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CRITIQUE DE CETTE THÈSE

Certes, il est incontestable que Les colons allemands ont eu, à travers l’histoire, une influence profonde, parfois même heureuse, sur les pays tchèques. En établissant les premières villes, en organisant l’exploitation des mines, en défrichant les forêts et les terres incultes, en perfectionnant l'outillage agricole et les procédés de culture, en améliorant la condition des paysans, ils ont, dans une certaine mesure, contribué au développement économique et social de ces pays. Herder et le romantisme allemand ont eu leur part d'influence sur la renaissance tchèque contemporaine. Mais de là à conclure, avec les pangermanistes, que les Allemands ont été les agents civilisateurs de l’Europe centrale, il y a un monde ! Ernest Denis affirme même qu’en Bohême «c’est en dehors d’eux, sans eux et le plus souvent contre eux, que le peuple tchèque s’est formé, a grandi et s’est développé ». Et il le prouve en montrant que ce sont les apôtres slaves, et non les moines de Germanie, qui ont évangélisé les Slaves, que ce sont les Tchèques qui ont été dans l’Europe centrale les pionniers du progrès, que ce sont eux qui ont arrêté les invasions turques, que c’est autour

d'eux que se sont groupés les peuples opprimés et les adversaires du régime metternichien, que si, lors de sa fondation, l’Université de Prague a présenté un caractère international, ce sont les professeurs tchèques qui, au xve siècle, lui ont donné une orientation originale (1).

Ce point d'histoire élucidé, voyons pour quelles raisons Ja nation tchèque ne pouvait consentir au démembrement de son territoire historique et sur quels principes on a pu s'appuyer pour défendre l'intégralité de la Bohême et placer les Allemands de cette province sous la domination tchèque.

Il convient tout d’abord de remarquer que les Tehèques auraient pu se contenter d’invoquer, vis-à-vis de ceux-là mêmes qui n'avaient Jamais hésité à fouler aux pieds les principes de justice et d'égalité des nations, l’axiome bien connu : palere legem quam fecisti. Ils n’ont pas voulu le faire. N’avaient-ils pas, d’ailleurs, sans recourir à. un tel argument, d’excellentes raisons stratégiques, économiques et politiques qui, toutes, militaient en leur faveur et corrigeaient les absurdités auxquelles aurait inévitablement conduit l’application stricte du principe du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.

Géographiquement parlant, il y a, avons-nous dit, des conditions essentielles faute desquelles un État ne peut subsister ou ne peut vivre que d’une vie alanguie. Telle est la possession de frontières susceptibles de lui procurer un minimum de sécurité, en le mettant à l’abri d’une brusque agression militaire. Or la Bohême, cœur des pays tchécoslovaques, a été dotée par la Providence de merveilleuses frontières nalurelles, et il se trouve que c’est précisément de l’autre côté de ces chaînes de montagnes qui l’enserrent au Nord, à l'Ouest et au Sud, que se trouvent ses plus grands ennemis d’hier et de toujours, les Allemands d'Allemagne et d'Autriche. Que sera demain? — Nul ne le sait! — Peut-être se produira-t-1l, dans un avenir plus ou moins éloigné, un rapprochement germano-slave; mais rien ne le laisse prévoir. Il était donc naturel et de bonne politique, si l’on voulait assurer à l'État tchécoslovaque, que l’on appelait à la vie juridique, sa liberté et son indépendance et l’empêcher de devenir un vassal de l’Empire allemand, de lui permettre d’occuper toute l’aire géographique de la Bohème et de pousser sa frontière politique jusqu’à la rencontre des montagnes. À cette seule condition, l'État tchécoslovaque était un État viable, capable de résister à la formidable poussée économique et militaire dont il est menacé à l'Ouest de son territoire. Comme le disait avec à propos M. René Pichon :

(1) V. Question des Allemands de Bolëme (Revue Bleue, n° du 15 nov.1919),p.67%,

« Ce serait une duperie que de l’affranchir (État tchécoslovaque) sans lui permettre de s'appuyer aux solides frontières que la nature Jui a préparées. Une pareille indépendance ne serait qu’un mot vide de sens ».

Si en effet les Allemands élaient devenus les maîtres des montagnes frontières, ils auraient pu, sans heurts, le jour où ils en auraient eu le désir, installer leurs canons à 60 kilomètres de Prague et envahir la forteresse démantelée de Bohême.

La meilleure preuve de l’imporlance slralégique de ces haules chaînes montagneuses réside dans ce fait qu’elles ont toujours protégé les pays tchèques contre les invasions allemandes. M. Edouard Benes, le grand homme d’État tchèque, a, dans un article très documenté sur le problème capital des Allemands de Bohême (1), tout partieulièrement insisté sur cette idée. C

« Il est frappant, dit-il, de constater que les Allemands qui, jusqu'aux 1ix€ et x€ siècles n’occupaient que les plaines de l’Elbe et les plaines de la Bavière, ont pu pénétrer, d’un côté, dans les régions baltiques et dans la Silésie prussienne et de l’autre, dans les pays autrichiens. Ils ont absolument anéanti toutes les populations slaves de l'Elbe et de l’Oder, aussi bien que du Danube. Ils ont pénétré jusqu'en Lithuanie, jusqu’à Breslau et jusqu’à Presbourg, enveloppant ainsi complètement de trois côtés le quadrilatère de la Bohême: mais la position stratégique des Slaves de Bohême a si bien facilité la résistance du peuple tchécoslovaque qu’il a pu échapper au malheureux sort des Slaves de l’Elbe et des Slaves de la Basse-Autriche et de la Styrie. »

Ce que les Allemands n'avaient pas réussi à obtenir dans le passé, il ne fallait pas qu’ils pussent, à la faveur d’un idéalisme outrancier, l'obtenir dans l’avenir. Pour cela, il n’y avait qu’un moyen, et un moyen à la fois très simple et très juste : respecter les frontières séculaires de la Bohême, qui constituaient pour elle une frontière stratégique de tout premier ordre et qui étaient seules susceptibles de lui assurer l'indépendance et la sécurité. $

Même sans envisager de conflit armé avec le Reich, il y aurait eu un autre danger pour le nouvel État si le pourtour germanique de la Bohême avait été rattaché aux territoires allemands de la Saxe, de la Silésie, de la Bavière. Étant donnée l'impossibilité matérielle où se trouveront ces provinces de se suffire au point de vue économique, élant donnés aussi l’accroissement de la population de race germanique, sa puissance d'expansion et ses concepts économiques et

(1) La Paix des Peuples, n° 5, Ire année, p. 77 et s.

politiques, les Allemands auraient été amenés, tôt ou tard, pour assurer leur ravitaillement, ainsi que l’écoulement de leurs matières premières et de leurs produits, à étendre la sphère d'influence de leurs régions productrices à celles voisines tchèques et à les réunir en un seul groupement, sinon par la force, du moins par une infiltration pacifique.

Les Tchécoslovaques line encore l'intégralité du quadrilatère pour une autre raison. Ils disaient que la Bohêm? était un tout dont les différentes parties se complétaient naturellement, que, par conséquent, sa dissociation entraînerait de graves perturbations économiques et entraverait inévitablement sa production industrielle et minière.

En effet, la ceinture montagneuse de la Bohême, traversée seulement par quelques routes et de rares voies ferrées, interdit aux districts allemands de cette province tout débouché important dans le Reich voisin, alors que les voies de communication convergent toutes vers Prague et font de cette ville le centre d’attraction de toutes les énergies nationales. De plus, si cette zone germanique alimente en matières premières et en objets manufacturés la majeure partie des plaines intérieures de la Bohême et leur donne ainsi une grande prospérité, elle a besoin, en échange, des produits agricoles des pays tchèques voisins. Enfin, au point de vue travail, la région minière et industrielle de cette périphérie étrangère est tributaire de la main-d'œuvre tchèque et ne peut se passer d’elle.

La meilleure preuve de l’unilé économique de la Bohême, c’est que, pendant la guerre, le gouvernem?nt autrichien avait voulu diviser le pays en deux zones de ravitaillement, l’une tchèque et lPautre allemande, et que les Allemands avaient été les premiers à réclamer à Vienne contre cette m:sure qui les plongeait dans la plus extrêms misère.

Même depuis le rattachement des Allemands de Bohême à l’État tchécoslovaque, un certain nombre d’Allemands, plaçant, avec un sens réaliste bien germanique, leur intérêt personnel avant celui du Vaterland, ont reconnu cette unité économique de la Bohême (1).

Il existe done une solidarité d’intérêts mdéniable entre les deux régions ethniques de la Bohêm2. Si elles avaient été séparées lune de l’autre, elles auraient été plongées toutes deux dans des crises économiques insurmontables, affamées, ruinées et peut-être entrainées dans un conflit armé et sanglant.

De plus, à côté de ces excellentes raisons stratégiques et économi-

(1) V. River, op. cit, p, 75 et Revue Bleue, n° cit, p. 644

ques en faveur de l’union, dans le cadre de l'État tchécoslovaque, des zones slave et germanique de Bohême, il en est une autre qui découle de l’histoire et suffit, à elle seule, à justifier cette union.

Tandis que les Tchèques sont en Bohême dans leur domaine hislorique, les Allemands n’y sont que des colons ou des descendants de colons, des intrus, des usurpateurs. Ils sont venus les uns après les autres à l’appel des rois de Bohême, puis, après la Montagne Blanche, à celui des Habsbourg et des gouvernements autrichiens. Ils se sont établis dans cette région qu'ils ont appelée Deulschbæhmen, tantôt par la ruse, tantôt par la violence, et ils se sont efforcés de la dénationaliser,pour mieux la germaniser ensuite et en faire leur domaine propre et exclusif. S'ils n’ont pas complètement réussi à atteindre leur but, c’est qu’ils se sont heurtés à une résistance acharnée de l'élément tchèque autochtone. « Leur usurpation, a écrit M. René Pichon, ne saurait leur créer un droit. Le voleur qui a réussi à pénétrer par effraction dans une ou deux chambres d’un bâtiment est-il recevable à proposer au propriétaire un partage amiable de la maison? Ici la maison est aux Tchèques; les Allemands n’ont qu’à en sortir s'ils ne veulent pas reconnaître l’autorité des possesseurs légitimes (1). »

Les Tchèques sont les véritables propriétaires du sol bohème, Malgré leurs faiblesses et leurs négligences passées, ils n’ont jamais abandonné, cédé leurs droits sur la moindre parcelle de la terre de leurs ancêtres et n’ont pas été absorbés, dénationalisés par ceux-là mêmes qui s'étaient eflorcés d'y parvenir. Au contraire, depuis le xix® siècle, grâce à leurs idées démocratiques et par les seules armes intellectuelles, ils ont réussi, dans ces districts allemands, à provoquer un réveil national et à reconquérir une partie des positions qu'ils avaient perdues au cours des siècles précédents. On ne pouvait donc loyalement leur refuser le droit d’être les maîtres chez eux et de diriger les destinées de leur patrie tchèque tout entière. La Silésie occidentale ne pouvait, elle non plus, être abandonnée au Reich, car celui-ci se serait alors enfoncé comme un coin entre les Tchèques et les Polonais. D'ailleurs, les Allemands du Sudelenland n'’étaientils pas, eux aussi, que des colons, et même des colons installés depuis peu?

En un mot, l'application intégrale du principe des nationalités au cas des Allemands de Bohême et de Silésie aurait abouti à de véritables injustices et menacé l’indépendance des pays tchécoslovaques. C’est donc avec juste raison que, par objectivité scientifique,

(1) Les Pays tchèques, op. cut., p. 26,

étant données les conditions actuelles de la vie politique et économique, les représentants des Grandes Puissances Alliées et Associées à la Conférence de la Paix n’ont pas imposé à ces provinces une consultation populaire et ont disposé du peuple allemand qui les habitait pour l’incorporer, contre son gré, dans l’État tchécoslovaque. Ce n'était peut-être pas la solution idéale; mais c'était la seule équitable.

THÈSE AUTONOMISTE (1).

Depuis la naissance de l'État tchécoslovaque, à l'exception de quelques exaltés qui, faisant abstraction de leur intérêt personnel et de celui de leurs compatriotes, ont continué à réclamer le rattachement de leur pays au Vaterland, la plupart des Allemands de Bohême se sont ralliés à un autre programme, moins intransigeant, mais plus dangereux en raison de son manque de netteté et de sincérité.

Se rendant compte que tant que le Reich ne sera pas sorti de son impuissance actuelle, il y aura impossibilité pour lui de satisfaire pleinement leurs instincts nationalistes, ces bons Allemands consentent — provisoirement, cela va sans dire! — à rester rattachés à l'État tchécoslovaque, mais réclament une large autonomie et l’égalité de trailement absolue avec leurs maîtres’ slaves.

« Nous ne voulons pas, disent-ils, être traités en parents pauvres, car nous ne sommes pas, dans le nouvel État,une minorité nationale, mais une nation puissante tant au point de vue économique que politique. La République tchécoslovaque étant, comme l’ancienne Monarchie dualiste, un État de nationalités et non un État national, doit poser en principe l’égalité en droits de toutes ses nations. Nous ne consentirons à coopérer avec les Tchèques que s’ils reconnaissent l’existence, à côté de leur nation tchèque, de notre nation allemande, s’ils consentent à faire de notre langue une deuxième langue d’État, s’ils se décident à adopter une forme fédérative ou un système politique du type suisse, avec des cantons indépendants, s'ils nous accordent un statut spécial, une représentation parlementaire proportionnelle à l’importance de nos effectifs et le droit absolu pour chacun de nous d’accéder aux plus hautes charges administratives et gouvernementales. Si l’on refuse de faire droit à ce minimum de revendications, nous ne pourrons reconnaître l’État tchécoslovaque »

Les Tchèques ne sont pas assez naïfs pour croire que si le droit de disposer de soi-même a pu disparaître du programme des Allemands de Bohême, l’idée de cette libre disposition a aussi disparu de

(1) V. River, op. cit, p. 66 ets.

leur esprit. Ils savent que l’autonomie réclamée par les Allemands est considérée par eux comme une étape vers le but secrel de proclamer un jour leur séparation des pays tchèques et leur rattachement au Reich. Aussi ies Tchèques, considérant que l’État tchécoslovaque, tel qu’ils l’ont reconstitué au prix des plus grands sacrifices, est leur État, que cet État est, par suite de son développement historique,un État unifié et que tout État doit être assis sur des principes d’unité et d’ordre, n’acceptent-ils pas d'abandonner leur souveraineté sur la moindre parcelle du sol national, de confier la direction de leur pays à des étrangers, de créer un État dans leur État.

D'ailleurs, les Allemands de Bohême ne consiiluent pas, à proprement parler, une unilé. D'origine bavaroise, franconienne, thüringienne, saxonne, frisonne, flamande, ils n’appartiennent pas au même rameau de la race germanique; ils n’ont pas d'histoire commune; ils diffèrent les uns des autres par la culture, le dialecte, le genre de vie. Répartis le long des montagnes frontières en plusieurs groupes distincts, mal reliés entre eux et sans intérêts communs, ils ne forment ni un tout géographique ni un tout économique. C’est donc avec juste raison que, lors de l’élaboration des traités de paix,les Principales Puissances Alliées et Associées ont considéré les Allemands incorporés à la Bohême, à la Moravie et à la Silésie comme formant une simple minorité nationale et leur ont refusé le traitement de faveur qu'ils

réclamaient.

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