nom du parti du droit historique tchèque, le député ukrainien Petrouchevitch, le député polonais Stapinsky. Quant au député allemand Pacher, il affirme, au nom des membres de l’Union des nationalités allemandes et de l’Association des chrétiens sociaux, que les Allemands de la Monarchie s’opposeront toujours à la reconnaissance de ce prétendu droit d’État tchèque, en contradiction absolue avec leur propre droit à l'autonomie.

Devant une pareille coalition, Clam-Martinic ne peut que démis-

sionner; c’est ce qu’il fait, en laissant au chevalier Von Seidler le soin de calmer les Slaves.

Le 26 juin, après une déclaration de Stanek en faveur du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, Prasek rend le gouvernement responsable de la guerre, lui reproche son alliance avec l’Allemagne et ajoute avec fierté : « Nos compatriotes tchèques ont été condamnés pour avoir prêché l'alliance avec la France et la Russie. Nous étions avant la guerre tous du même avis. Si vous traitez nos collègues de traîtres, vous devez à tous nous donner le même nom. Nous sommes tous des traîtres. »

Le ?7 juin, Seidler s'élève contre le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. « La supposition d’après laquelle le gouvernement impérial et royal, dit-il, aurait reconnu le droit des peuples de disposer d'eux-mêmes comme la base d’une paix durable, est une erreur.» Cette déclaration déchaîne, bien entendu, de violentes protestations de la part des délégués slaves, en particulier des députés tchèques Prunar et Baxa. La crise intérieure s'aggrave de jour en jour; les esprits s’aigrissent et se surexcitent.

Effrayé par les victoires de Broussilof, qui vient de culbuter ses armées, Charles [er essaie de s’attirer les bonnes grâces des Slaves et d'obtenir leur collaboration à l’œuvre de réformes constitutionnelles du Reichsrat ; il signe, le ? juillet, un décret d’amnistie qui libère. près de 20.000 détenus politiques emprisonnés depuis 1914 et 1915, pour la plus grande partie tchèques ou yougoslaves. Mais ce nouveau geste généreux ne lui vaut pas plus de reconnaissance que les précédents. Ses sujets se sentent alors les maîtres de la situation; ils en profitent pour le harceler sans répit. C’est ainsi qu’en août 1917, 20.000 ouvriers de Prague se mettent en grève pour se plaindre de la disette et transforment cette manifestation économique en manifestation politique et nationale.

La session parlementaire prend fin sans laisser au gouvernement le moindre espoir d’arrangement avec ses peuples rebelles.

Au mois d'octobre, lorsque le Reichsrat reprend ses travaux, malgré la débâcle russe, la crise qui secoue l’Autriche-Hongrie est. Loujours aussi aiguë. Dès les premières réunions, l’agitation parlementaire est portée à son comble par les attaques incessantes des députés tchèques et yougoslaves contre leur Empereur et leur consütution. Quelle tempête de huées et d’ovations, par exemple; lorsque. Stanek monte à la tribune pour rendre ainsi hommage à la France :: « La nation tchèque considère de son devoir le plus absolu d’exprimer sa plus ardente sympathie à cette noble et glorieuse France qui défend aujourd’hui son indépendance et à laquelle nous sommes rede-

vables des plus grands progrès réalisés en faveur de l'humanité et de la liberté... Elle déclare aujourd’hui que l'édifice germano-magyar, bâti sur l'injustice et la violence, croulera en ruines ».

Devant de telles manifestations d’hostilité, Allemands et Magyars réclament à cor et à cri du gouvernement de Vienne des mesures de répression énergiques. Première satisfaction leur est donnée le 20 novembre dans un message que Charles Ier adresse à la Chambre hongroise, |’ « assurant qu'il emploierait toute sa puissance pour faire échouer les efforts tentés par les Tehèques, soit contre l’indépendance légale, soit contre l'intégrité territoriale de l’État hongrois ». Mais les Tchèques font entendre de nouvelles menaces pour le cas où l’on chercherait à briser leurs efforts par la violence. Le gouvernement prend peur et n'ose mettre à exécution les plans qui lui sont soumis par ses seuls loyaux et fidèles sujets, les Allemands d'Autriche et les Magyars de Hongrie. D'ailleurs, n’y a-t-il pas lieu de traiter par le dédain les faits et gestes de ces quelques millions de mécontents sans armes et sans argent, quand la situation extérieure est des plus brillantes, avec une Russie vaincue en proie à l'anarchie, une Italie battue à Caporetto, une Allemagne victorieuse sur le front occidental et sous peu maîtresse des mers !

Le 3 décembre, pour la première fois Re le début des hostilités, se réunissent les délégations austro-hongroises, chargées de la politique extérieure de la Monarchie. Les délégués tchèques refusent d’assister à la lecture du discours du Trône; ils chargent l’un d’eux, Stanek, de blâmer la diplomatie autrichienne de Brest-Litovsk et de reprocher au gouvernement impérial et royal d’avoir supprimé sciemment, dans la publication des propositions russes, la partie la plus caractéristique : l'exigence de garanties pour le droit des nations à disposer d’elles-mêmes.

Une fois de plus, le gouvernement comprend qu'aucune collaboration n’est possible avec de tels représentants; aussi ajourne-t-il. sine die les délégations.

Enhardis par la reconnaissance de l’armée tchécoslovaque par la France et ses alliés, les journaux tchèques lancent, le jour de Noël, trois appels à la nation : celui du « Conseil des écrivains tchèques et du monde artistique tchèque », celui des « Professeurs de l’Université et de l’École technique tchèque » et celui des « Industriels tchèques », qui, à l'unanimité, réclament «le droit d’être libres dans un État indépendant »; le 6 juin 1918, tous les députés tchèques du Reichsrat et des trois Diètes tchèques, réunies à Prague en Constituante, renouvellent la belle et fière déclaration du 30 mai 1917; mais, ne se contentant plus d’une Autriche fédérale, ils réclament en ces termes l’in-

dépendance complète des peuples soumis à la domination des Habsbourg : «.. Nous, députés de la nation tchécoslovaque, nous déclarons qu’une paix qui ne nous apporterait pas la justice et la liberté ne serait nullement une paix pour notre peuple, mais le commencement d’une lutte nouvelle pour l’indépendance, lutte dans laquelle notre peuple déploierait jusqu’à l'extrême toutes ses forces matérielles et morales. Il n’abandonnerait pas ce combat mené sans aucun égard avant d’avoir obtenu un résultat favorable. Nous protestons solennellement contre le fait qu'il n’a été tenu aucun compte du droit des nations à disposer d’elles-mêmes dans les pourparlers de paix à Brest-Litovsk et nous demandons qu’en vertu de ce droit, la participation et la pleine liberté de défendre leurs droits devant le Congrès de la paix soient accordées à toutes les nations et par conséquent à la nôtre ».

Le gouvernement s’émeut à juste titre de cette Consliluante de Prague, préparée secrètement, dont le caractère est nettement anticonstitutionnel et révolutionnaire. Une Constituante semblable, qui doit se tenir à Agram, est interdite aussitôt, et Seidler se déclare prêt à combattre par tous les moyens de pareilles velléités de séparatisme. La presse officielle applaudit à cette décision gouvernementale et fait chorus avec la Neue Freie Presse, lorsque celle-ci écrit le 22 janvier 1918 : « Le premier ministre a enfin trouvé l’expression qui résume l’opinion de tout le monde : les Tchèques sont les ennemis de l'État. Il faut faire cesser ce scandale européen ».

Les Tchèques trouvent insuffisants, comme moyens d’action, les discours prononcés devant les organisations politiques, les campagnes de presse toujours plus violentes et plus acharnées, le sabotage de ce qui, sur les champs de bataille et à l’intérieur, peut avoir d'heureuses répercussions sur la conduite ou l'issue de la guerre. Encouragés par les messages du président Wilson, qui proclament, comme principes du nouveau droit international, ceux-là mêmes sur lesquels ils appuient leurs revendications, ils entreprennent alors de vastes mouvements populaires, afin de bien montrer aux Pouvoirs publics qu’ils sont une force avec laquelle il faut désormais compter. Le 16 janvier 1918, à Vienne et dans la Basse-Autriche, éclatent des grèves politiques dont les Tehèques sont les instigateurs. Le 22, la suspension de tout travail est décidée dans les villes de Bohême, de Moravie et de Silésie. « Toute la classe ouvrière tchèque s’est réunie, écrit la Narodni Politika du 23, pour réclamer hautement une paix générale, un État tchécoslovaque indépendant, le droit des peuples de disposer d'eux-mêmes. » Notamment, sur la place Saint-Venceslas, plus de 150.000 personnes applaudissent les députés socialistes et, à Plzen

(Pilsen), plus de 50.000 ouvriers “es usines Skoda défilent au chant de leur hymne national.

Les Tchèques ne cachent même plus leurs intentions : ils avertissent le gouvernement que si satisfaction ne leur est pas donnée, ils auront recours à la force. Le 4 février, c’est la municipalité de Prague qui déclare : « Maintenant on va passer des paroles aux actes ». Cest, dans une autre réunion, le député Sokol qui s’écrie : « Conscients de notre bon droit, nous ne reculerons devant rien pour obtenir un État indépendant. Ni gibets ni canons ne nous effrayent. Aux menaces des Magyars, nous opposons le vieil hymne de nos hussites : Nous ne craignons pas les ennemis, peu importe leur nombre. Frappez, tuez, n’épargnez personne ! » À Prague, le 13 avril, 600 personnes, parmi lesquelles des députés, des artistes, des savants, des hommes politiques, des représentants des autres nations opprimées de l’Autriche-Hongrie, jettent les bases d’une fédération dans cet appel qui restera célèbre : « Fermement, inébranlablement convaincus que nos droits sacrés triompheront enfin, convaincus de la victoire de la justice, du triomphe du droit sur la violence, de la liberté sur l'esclavage, de la démocratie sur les privilèges et de la vérité sur l’erreur, à ce tournant de l’histoire universelle, nous levons la main et, nous souvenant de nos aïeux, aux yeux de la nation ressuscitée, sur le tombeau de ceux qui sont tombés, dans l’union puissante de toutes nos âmes, nous jurons aujourd’hui et pour l'avenir entier: Restons où nous sommes parvenus, fidèles à la tâche, fidèles dans la lutte, fidèles dans la souffrance, fidèles dans la vie jusqu’au tombeau. Tenons jusqu’à ce que nous soyons vainqueurs, tenons jusqu’à ce que nous ayons fondé l’indépendance de notre nation. Restons tous unis pour l'État tchécoslovaque, unis avec les Yougoslaves, fidélité pour fidélité. Pleins du souvenir sacré de nos aïeux, nous jurons de tenir jusqu’à notre victoire ».

Ces manifestations tchèques sont d'autant plus significatives qu'elles se produisent au moment même où la victoire semble sourire à l'Allemagne et à ses alliés. En effet, la Russie a lâächement conclu une paix séparée, la Roumanie a obtenu un armistice après ses désastres militaires, l'Italie vient d’essuyer une grave défaite, l'Allemagne est victorieuse sur les champs de bataille d'Occident. Bien loin d’abattre les Slaves, toutes ces victoires allemandes ne font que renforcer chez eux la volonté d’aller jusqu’au bout et de tout sacrifier, biens, situation, vie, pour la réalisation de leur idéal.

Mais en somme, la situation est-elle alors si brillante dans l’Empire, et l’édifice germano-magyar n'est-il pas au contraire plus ébranlé que jamais? La disette sévit et provoque partout des troubles qui

menacent de devenir très graves; les socialistes allemands d'Autriche se placent nettement contre leur gouvernement; enfin, le comte Czernin vient d’essuyer la plus cinglante des défaites diplomatiques dans le formel démenti du président du Conseil français, M. Clémenceau, relativement aux pourparlers de paix séparée.

À la suite de ce grave incident, Czernin tombe; il est remplacé par le comte Burian, grand ami du comte Tisza et germanophile notoire. Les Tchèques continuent à réclamer paix et liberté, à manifester, toujours et partout, la même attitude antigouvernementale et anticonstitutionnelle. Aucune majorité parlementaire n’est réalisable, aucune lutte ne peut être organisée contre les manifestations populaires et les campagnes de presse; aussi Seidler décide-t-il une fois de plus d’ajourner le Reichsrat et d'attendre le dénouement des opérations militaires qui paraissent lui être favorables.

C’est alors que sur les champs de bataille la fortune change de camp. Les Autrichiens subissent un grave échec sur la Piave et, quelques jours plus tard, le même sort est réservé aux Allemands sur la Marne. Après une période de succès plus ou moins inespérés, s’ouvre pour les Empires centraux une période de revers. Les Tchèques sentent que l’Empire s'écroule et que bientôt ils auront à prendre en mains le pouvoir. Tout en continuant leurs assauts contre le vieil édifice austro-hongrois, ils commencent à se préoccuper de l’avenir et à tirer leurs plans de réorganisation nationale. Ne voulant pas se laisser surprendre par les événements qu'ils attendent et entrevoient déjà, dès le 13 juillet, ils forment un Conseil national, composé d'hommes appartenant à tous les partis et à toutes les classes sociales, présidé par M. Kramar, avec MM. Klofac et Svehla comme vice-présidents et M. Soukup comme secrétaire.

À la suite des premiers revers militaires, Seidler donne sa démission; mais, sur les instances de l'Empereur, incapable de lui trouver un successeur, il doit se résigner à conserver le pouvoir. De nouvelles difficultés ne tardent pas à surgir devant lui, lorsqu'il veut faire aboutir et appliquer un certain projet de réorganisation administrative de la Bohême, projet qui n’a d’autre but que de donner à la minorité allemande la haute main sur les affaires politiques et économiques du pays et de tuer ainsi les dernières libertés tchèques. Le 16 juillet, lors de la rentrée du Parlement, Seidler est reçu à coups de sifflets et prononce son discours de bienvenue au milieu des huées générales ; puis les Tchèques le mettent en accusation, ainsi que son ministre de l'Intérieur Toggenburg, pour avoir violé la Constitution en cherchant à changer le régime d’une province sans en‘avoir référé aux Chambres ! Le 23 juillet, Stransky prononce l’un des discours

les plus violents qu’ait jamais entendus un Parlement. «Le principal devoir du peuple tchécoslovaque, dit-il, est de nuire à l'Autriche en toute occasion. Nous le devons à notre fidélité envers notre peuple et envers la Couronne de Bohême, et cette fidélité ne peut se manifester que par la trahison envers l'Autriche. Aussi sommes-nous décidés à la trahir fidèlement chaque fois que nous le pourrons. Et puis, est-ce encore un État que cette Autriche-Hongrie? Nullement. C'est un rêve affreux, c'est un cauchemar séculaire et voilà tout ! C’est une agglomération de huit nations irrédentes, les Allemands non compris. C’est un monstre. En face de cette Autriche à l’épine dorsale allemande, nous déclarons hautement que nous lui vouons une haine éternelle, que nous la combattrons et de avec l’aide de Dieu nous finirons par la démolir ».

Seidler, pour la deuxième fois, est obligé de démissionner. Le nouveau président du Conseil, M. Hussarek, se place lui aussi du côté des Allemands ; cependant, il essaie un rapprochement avec les Slaves auxquels il propose la fédéralisation de l'Autriche. Mais les Tchèques n'ont pas plus confiance dans la Monarchie que dans les sentiments des Magyars et des Allemands à leur égard; ils font, une fois de plus, la sourde oreille aux propositions gouvernementales. Ne sentent-ils pas d’ailleurs leur victoire prochaine ! La famine sévit dans tous le pays, en particulier dans les villes; des grèves continuelles ralentissent la production; des épidémies se propagent d’une façon inquiétante; des bandes armées de déserteurs et d’insoumis terrorisent l’Arrière, tandis que l’Avant, démoralisé, n’est plus capable de résister à une attaque sérieuse des troupes ennemies.

Le gouvernement se sent débordé; ne pouvant plus agir, il se borne à prononcer de grarids discours, dans lesquels il exhorte au calme, affirme sa confiance dans le pays, jure sa fidélité inébranlable à l’AIlemagne et son attachement indéfectible à la monarchie, se déclare essentiellement pacifique et prêt à entrer en pourparlers avec les Alliés. Il lance des offres de paix, soit directement, soit par l’entremise de certains pays neutres ét du Vatican; mais les grandes démocraties occidentales refusent d'entrer en pourparlers avec un Empire en voie de décomposition, dont les chefs sont désavoués par la majeure partie des sujets.

Sur les champs de bataille, les revers succèdent aux revers et « les replis stratégiques » se généralisent; le tsar Ferdinand, battu par l’armée d'Orient, implore un armistice le 25 septembre; les Turcs sont battus en Palestine, les troupes autrichiennes essuient en Italie une défaite irréparable et, sur le front français, les hordes allemandes sont réconduites, à grandes étapes, vers leurs frontières, .

La victoire souriant aux drapeaux des Alliés, les Slaves sentent que l’heure de la libération est proche. Le 2 octobre, au Reichsrat, qui vient d’être convoqué en hâte sous la poussée des événements, le député Stanek prononce, au milieu d’un tumulte sans précédent, un discours d’une violence inouïe dont nous extrayons ce passage :

« Pas une seule goutte de sang n’a été versée par nous volontairement pour les Empires centraux... Nous avons formé des légions tchécoslovaques dans toutes les armées de l’Entente. C’est là que nous avons versé notre sang pour les droits les plus sacrés de l’humanité.. Vos offensives de paix sont vaines. Personne ne veut traiter avec vous. Les nations d’Autriche-Hongrie, elles aussi, sont lasses de négocier, car elles savent ce que vaut votre parole. Nous n’avons ni le courage ni l'envie de vous sauver du naufrage. Dérisions, geôles, potences, telle fut votre politique vis-à-vis de nous pendant les périodes difficiles. Aujourd’hui, vous nous inviterez, toujours avec des arrière-pensées, à vous aider à terminer l’effusion de sang. Mais votre but reste toujours l’hégémonie germano-magyare. Pour ce but, cherchez des peuples aïlleurs que parmi les peuples de l’Autriche. Ce que nous voulons, c’est le front des trois États slaves, de Dantzig à l’Adriatique, en passant par Prague.

Nous avons demandé à être admis aux négociations de paix avec les délégués des autres nations. Mais les Allemands ont refusé. Ils ont répondu : « Si vous l’essaÿyez, nous vous ferons pendre ». Voilà au moins une promesse que les Allemands sont habitués à tenir.

La question tchécoslovaque sera résolue ailleurs qu’en Autriche. Nous vous conseillons, en toute franchise et sérénité : rendez-vous, capitulez, car enfin vous n’avez pas le choix ».

Quelques jours après cette déclaratiôn, les députés tchèques quittent pour toujours le Parlement, ne reconnaissant plus d’autre autorité que celle des Alliés et celle de la Conférence de la Paix.

Leur exemple est bientôt suivi par les autres peuples opprimés de la Double-Monarchie. En effet, malgré le manifeste de l'Empereur du 17 octobre « à ses peuples d'Autriche fidèles », malgré ses belles mais trop tardives promesses de « réorganisation ds la Patrie sur des bases naturelles. dans l'esprit des principes que les monarques alliés ont adoptés dans leurs offres de paix », les députés Jougostaves et polonais quittent à leur tour le Reichérat:

Le 19 octobre, le DT Kramar annonce au Conseil National de Prague et à l'Union parlementaire, qu’il préside, la formation de l'État tchécoslovaque et proclame les Habsbourg déchus de leurs titres de rois de Bohême.

Le gouvernement autrichien met alors son dernier espoir dans une

intervention du président Wilson. Mais la réponse du gouvernement américain du 19 octobre à sa note du 7 lui enlève ses dernières illusions. M. Lansing n’y déclare-t-il pas que s’il y a dans les 14 points du président Wilson : «aux peuples de l’Autriche-Hongrie dont nous désirons sauvegarder la place parmi les nations, devrait être donnée pour la première fois la libre occasion d’un développement autonome », depuis leur rédaction le gouvernement des États-Unis a reconnu un état de belligérance entre les Tchécoslovaques et les Empires centraux, que le Conseil National tchèque est « de faclo un gouvernement belligérant investi de l'autorité propre pour diriger les affaires politiques et militaires des Tchécoslovaques », que le Président n’est donc « plus libre d'accepter une simple autonomie de ces peuples » et que le gouvernement austro-hongrois n’a plus qu’à entrer directement en pourparlers avec eux.

La dernière planche de salut à laquelle l'Autriche essaie encore de s’agripper, lui glisse des mains, emportée à son tour par la tourmente. Seule, une victoire sur les champs de bataille est capable de retarder l'issue fatale de la crise politique dans laquelle se débat le vieil Empire. Mais au lieu de remporter des succès, les armées austrohongroises essuient défaites sur défaites et leur situation devient de jour en jour plus critique. Dans la nuit du 23 au 24 octobre, en effet, tandis que la Roumanie est en pleine effervescense et que l’armée de Salonique, aidée par l’armée serbe reconstituée, avance vers les frontières méridionales de la Hongrie, le général Diaz déclanche une formidable offensive qui, le 27, se développe sur le mont Grappa et, le 28, enlève les lignes de la Piave.

Aussi, avec une hâte fièvreuse, le comte Andrassy, qui vient d’arriver au Ballplatz, adresse-t-il coup sur coup deux nouveaux appels au gouvernement des États-Unis. Dans le premier, en date du 26, il reconnaît, au nom du gouvernement impérial et royal, les droits des peuples d’Autriche-Hongrie et déclare ne plus voir d’obstacle « au commencement des pourparlers sur l'armistice et la paix ». Dans le deuxième, en date du 28, il accepte « les principes posés par le Président des États-Unis », demande à se joindre « à ses efforts pour prévenir les guerres futures et créer une famille des peuples », réclame «dans l'intérêt de l'humanité, comme dans l'intérêt de tous ceux qui vivent en Autriche-Hongrie, un armistice immédiat sur tous les fronts austro-hongrois », enfin il change cette note en circulaire et en envoie copie aux gouvernements alliés, en les priant de se faire ses intermédiaires auprès du président Wilson.

Mais l'heure des beaux gestes et des généreuses paroles est passée; tout ce que peuvent alors dire ou faire les représentants politiques

de cet empire lézardé et déjà trébuchant n’a plus aucune chance de ralentir en quoi que ce soit la marche des événements et d'empêcher l’irréparable. (en est bien fait de la vieille Autriche !

Ce même 28 octobre, sans même attendre la capitulation de l'Empire, le Conseil National de Prague prend en mains la direclion des pays Ichécoslovaques et lance au peuple cette proclamation : « Peuple tchécoslovaque, ton vieux rêve est réalisé. Aujourd’hui, l’État tchèque est entré dans les rangs des États indépendants du monde civilisé; le Conseil National, soutenu par la confiance du peuple tchécoslovaäque tout entier, a pris en mains, comme étant le seul facteur autorisé et responsable, l'administration de ton État. Obéissez sans réserve aux instructions du Conseil National ».

La transmission des pouvoirs des autorités autrichiennes aux autorités tchèques s'effectue sans heurts. Paysans, ouvriers et bourgeois, qui tous ont pieusement conservé, au milieu des pires difficultés matérielles et des plus cruelles souffrances morales, le culte du passé et l’amour de la Patrie, communient dans une même joie; de folles acclamations jaillissent des cœurs, si longtemps comprimés et meurtris, d’un peuple ivre de bonheur; aux fenêtres des humbles chaumières comme à celles des riches maisons sont accrochées des gerbes de drapeaux aux couleurs de la Bohême et des nations libératrices; dans toutes les manifestations, retentit l'hymne national, cet hymne mystique qui chante les gloires de la Bohême et appelle sur elle Ja bénédiction divine.

Le gouvernement hongrois lui-même, sentant la catastrophe prochaine, reconnaît officiellement le bien fondé des réclamations de ses peuples et, la rage au cœur, leur donne entière satisfaction. C’est ainsi que, le 29 octobre, le comte Karolvi, président du Conseil magyar, envoie au Conseil National slovaque un télégramme ainsi conçu: « Nous sommes d’avis qu’à toute nation appartient le droit sacré de disposer d'elle-même. Le Conseil National slovaque décidera donc de ce qui convient le mieux au peuple slovaque. Nous souhaitons au Conseil National slovaque œuvre sage; et efficace et au peuple slovaque un avenir heureux et libre ». :

Dès le 30 octobre, les Slovaques, qui jusque-là n’ont eu pour 3.000.000 d'hommes que trois représentants au Parlement transleithan et qui, depuis le début des hostilités, ont été opprimés au point de ne pouvoir faire entendre leurs réclamations, se rassemblent à Saint-Martin de Turiec, centre d'action de la Slovaquie. Ils forment un Conseil Nalional slovaque, avec M. Matus Dula comme pré- Sident et M. Karol Medvecky comme secrétaire, et s'associent en ces termes au Conseil National tehèque-: « Les délégués de tous les

partis politiques slovaques, réunis le 30 octobre 1918 à Saint- Martin de Turiec et organisés en Conseil National slovaque, comme membres de la grande nation tchécoslovaque, affirment le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, droit admis par le monde entier.

Le Conseil National déclare qu’il est le seul autorisé à païler et à agi au nom de la nation tchécoslovaque vivant dans les limites de la Hongrie.

«Le Conseil National de la nation tchécoslovaque habitant la Hongrie déclare :

«19 Les Slovaques font linguistiquement et historiquement partie de la nation tchécoslovaque. Les Slovaques ont pris part à toutes les luttes intellectuelles livrées par la nation tchèque et qui l'ont fait connaître à travers le monde:

«2 Nous demandons aussi pour cette nation tchécoslovaque le droit de disposer d’elle-même en pleine indépendance. En vertu de ce principe, nous approuvons la nouvelle situation juridique internationale, formulée le 18 octobre 1918 par le Président Wilson et reconnue ‘le 27 octobre par le ministre des Affaires étrangères d’Autriche-Hongrie ».

Ainsi s'achève dans le pays même, sans insurrection, sans combats, sans effusion de sang, l’évolution libératrice d’un peuple de 10.000.000 d'hommes, conscient de ses droits et fidèle à ses traditions nationales. Une révolution aurait été le prétexte de sanglantes représailles. Les Tchécoslovaques, au moindre mouvement révolutionnaire, se seraient trouvés pris, comme dans un étau, entre les forces militaires allemandes, autrichiennes et hongroises et auraient été broyés par elles. Aussi ont-ils préféré, avec une sagesse et une perspicacité remarquables, adopter la seule attitude possible pour un peuple opprimé, la résistance passive, tendre, toujours et partout, par des efforts silencieux et disséminés, mais énergiques et soutenus, vers la réalisation de leur idéal.

Il. — A l’Étranger.

Si les Tchécoslovaques sont ainsi parvenus à se libérer des deux peuples qui les opprimaient depuis tant de siècles, les Allemands et les Maygars, s’ils ont réussi dans cette difficile entreprise, ils le doivent aux laborieux efforts et aux immenses sacrifices de ceux d’entre eux qui sont restés soumis pendant la guerre au gouverne- - ment austro-hongrois; ils le doivent aussi à tous ceux qui, à l'étranger,

ont pris la défense de leur cause et fait accepter par l’Entente leur idéal d'indépendance, basé sur le droit des peuples à disposer d’euxmêmes. Nous allons voir comment cette « révolution larvée » (1) des pays tchèques a été soutenue et encouragée en France, en Angleterre, en Italie, en Amérique, par une propagande à la fois active et judicieuse; nous allons admirer cette propagande menée aux armées par des milliers d’engagés volontaires, à l’intérieur par des juristes, hommes politiques, écrivains, journalistes, qui s'étaient donné pour noble tâche de faire connaître au monde les souffrances endurées par les nationalités d’Autriche-Hongrie, ainsi que leurs justes revendications.

Dès le début de la Grande Guerre, les Tchèques et les Slovaques émigrés chez les alliés manifestent leur sympathie pour la Russie, la grande nation slave, pour la Serbie dont les fils sont condamnés par les Habsbourg à s’entretuer sur les mêmes champs de bataille, pour l’Angleterre du «self government », pour la patrie des Cavour, Mazzini, Ferrero, pour la France enfin, éternel champion de toutes les nobles causes.

Voulant, eux aussi, remplir leur devoir envers la civilisation contre la tyrannie et le despotisme, ils s'engagent dans les armées de l’'Entente; ils forment partout des corps de volontaires et, après une instruction sommaire, partent au combat avec le même entrain et le même courage que leurs anciens quand ils menaient les chars d’assaut de Zizka ou quand, à la Montagne Blanche et en 1848, ils se levaient pour secouer Je joug de leurs oppresseurs.

Dans les différents combats auxquels ils prennent part, soit sur les fronts russe et serbe, soit sur le front d'Occident, ils se font remarquer par leur vaillante conduite, la haine de tout ce qui est allemand et l’amour ardent de leur patrie subjugée; ils sont félicités publiquement dans de nombreux ordres du jour flatteurs et obtiennent croix de Saint-Georges, croix de guerre et citations élogieuses.

Tandis que leurs hommes valides vont ainsi renforcer les armées alliées, ceux qui ne peuvent prendre les armes se groupent en comités, font auprès des gouvernements les démiarches nécessaires pour obtenir le traitement des nations amies et fondent des journaux de propagande, destinés à faire connaître au grand public leurs titres à l'indépendance. ;

L'arrivée en France de M. Masaryk apporte à ces efforts dispersés l'unité de vues et de direction indispensable à la réussite d’une telle entreprise, aussi vaste que délicate. L'éminent professeur,

(1) M. de LAPRADELLE à son cours,

dans sa longue carrière politique, s’est toujours fait le défenseur fervent des faibles et des persécutés; dans ses discours et ouvrages, il n’a jamais eu d’autre pensée que son devoir ni d’autre but que le démembrement de l'Autriche; aussi groupe-t-il autour de lui les sympathies de tous les partis politiques. Après avoir aplani les quelques légères difficultés subsistant entre les divers groupements déjà constitués, il achève l’organisation des colonies tchèques à l'étranger et fonde, avec M. Ernest Denis, le grand savant français qui a déjà tant travaillé pour la cause de la Bohême, une revue bimensuelle, la Nalion ichèque; il s’adjoint le sous-lieutenant Milan STÉFANIK, un Slovaque établi à Paris, et M. Edouard BENES, professeur de sociologie à l’Université de Prague, tous deux « pauvres et exilés, mais courageux, savants et désintéressés ».

Une lourde tâche incombe à M. Masaryk et à ses collaborateurs. Il s’agit en effet pour eux de démontrer aux peuples alliés et neutres que leur intérêt et celui du monde civilisé n’est pas seulement de ruiner l'Allemagne, mais aussi de renverser les Habsbourg, dont la puissance apparente n’a été fondée que par le fer et le feu, et de briser le conglomérat austro-hongrois, unité factice en même temps que geôle redoutable. |

Dès le 14 novembre, le Comilé d’aclion chèque à l'élranger, qui vient de se fonder à Paris, lance au monde un manifeste émouvant au bas duquel figurent les signatures de MM. Masaryk, Durich, Fisher, Kupka, Benes et de diverses autres notabilités des associations tchèques et slovaques.

« L'heure actuelle est grave, disent-ils. Les armées russes ont été refoulées et la Pologne est occupée par les troupes allemandes. La Serbie, traîtreusement assaillie par Ferdinand de Cobourg, est envahie et, malgré le merveilleux héroïsme de son peuple, elle ne réussit pas à défendre son territoire; les armées allemandes ont fait leur jonction avec les Bulgares et les Turcs, et la presse germanique, en délire, célèbre la victoire qui lui assure la domination de l'Orient.

« Dans ces jours tragiques, nous sentons le devoir de proclamer notre confiance absolue dans la victoire complète des Alliés et, au nom du peuple tchèque que nous représentons, nous sollicitons l'honneur de prendre place à leurs côtés... »

Prologue magnifique, dans lequel on sent toute la force de caractère, la noblesse de sentiments, la grandeur d'âme de ces exilés qui, sans hésiter, aux plus mauvais jours de la guërre, se rangerit résolument aux côtés de l’Entente vaincue, liant ainsi complètement leur sort à celui des peuples que la bonne fortune semble

abandonner sur les champs de bataille, mais qu’ils considèrent comme les porte-drapeaux de l’Honneur et de la Justice !

Dans son manifeste, le « Comité d'action tchèque à l’étranger » réclame « l'indépendance complète de la race tchèque dans son intégrité et la réunion, sous un même gouvernement, de Ja Bohême proprement dite, de la Moravie, de la Silésie et de ia Slovaquie », invoquant la nullité du contrat synallagmatique conclu en 1526 avec les Habsbourg et odieusement violé par eux mainte et mainte fois depuis cette date mémorable. Il explique que si les Tchèques ne se soulèvent pas contre leurs oppresseurs, comme ils l’ont déjà fait à plusieurs reprises, c’est qu’ils ne veulent pas, par « des émeutes impiovisées ou prématurées », « détruire sans profit les forces de résistance qu'il est prudent de ménager pour l'heure décisive »; puis il ajoute que d’ailleurs, par leur résistance passive et les désertions innombrables de leurs soldats, ils désorganisent l'Autriche et hâtent ainsi la fin de la guerre qui « marquera pour le monde l’avènement d’une ère de liberté, de concorde et de paix ». Enfin, en guise de conclusion, les notabilités tchèques déclarent que le fédéralisme, si souvent réclamé autrefois par leur peuple et toujours refusé, ne serait plus maintenant qu’une « solution bâtarde », qu'ils ne veulent plus de « compromis » ni de « demi-mesure » et-que ce qu'ils revendiquent désormais, c’est un « Etat tchécoslovaque complètement indépendant » (1).

Ayant ainsi saisi l’opinion publique de l'Europe occidentale, “qu’ils sentent à la fois ignorante et indifférente à leur égard, les grands hommes politiques tchèques entreprennent à travers le monde des tournées de propagande, pour faire connaître les complexités de la politique austro-hongroise. Tandis que M. Benes, secrétaire général du Comité, prend la direction des affaires tchèques en France, M. Durich part en Russie où l’attendent des centaines de milliers d’émigrés. M. Masaryk, de son côté, après s’être rencontré avec le président du Conseil français, M. Briand, se rend successivement, malgré son grand âge, en Suisse, en Angleterre, puis en Russie et en Serbie, enfin en Amérique, pour y plaider auprès des gouvernements la cause tchèque et les conquérir à ses idées,

Quelle tâche difficile pour ces chevaliers errants du nationalisme que celle de faire sortir de leur indifférence la France, l'Angleterre, l'Italie, les Etats-Unis et d’y vaincre les résistances gouvernementales, pour affranchir leur pays du joug austro-magyar et ressusciter leur Etat de Bohême !

(1) Texte complet dans la Nation tchèque du 15 nov, 1915,

En France, si les Tchécoslovaques ont de nombreux amis ct d’ardents défenseurs, ils ont aussi de violents détracteurs, notamment dans les milieux cléricaux, qui voient avant tout dans l'Autriche- Hongrie un grand empire catholique, dans certains salons politiques dont les membres ont toujours les yeux tournés vers le Ballplatz, dans certaines sphères financières, chez les socialistes enfin qui font passer le bouleversement social des monarchies avant leur dislocation en nationalités autonomes et prétendent qu'avec la chute des trônes et le triomphe des démocraties, les peuples retrouveront liberté et bonheur.

En Angleterre, il faut également de longs mois avant que les conférences de M. Masaryk au King's College de Londres et l’active campagne de presse d’un Wickham Steed ou d'un Seton Watson portent leurs fruits et notamment vulgarisent l’idée du démembrement de l’empire d'Autriche et de la libération des pays tchèques et slovaques.

L’adhésion de l'Italie à la thèse tchécoslovaque est encore plus difficile à obtenir que celle de la France ou celle de lAngleterre, car, dans ce pays, il y a une autre résistance à vaincre, celle de ces Carditi» qui convoitent les rives de la belle Adriatique et se trouvent balancés entre le désir de voir adopter le principe du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et le regret d'accorder ce droit aux Yougoslaves dont les regards se tournent aussi vers la mer.

L'Amérique est peut-être mieux disposée que les grandes puissances européennes à écouter les revendications tchèques. N'estelle pas en effet la patrie d'adoption de deux millions d’émigrés tchèques et slovaques, principalement groupés dans ses grandes cités, Chicago, Philadelphie, New-York? Depuis les premiers jours du grand conflit européen, ces hommes n’ont-ils pas fait preuve d’une activité intense? N'ont-ils pas mis leurs organisations politiques et leur presse influente au service de la propagande tchèque à l’étranger et, sous la direction de l'Alliance Nationale tchèque de Chicago, à laquelle toutes les Sociétés tchèques sont rattachées, entrepris une lutte ardente contre la propagande et le sabotage germanophiles? La sympathie de ces gens pour les Alliés et leur solidarité avec leurs compatriotes sont telles qu'ils n'hésitent pas, avant même l'entrée en guerre des Etats-Unis, à venir sur nos champs de bataille de France verser leur sang pour les grands principes qui doivent faire renaître leur mère-patrie; ils seront parmi les plus zélés interventionnistes qui finiront par avoir raison de la neutralité américaine. Ce sera, pour beaucoup, grâce à eux si l’Amérique apportera dans notre camp, avec l’appoint sérieux de ses

effectifs, un puissant réconfort moral, au moment même où la Russie des Soviets déposera lâchement les armes et où l’Italie essuiera à Caporetto l’un des plus retentissants désastres.

Dans chacun de ces pays, le Conseil National installe des bureaux où des hommes actifs et dévoués travaillent à préparer des dossiers, des rapports, à informer les journaux, à grouper les bonnes volontés, à centraliser tout ce qui se rapporte aux émigrés, aux prisonniers, aux exilés.

Pendant que les grands patriotes tchèques cherchent ainsi à gagner à leur cause les gouvernements des puissances belligérantes et neutres, les corps de volontaires continuent à se faire remarquer sur tous les fronts et prouvent ainsi, d’une façon éloquente, que les Tchèques sont braves quand ils le veulent et que si leurs frères de race au service des Empires centraux se rendent en masse, c’est uniquement par haine des Magyars, des Allemands et des Habsbourg.

Des certificats de belle conduite leur sont délivrés de tous côtés. « Au cours de la lutte qu’elle soutient depuis bientôt deux ans pour le triomphe du droit et de la justice, dit le général Roques, ministre de la Guerre, la France n’oublie pas qu’à côté de ses enfants sont venus combattre les soldats héroïques que lui offrait la colonie tchèque de France. » « Dans les rangs de notre armée, proclame en novembre 1916, à la Douma russe, M. Eugraphe Kovalevsky, combattent des légions tchèques, récemment réunies en un régiment tchécoslovaque. Les ordres du jour lus à l’armée certifient les grandes qualités militaires de ces légions et des officiers tchèques. Il suffira de mentionner que sur 1.500 soldats du régiment tchèque, 500 portent la croix de Saint-Georges et que beaucoup en ont déjà mérité plu- SIeurs .»

Au fur et à mesure que la guerre se poursuit, le nombre des volontaires tchécoslovaques s'accroît. C’est qu’en effet les nombreux Tchèques et Slovaques qui, de propos délibéré, se rendent aux Serbes, Russes ou Italiens, ne veulent pas rester inactifs dans des camps de prisonniers et tiennent à faire profiter l’Entente de leur nombre, de leur énergie, de leur cœur.

Quelle magnifique armée le gouvernement du Tsar peut créer avec ces 320.000 Tchécoslovaques qui ne demandent qu’à venir en aide aux Alliés! Or, chose inconcevable, il s’ingénie à mettre des entraves à leur incorporation dans les armées russes! Il faut la révolution d’avril 1917 et l'avènement au pouvoir du prince Lvof pour que les Tchécoslovaques obtiennent l’autorisation de constituer quelques bataillons autonomes. C’est ainsi que se forment trois régiments qui, lors de l'offensive de juillet 1917, s'offrent à

Kerensky comme troupes d'assaut et remportent, dès le 2 juillet, la victoire de Zborov, montrant ainsi quels immenses services pourrait rendre, en pleine désorganisation des forces russes, une armée composée de plusieurs centaines de milliers de Tchécoslovaques.

Kerensky autorise alors la formation d’un corps d'armée, qui, au moment de la révolution maximaliste de novembre, est fortement organisé, muni d'artillerie légère et lourde, bien approvisionné et parfaitement équipé.

Lorsque la Révolution bolcheviste s’abat sur la Russie, le corps d’armée qui se trouve en Ukraine, se met à la disposition du Conseil National ukrainien. Mais alors, battus par les Bolcheviki, les Ukrainiens appellent à leur secours les Allemands, tandis que les Soviets négocient à Brest-Litovsk avec les Empires centraux. Les Tchécoslovaques n’ont plus aucune raison d’être en Russie; aussi M. Masaryk, d'accord avec les Alliés et le gouvernement bolchevik, décidet-il de les ramener en France par Vladivostok.

Mais les Allemands interviennent aussitôt. Craignant en effet l’arrivée de ce renfort considérable sur le front occidental, ils exigent des Russes, qui viennent de signer le traité de Brest-Litovsk, le désarmement et l’internement des « diables blancs et rouges ». Les Tchèques, bien entendu, refusent de se soumettre ainsi aux caprices teutons. Après avoir battu l’armée rouge qui, renforcée par quantité de prisonniers allemands et magyars, tente de leur couper leur retraite du côté de Batchmak, ils s'emparent de 70 trains et se mettent en route, au nombre d'environ 50.000, avec une caisse de 22.000 francs, à travers les steppes sibériennes.

Les rouges entreprennent alors de saboter les voies ferrées; les Tchèques sont obligés d'entrer en pourparlers avec le Soviet de Moscou et d'accepter le désarmement partiel qui leur est imposé. Le 1e mai, ils reçoivent l’ordre d’arrêter leurs mouvements vers Vladivostok et de prendre la direction de Mourmansk et d’Arkhangelsk, puis, le 27 mai, celui de se laisser complètement désarmer et de se faire interner. C’en est trop! Les Tchécoslovaques, n'ayant plus aucune confiance dans la parole du gouvernement russe et ne voulant en aucune façon renoncer à cette liberté qu'ils ont achetée au prix de leur sang, occupent le transsibérien et la vallée de la Volga et cherchent à se frayer par les armes un passage à travers la Russie.

Héros magnifiques de cette anabase moderne qui avez donné votre vie pour permettre à vos camarades de venir mourir en France pour votre chère Bohême et qui, aujourd’hui, de Penza à Vladivostok, jalonnez de vos tombes votre marche si pénible, mais si

belle, à travers les plaines immenses de la Sibérie, vous avez mérité la reconnaissance de l’Entente et l’admiration du monde entier ! Ils sont bien mérités ces compliments adressés le 11 septembre 1918 par le premier ministre anglais M. Lloyd Georges à M. Masaryk : «Au nom du Cabinet de guerre britannique, je vous envoie nos plus cordiales félicitations pour les remarquables succès remportés par les forces tchécoslovaques sur les armées allemandes et autrichiennes en Sibérie. L'histoire des aventures et des triomphes de cette petite armée est vraiment un des plus grands événements de l’histoire. Il nous a tous remplis d’admiration pour le courage, la persévérance et l'esprit de discipline de vos compatriotes et montre ce qui peut être fait pour triompher du temps, de la distance et du manque de ressources matéri2lles, pour le maintien de Fesprit de liberté dans les cœurs des soldats. Votre nation a rendu un service inestimable à la Russie et aux Alliés dans leur lutte pour la libération du monde du despotisme. Nous ne l’oublierons jamais. »

Vers la fin de l’ennée 1917, grâce à ces magnifiques efforts du Conseil National et de ses bureaux, grâce aussi à l’admirable conduite des légions tchèques sur tous les fronts de combat, l'opinion publique sort de son indifférence à l’égard de la Nation tchécoslovaque et l’autorité du Conseil-National augmente de jour en jour.

Les gouvernements de l’Entente commencent d’ailleurs à s’intéresser au malheureux sort des peuples soumis à une oppression étrangère. C’est qu’en effet, depuis le jour où l’Italie est entrée en guerre, les Alliés ont dû prendre fait et cause pour les aspirations nationales de leur nouvelle associée et notamment adopter le programme du principe des nalionalilés, sur lequel sont basées ses revendications. A leur premier but de guerre, la défense de leur territoire et de leur existence contre l’agression des Empires centraux, s’en est ajouté un deuxième : la réorganisation de l’Europe suivant les aspirations des peuples, sur la base des nations.

Cette idée a ensuite fait son chemin. Le 12 décembre 1916, la réponse de l’Entente à la proposition de paix allemande, remise à l'ambassadeur des Etats-Unis, a proclamé qu’il n’y avait pas de paix possible sans « la reconnaissance du principe des nationalités et de la libre existence des petits Etats ». Le 10 janvier 1917, lorsque les Alliés ont adressé au président Wilson leur réponse à sa note du 18 décembre 1916 concernant leurs buts de guerre, ils ont inscrit dans ces buts : «la réorganisation de l’Europe garantie par un régime stable et fondée sur le respect des nationalités. » et « la libération des Italiens, des Slaves, des Roumains et des Tchécoslovaques de la domination étrangère ». Le président Wilson, dans son message

au Sénat américain, a proclamé, le 22 janvier de la même année : «Aucune paix ne peut durer ou ne devrait durer qui ne reconnaisse et n’accepte le principe que les gouvernements reçoivent tous leurs pouvoirs du consentement des peuples gouvernés et qu’il n’existe nulle part aucun droit qui permette de transférer les peuples de potentat à potentat, comme s’ils étaient une propriété. » Le 10 juin suivant, le grand chef d'Etat est revenu sur cette même idée « Aucun peuple ne peut être contraint de vivre sous une souveraineté sous laquelle il ne désire pas vivre ». Le Saint-Siège lui-même, le 14 août 1917, dans son appel à la paix universelle, a recommandé aux belligérants de régler leurs différends en tenant compte, dans une mesure juste et possible, des aspirations des peuples. En un mot, fin 1917, les nationalités opprimées ont réussi à attirer l'attention sur elles et à faire figurer, parmi les problèmes internationaux, leur libération d’une domination étrangère.

Aussi est-il tout naturel que le 16 décembre de cette année le président de la République française décrète, sur le rapport du président du Conseil, ministre de la Guerre, et du ministre des Affaires étrangères :

« Article premier. — Les Tchécoslovaques, organisés en armée aulonome et reconnaissant au point de vue militaire l’autorité supérieure du Haut-Commandement français, combattront sous leur propre drapeau contre les Empires centraux.

« Art. 2. — Cette armée nationale est placée au point de vue politique sous la direction du Conseil National des Pays Tchèques et Slovaques dont le siège central se trouve à Paris.

« Art. 3. — La mise sur pied de l’armée tchécoslovaque, ainsi que son fonctionnement ultérieur, sont assurés par le gouvernement français.

« Art. 4 — Les dispositions en vigueur dans l’armée française concernant l’organisation, la hiérarchie, l’administration et la justice militaire, sont applicables à l’armée tchécoslovaque.

« Art. 5. — L'armée tchécoslovaque autonome se recrute : 19 parmi les Tchécoslovaques servant actuellement dans l’armée française; 20 parmi les Tchécoslovaques d’autres provenances admis à passer dans l’armée tchécoslovaque ou à contracter un engagement volontaire pour la durée de la guerre, au titre de cette armée.

« Art. 6. — Des instructions ministérielles ultérieures régleront. l'application du présent décret.

« Art. 7. — Le Président du Conseil, ministre de la Guerre; et

le ministre des Affaires étrangères sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l’exécution du présent Décret. »

Ce document est d’une importance historique capitale, car il consacre l'existence d’une armée nationale tchécoslovaque; il reconnaît explicitement et sans aucune réserve : « la souveraineté nationale du peuple tchécoslovaque », l’union des Tchèques et des Slovaques et le Conseil National tchèque; c’est pour la nation tchécoslovaque le commencement de sa reconnaissance juridique.

Pour constituer cette armée, le Haut-Commandement français compte sur les engagés volontaires servant dans la légion, sur les prisonniers tchèques et slovaques faits sur les fronts français et italiens, sur les quelques milliers de prisonniers renvoyés en France par le gouvernement russe au moment de la Révolution, enfin sur une soixantaine de milliers d’Américains. Quant à lever des troupes sur le territoire français, le Conseil National tchèque ne s’en reconnaît pas le droit; il lui manque en effet, pour le faire, sa reconnaissance comme gouvernement des pays tchécoslovaques.

Des camps s'organisent alors dans le Sud-Ouest de la France, destinés au groupement, à l'instruction, à l'entraînement de ces nouvelles recrues. Les cadres supérieurs seuls sont demandés à l’armée française; quant aux officiers subalternes et aux sous-officiers, ils sont choisis parmi ceux qui ont déjà servi comme gradés dans les armées autrichienne, russe ou serbe,

Le 8 janvier 1918, paraissent les 14 points du président Wilson sur les conditions d’une paix durable; quelques mois plus tard, le 8 avril, à Rome, a lieu le Congrès des nationalités. Des Italiens de Trente et de Trieste, des Polonais, des Yougoslaves, des Roumains, des Transylvains, des Tchécoslovaques y assistent, ainsi que des représentants officiels des gouvernements alliés. M. Orlando y prononce, sur le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, l’un des plus beaux discours de sa carrière politique; puis toutes les délégations réclament les unes après les autres le démembrement de lAutriche-Hongrie, et cela, devant les représentants de la France, de l’Angleterre, des Etats-Unis, de l'Italie, qui les écoutent avec bienveillance et les assurent de leur sympathie. Imposante manifestation s’il en est une que celle de tous ces peuples opprimés, oubliant leurs querelles anciennes, leurs intérêts divergents, pour se déclarer solidaires les uns des autres dans l’accomplissement de la grande œuvre qu'ils ont entreprise d’un commun accord !

Ce Congrès du 8 avril, preuve éclatante de l’union parfaite entre les peuples d’Autriche-Hongrie et de leur communauté d’aspi-

rations, va avoir les plus importantes répercussions politiques.

M. Lloyd George, qui le 5 janvier 1918 a déclaré « ne pas viser à détruire l’Autriche-Hongrie», et M. Wilson, qui le 8 du même mois a prononcé un discours favorable « au développement autonome » des nations slaves austro-hongroises, comprennent la nécessité de poursuivre la liquidation de la Monarchie dualiste et de reconnaître à ces peuples le droit de disposer d'eux-mêmes.

De son côté, en Italie, M. Orlando forme bientôt, avec ses prisonniers de guerre et ses volontaires, une armée thécoslovaque et proclame, le 24 mai, à Rome, sur la piazza venezia, au cours de la grandiose cérémonie de la remise à ces nouvelles unités d’un drapeau blanc et rouge: « La cérémonie d’aujourd’hui, qui consacre l’étendard tchécoslovaque, est le baptême d’un nouveau peuple magnifiquement rebelle au joug. C’est la naissance d’un peuple digne du lieu où nous nous trouvons. » Cette manifestation est l’un des principaux événements de l’histoire de la formation de l'Etat tchécoslovaque. Ce drapeau qui lui est remis, est en effet un véritable symbole et transforme en soldats réguliers des gens qui jusque-là n'étaient que des déserteurs, des proscrits et des prisonniers de guerre !

Le Congrès de Rome consacre officiellement les premiers pas faits par les gouvernements de l’Entente contre le maintien de l’Autriche- Hongrie et en faveur de la libération des Slaves. Aussi n'est-ce un sujet d’étonnement pour personne lorsque le 3 juin les présidents de Conseil des trois pays alliés, France, Grande-Bretagne et Italie, déclarent dans le communiqué officiel d’une réunion tenue à Versailles : « Les gouvernements alliés ont pris note avec satisfaction de la déclaration faite par le secrétaire d'Etat des Etats-Unis et désirent s’y associer en exprimant leur plus vive sympathie pour les aspirations nationales des peuples tchécoslovaque et yougoslave vers la liberté.»

Dès le 1er juin, en effet, le Conseil National a reçu cette note: «L'Ambassade des Etats-Unis d'Amérique, suivant les instructions de son gouvernement, a l'honneur de porter à la connaissance du Conseil National des Pays tchéco-slovaques la dépêche suivante :

Le Secrétaire d'Etat désire annoncer que les délibérations du Congrès des races opprimées de l’Autriche-Hongrie qui a eu lieu à Rome au mois d’avril, ont été suivies avec grand intérêt par le gouvernement des Etats-Unis et que les aspirations nationales des Tchéco-Slovaques et des Yougo-Slaves pour la liberté ont la plus vive sympathie de ce gouvernement. »

Le 3 juin, c’est le ministre des Affaires étrangères du gouvernement anglais, M. Arthur James Balfour, qui écrit au Secrétariat

général des Pays tchèques et slovaques : « Monsieur, en réponse aux mémoranda que vous avez bien voulu me fournir lés 10 et 11 courant, j'ai l'honneur de vous assurer que le Gouvernement de Sa Majesté, qui nourrit toute la sympathie possible pour le mouvement tchécoslovaque, sera heureux d'accorder à ce mouvement la même reconnaissance que celle qui lui sera accordée par les Gouvernements de France et d’Itahe.

Le Gouvernement de Sa Majesté est donc prêt à reconnaître le Conseil National tehécoslovaque comme l'organe suprême du mouvement tchécoslovaque dans les Pays Alliés et à reconnaître aussi l’armée tchécoslovaque comme une unité organisée opérant pour la cause des Alliés et à y attacher un officier de liaison britannique aussitôt que la nécessité s’en fera sentir.

En même temps, le Gouvernement de Sa Majesté est prêt à accorder au Conseil National des droits politiques concernant les affaires civiles des Tchécoslovaques semblables à ceux précédemment accordés au Conseil National polonais. »

Les Puissances Alliées et Associées se trouvent donc d'accord pour reconnaître qu'aucun peuple ne doit plus être laissé sous la domination des Empires centraux et admettre, sans arrière-pensée, la liquidation de l’Autriche-Hongrie. Mais que de chemin cette nation tchécoslovaque a encore à parcourir avant d’arriver à la vie juridique sans laquelle elle ne peut prendre place parmi les États ! Si en effet les gouvernements alliés ont admis la légitimité des aspirations de ce peuple, si jusqu’à ce jour ils lui ont prodigué leurs encouragements officiels, ils ne lui ont pas encore reconnu l'existence « de jure » et se sont bornés à trouver des formules plus ou moins empiriques, pour donner à certains faits et à certaines mesures une apparence de légalité. Leur embarras n’est que trop légitime; le droit ne peut continuer à se traîner plus longtemps à la remorque des faits, et pas plus la reconnaissance comme belligérant que celle comme État, seuls procédés admis par le droit international, ne sont applieables aux Tehécoslovaques qui se trouvent dans une situation exceptionnelle.

Des colonies, comme celles anglaises de l'Amérique du Nord et celles espagnoles de l’Amérique du Sud, se sont séparées de leur métropole et ont proclamé leur indépendance. Des mouvements secessionnistes sont nés et se sont développés à l’intérieur de certains États, par exemple, de 1861 à 1865, celui des États confédérés de l’Amérique du Sud à l’intérieur de la grande Confédération américaine; mais c’est la première fois qu’un peuple poursuit son émancipation au cours d’une guerre générale, en dehors des frontières

politiques de l'État dont il fait partie, sans révolution apparente à l'intérieur de ces frontières.

Impossible de reconnaître la Tchécoslovaquie comme Élat ! Pour qu'il y ait État, il faut en effet qu'il existe, sur un territoire déterminé, un gouvernement régulier, souverain, susceptible de commander, de faire exécuter ses ordres par la contrainte et de s’affirmer, à l’égard des autres États, comme personne morale libre et indépendante. Or les Tchécoslovaques possèdent bien un gouvernement, mais celui-ci, au lieu d’avoir son siège à Prague,sur le sol national,est constitué à l’étranger, à Paris; son autorité ne s'exerce que sur des émigrés et des déserteurs; quant à son armée, successivement sous les ordres de l'Autriche et de l'Allemagne, puis sous ceux des nations alliées, elle n’est en rien à sa disposition et ne peut pas plus lui permettre d'exercer sa souveraineté interne que sa souveraineté externe.

Appliquer aux Tchécoslovaques la théorie de la reconnaissance comme belligérant, 1 n'y faut pas songer. Ce procédé juridique, que les États-Unis ont employé pour la première fois au début du x1x® siècle, lorsque les colonies espagnoles américaines luttaient pour leur indépendance, et qui depuis, par sa simplicité et ses services, a obtenu en Europe le plus bienveillant accueil, permet d’exprimer ses sympathies à des groupements politiques que l’on craint d'admettre dans la Société des États, parce que l’on doute encore de leur succès ou de leur viabilité, de les encourager et de leur permettre de mener à bonne fin la tâche qu'ils ont entreprise. « C’est, comme l’a dit M. de Lapradelle, une reconnaissance comme État d’un degré inférieur, dans le cas où toutes les conditions constitutives d’un État se trouvent réunies, à l'exception d’une seule, la certitude de la viabilité, de la stabilité » (1). Une simple différence de degré existant entre la reconnaissance comme belligérant et la reconnaissance comme État, et la première n'étant pas autre chose qu’une reconnaissance préparatoire à la seconde, il n’y a pas plus possibilité d'appliquer au cas tchécoslovaque l’une que l’autre de ces théories juridiques.

D'un état de fait nouveau doit naître une théorie nouvelle; il y a lieu de chercher, de créer un procédé qui, à l'instar des créations juridiques antérieures, puisse permettre d’enchaîner et d'expliquer des faits acquis et, en s'appuyant sur eux, d'en provoquer d’autres. C’est ainsi que les jurisconsultes inventent la reconnaissance comme nation, qu'ils placent dans la hiérarchie des reconnaissances immédiatement après celles comme État et comme belligérant.

Cette nouvelle formule juridique ne donnera pas aux Tchécoslo-

(1) M. de LAPRADELLE à SON Cours.

vaques certains droits qui leur seraient alors inutiles, ‘telle l’immunité diplomatique, mais par contre elle flattera leur amour-propre national, fera vibrer leur patriotisme et leur procurera en outre un certain nombre d'avantages matériels. A la faveur de cette reconnaissance, les Tchécoslovaques auront droit à une justice militaire autonome, ils pourront lever des troupes sur le territoire des Alliés et auront toute latitude pour passer des traités avec des États.

C'est le:29 juin 1918, à l’occasion d’une remise de drapeau par le président de la République française au 21€ bataillon de chasseurs qui monte en lignes, que M. Stephen Pichon, ministre des Affaires étrangèrés, emploie pour la première fois cette nouvelle formule dans la lettre qu’il adresse, au nom du gouvernement de la République, à M. Benes, secrétaire général du Conseil National. Ne déclare-t-il pas qu’il considère : « comme équitable et nécessaire de proclamer les droits de la Nation à indépendance et de reconnaître, publiquement et officiellement, le Conseil National comme l’organe suprême des intérêts généraux et la première assise du futur gouvernement tchécoslovaque »? |

« Fidèle, ajoute-t-il, au principe des nationalités et de la Hibération des peuples opprimés, le Gouvernement de la République considère comme justes et fondées les revendications de la Nation tehécoslovaque et il s’appliquera, de toute sa sollicitude, le moment venu, à faire prévaloir vos aspirations à l’indépendance dans les limites historiques de vos provinces, enfin soustraites au joug oppresseur de l'Autriche et de la Hongrie... »

Le 30 juin 1918, lorsque M. Poincaré remet à ce bataillon, constitué sur le front français par engagements volontaires, son drapeau national offert par la ville de Paris, il emploie, dans son discours, les mêmes formules que celles employées la veille par M. Pichon.

En parlant ainsi, le président de la République française, le premier chef d'État à faire sur la question tchécoslovaque une déclaration politique aussi précise, élève cette question au rang des plus importantes questions de politique internationale.

Quant à la lettre de M. Pichon, elle a encore une plus grande portée, puisqu'elle légalise, pour ainsi dire, les arguments de M. Poincaré. Elle reconnait en effet la nation tchécoslovaque, ses droits historiques, sa souveraineté nalionale, son gouvernement et proclame l’indépendance des pays tchécoslovaques.

M. Benes à bien raison de dire à ses soldats, dans sa réponse au discours du Président : « La journée d’sujourd’hui restera inscrite en lettres d’or dans l’histoire de la Nation tchécoslovaque. Vous allez recevoir des mains du Président de la République Française un dra-

peau qui symbolise votre liberté et votre souveraineté nationales. Vous allez le recevoir en présence des représentants des Gouvernements alliés, ce qui prouve que les Alliés reconnaissent vos aspirations Cite »

À partir de cette date mémorable, les événements ne succèdent avec une rapidité surprenante. Le Ier juillet, M. Balfour, secrétaire d'État aux Affaires étrangères du Royaume-Uni, répond à la lettre que lui a adressée la veille M. Pichon : « Le gouvernement de Sa Majesté désire s'associer pleinement aux sentiments si admirablement exprimés dans le discours du Président de la République Française.

La remise du drapeau à la cérémonie d'aujourd'hui est beaucoup plus qu’un intéressant événement militaire, elle ne concerne pas seulement les Tchécoslovaques, elle à une signification politique dont la portée est bien plus étendue, car elle représente une étape dans la grande lutte pour la liberté et la sécurité des petites nations et particulièrement de celles qui, dans toutes les parties de la Monarchie austro-hongroise, vivent sous la tyrannie d’une minorité étrangère.»

De son côté, le même jour, le gouvernement des États-Unis fait paraître le communiqué suivant : « Depuis que le gouvernement a publié le 29 mai sa déclaration relative aux aspirations des nationalités et à la hhération des Tchéco-Slovaques et des Yougo-Slaves, les autorités allemandes et autrichiennes, ainsi que les éléments qui sympathisent avec ces puissances, ont cherché à détourner cette déclaration de son véritable sens.

Pour qu'aucun malentendu ne puisse se produire à ce sujet, le Secrétaire du département d’État déclare aujourd’hui que l'attitude des États-Unis signifie que tous les membres de la race slave doivent être complètement libérés du joug austro-hongrois. »

Le 11 août, c’est le gouvernement britannique qui publie cette déclaration : « Depuis le commencement de la guerre, la Nation tchéco-slovaque a résisté à l’ennemi par tous les moyens en son pouvoir. Les Tchécoslovaques ont constitué une armée considérable, combattant sur trois champs de bataille différents, s’efforçant en Russie et en Sibérie d’arrêter l’invasion germanique.

En considération des efforts faits par les Tchécoslovaques pour conquérir leur indépendance, la Grande-Bretagne les considère comme étant une nation alliée et reconnaît les trois armées tchécoslovaques comme constituant une force belligérante alliée, régulièrement en guerre contre l’Autriche-Hongrie et l’Allemagne.

La Grande-Bretagne reconnaît aussi le Conseil National tchécoslovaque comme l’organe suprême des intérêts nationaux tchécoslo-

vaques et comme représentant le gouvernement futur tchécolovaque, ayant le droit d'exercer l’autorité suprême sur cette armée alliée. »

Le 2 septembre, le gouvernement des États-Unis dépasse largement les formules française et anglaise :

« Les Tchéco-Slovaques, dit-il dans sa déclaration, ayant pris les armes contre les empires d'Allemagne et d'Autriche-Hongrie et ayant mis en campagne des armées organisées qui font la guerre contre ces empires, sous la conduite d’officiers de leur propre nationalité et en accord avec les lois et pratiques des nations civilisées, et les Tchéco-Slovaques ayant, en vue de la poursuite de leur indépendance dans la présente guerre, confié l’autorité politique suprême au Conseil National tchéco-slovaque, le gouvernement des États-Unis reconnaît que l’état de belligérance existe entre les Tchéco-Slovaques ainsi organisés et les empires d'Allemagne et d’Autriche-Hongrie, il reconnaît également le Conseil National tchéco-slovaque comme un gouvernement belligérant de faclo revêtu de l'autorité nécessaire pour diriger les affaires militaires et politiques des Tehéco-Slovaques. Le gouvernement des États-Unis déclare en outre qu'il est prêt à entrer formellement en relations avec le gouvernement de fac'o ainsi reconnu, à l’effet de poursuivre la guerre contre l’ennemi commun, les empires d'Allemagne et d’Autriche-Hongrie. »

Le 9 septembre, c’est le tour du gouvernement du Japon de reconnaître l’armée tchécoslovaque, son gouvernement et les droits du peuple à l'indépendance.

Enfin, le 30 octobre, à Montecitorio, M. Orlando rappelle le Congrès de Rome, auquel l'Italie a pris une part si active, renouvelle aux Pchèques l'assurance de la bien vive sympathie italienne et reconnaît à son tour la nation tchécoslovaque.

Les Empires centraux seuls ne veulent rien entendre et continuent à refuser catégoriquement à la nation tchécoslovaque son brevet d'existence. C’est ainsi que le 16 août, quelques jours après la déclaration anglaise, le gouvernement austro-hongrois déclare encore :

« La forme et le contenu de cette nouvelle déclaration anglaise doivent être repoussés avec la dernière énergie. Le Conseil National tchécoslovaque est un comité composé de personnes privées qui n’ont reçu aucun mandat du peuple tchécoslovaque et moins encore de la nation tchécoslovaque, qui n’existe que dans la fantaisie de l’Entente. Il est tout aussi insensé d’ériger ce comité en gouvernement plénipotentiaire d’un État qui n’existe pas encore aujourd’hui.

En ce qui concerne l’armée dite tchécoslovaque, celle-ci peut former une partie des effectifs de l’armée de l’Entente, mais certainement pas en qualité d’alliée de l’Entente au sens du droit des gens.

Nous savons parfaitement qu’une minime fraction seulement de l’armée dite tchécoslovaque est formée de ressortissants autrichiens ou même hongrois de langue slave. Ceux qui ont brisé leur serment et se sont montrés infidèles seront considérés par nous comme des traîtres et traités comme tels, malgré toute espèce de reconnaissance de la part de l’Entente. »

Que d’erreurs et de mensonges dans cette déclaration d’un gouvernement qui a parfaitement compris l'importance des reconnaissances alliées et l'influence décisive qu’elles peuvent avoir à l’intérieur comme à l'extérieur de la Double-Monarchie et qui, cependant, voudrait encore empêcher ce mouvement tchécoslovaque de s’étendre et de se fortifier ! Tout d’abord, il est inexact de dire que le Conseil National n’est qu’un Comité composé de personnes privées n'ayant reçu aucun mandat. MM. Masaryk, Benes, Stefanik, ont toujours parlé au nom du peuple tchécoslovaque auquel ils ont fréquemment demandé le renouvellement ou la confirmation de leurs pouvoirs; ils n’ont jamais manqué de rester en accord absolu avec leurs compatriotes, dans la volonté desquels ils puisent Pautorité dont ils ont besoin.

Non moins fausse est cette assertion qu'une minime fraction seulement de l’armée dite tchécoslovaque est formée de ressortissants autrichiens et hongrois de langue slave, car cette armée est presque exclusivement tchécoslovaque dans ses cadres et dans ses soldats; c'est vraiment, dans toute la force du terme, une armée nationale.

Quant à cette prétendue « fantaisie de l’Entente », elle est basée sur des manifestations nationales, comme celle du 16 maï à Prague, et sur une armée de 100.000 hommes à l'étranger.

L’Autriche peut d’ailleurs agir comme bon lui semble et même continuer à traiter comme des traîtres les soldats tchèques et slovaques de ses armées qui se sont placés sous les ordres de leur Conseil National; elle n’a plus le droit de se plaindre et d’en appeler au monde civilisé si les Alliés agissent de même par représailles, pendent à leur tour des prisonniers autrichiens ou magyars. Au point de vue international, la situation des soldats tchécoslovaques et celle des soldats français, anglais, allemands ou autrichiens, est désormais absolument la même.

La situation politique des pays tchèques s’éclaircit de jour en jour. Grâce aux longs efforts du Conseil National, Paris, Londres, Washington, Tokio et Omsk, sont gagnés à leur cause. Leurs députés, qui se sont éloignés à tout jamais du Reïchsrat, forment à Prague un gouvernement national; la grève générale va être décrétée en Bohême el en Moravie et la révolution couve à Prague. La Bulgarie implore la

paix. L'Allemagne, l'Autriche et la Turquie font de vaines démarches auprès du président Wilson pour essayer d'obtenir, par sa médiation, la fin des opérations militaires qui, depuis juillet, ont tourné à leur désavantage et les menacent d'une débâcle générale sur tous les fronts de combat. L'Empereur tente une suprême démarche; il promet la constitution de quatre États nationaux : allemand, illyrien, tchèque et ruthène, tout en maintenant d’ailleurs le dualisme et en accordant l’autonomie aux Allemands de Bohême. Mais cette proposition, qui, au lendemain de son avènement, aurait peut-être sauvé sa couronne, est accueillie par une indifférence générale.

Le 14 octobre, M. Benes transmet aux gouvernements des Puissances Alliées et Associées une communication dans laquelle il leur annonce la lormation d’un gouvernement ichécoslovaque provisoire, dont le siège est établi provisoirement à Paris, avec M. Masaryk comme président du Conseil des ministres, ministre des Finances, M. Edouard Benes comme ministre des Affaires étrangères et de l'Intérieur et M. Milan Stefanik comme ministre de la Guerre; 1l affirme l'accord absolu entre le « Conseil National» de Paris et PUnion tchèque de Vienne et appuie ses décisions sur la volonté même du peuple et des armées qu’il représente. « Par décision même de notre Nation et de nos armées, proclame-t-il notamment, nous prenons dès à présent entre nos mains, comme gouvernement national provisoire, la direction des destinées politiques du pays tchécoslovaque. » Un gouvernement vraiment national est constitué, la nation s’est transformée en État. |

Le 18 octobre, le Gouvernement provisoire, qui vient d’être reconnu le 15 par M. Pichon et qui doit l'être bientôt par les autres gouvernements alliés, proclame l’indépendance de la nation tchécoslovaque; après avoir nié l’origine divine du pouvoir des rois et déclaré la dynastie des Habsbourg indigne de gouverner la nation tchèque, il décrit, dans ses grandes lignes, la constitution future du nouvel État tchécoslovaque. Le lendemain, à Prague, le Dr. Kramar annonce de son côté la formation du nouvel État et, le 28 octobre, le Comité National de Prague prend le pouvoir sans éprouver la moindre difficulté.

Il ne reste plus qu’à opérer la fusion de ces divers organismes politiques, afin de réaliser unité de direction indispensable dans une telle période d'organisation.

Les délégués du Conseil National de Prague, les députés Kramar, Stanek, Klofac, Haberman, Kalina et M. Benes se rencontrent alors à Genève: ils ratifient, le 31 octobre, «la politique et toute l’action militaire et diplomatique du Conseil National tehécoslovaque trans-

formé en gouvernement provisoire des Pays tchécoslovaques, siègeant actuellement à Paris, ainsi que tous les engagements pris par lui, au nom de la nation, vis-à-vis des États Alliés et Associés »; ils constituent. un gouvernement définitif avec M. Masaryk comme président: de la République et le Dr Kramar comme président du Conseil. Enfin, le 14 novembre, l’Assemblée Nalionale se réunit à Prague dans la salle de l’ancienne Diète du royaume de Bohême. C’est au Dr. Kramar, qui dirige la politique tchèque depuis le 31 octobre, que revient l’honneur d'ouvrir cette séance à jamais mémorable, «sur l’ordre du Conseil National». Il se félicite de l’union réalisée entre toutes les classes sociales et de la bravoure des soldats, «qui se sont distingués, : non seulement par leur héroïsme, mais aussi par leur force morale, leur magnifique discipline sokole », et, après avoir adressé ses remerciements à tous ceux qui se sont intéressés à la nation tchèque et l’ont aidée dans sa lutte pour l'indépendance, il explique quelle sera l’attitude de la République tchécoslovaque vis-à-vis des mino- rités allemandes et déclare au milieu de l'enthousiasme général :

« Nous n’abandonnerons à aucun prix notre union avec nôs frères: slovaques qui forment avec nous une seule nation... Aujourd’hui enfin nous saluons ici notre État tehécoslovaque libre et indépendant... Nous sommes libres et indépendants... Tous les liens qui nous rattachaient à la dynastie des Habsbourg-Lorraine sont rompus; les traités de 1526 et la Pragmatique Sanction n'existent plus. La dynastie des Habsbourg-Lorraine à perdu tous ses droits au trône.dela Bohême, et nous déclarons que notre État tchécoslovaque devient. une libre république... Pour compléter tout ceci, je vous prie, Messieurs, de bien vouloir élire comme premier président de la République Tchécoslovaque, M. Thomas Masaryk. »

L'Assemblée se lève et éclate en de frénétiques acclamations. M. Kramar constate alors que M.Masaryk est élu, à l’unanimité, président de la République tchécoslovaque.

Un Élal ichécoslovaque libre et indépendant est définitivement constitué. Les Tchèques et les Slovaques, séparés depuis un millier d'années, ne forment plus qu’un seul et même groupement, auquel viennent se joindre, sous certaines conditions d'autonomie, Îles Ruthènes de la Russie Subcarpathique.

Le 10 septembre 1919, aux termes du traité signé à Saint-Germain par les Principales Puissances Alliées et Associées d’une part et l'État tchécoslovaque d’autre part, la reconnaissance du nouvel État est confirmée en ces termes :

« Considérant que l’union qui existait autrefois entre les à nciens Royaume de Bohême, Margraviat de Moravie et Duché de Silésie

d’une part et les autres territoires de l’ancienne monarchie austrohongroise d’autre part, a définitivement pris fin,

«Considérant que les peuples de la Bohême, de la Moravie et d’une partie de la Silésie, ainsi que le peuple de la Slovaquie, ont décidé de leur propre volonté de s'unir et se sont en fait unis par une union permanente dans le but de constituer un État unique, souverain et indépendant, sous le titre de République tchéco-slovaque,

«Que le peuple Ruthène, au Sud des Carpathes a adhéré à cette union,

«Considérant que la République tchéco-slovaque exerce en fait la souveraineté sur les territoires visés ci-dessus et qu’elle a déjà été reconnue par les Hautes Parties Contractantes comme État souverain et indépendant,

«Les États-Unis d'Amérique, l'Empire britannique, la France, l'Italie et le Japon d’une part, confirmant leur reconnaissance de l'État tehéco-slovaque dans les limites déterminées ou à déterminer, . en conformité du traité de paix en date de ce jour avec l'Autriche, comme membre de la famille des Nations,souverain etindépendant,.….»

Enfin, aux termes des traités de paix de Saint-Germain (art. 53) et de Trianon (art. 48), l'Autriche et la Hongrie elles-mêmes reconnaissent officiellement l'indépendance du nouvel État. |

L'État tchécoslovaque fait partie des « membres originaires de la Société des Nations ». Son statut territorial est en majeure partie fixé par les traités de paix et son statut politique est déterminé par sa Constitution, promulguée le 29 février 1920.

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