LES MAGYARS DE SLOVAQUIE
Lorsque s’est effondré l’empire austro-hongrois, le conflit ethnique magyaro-slave en Slovaquie et celui germano-slave dans les pays tchèques présentaient de nombreuses analogies.
Les Slovaques, comme les Tehèques, avaient fait partie de cet empire de Grande Moravie qui avait connu de si beaux jours sous les Rostislav et Svatopluk et était tombé vers 906 sous les coups de tribus nomades, de race magyare, venues des plaines de la Tisa et du Danube à l’appel du roi de Germanie, Arnulf.
Malgré des droits historiques indéniables sur leur sol national, malgré la puissance de leur conscience ethnique, malgré une défense courageuse contre les assauts répétés et acharnés de leurs agresseurs, Slovaques et Tchèques avaient, à quelques siècles d'intervalle, perdu leur indépendance politique pour subir, soit l’hégémonie magyare, soit l’hégémonie germanique. Les uns et les autres avaient été soumis ensuite aux mêmes procédés de dénationalisation : l’immigration et la persécution.
A la manière des D de qui s'étaient introduits en Bohême et en Moravie pour se substituer aux Tchèques, les Magyars avaient fondé en Slovaquie des colonies si importantes qu’ils avaient pu espérer submerger, assimiler cette race de paysans slovaques, pauvres et ignares, « cette plèbe qui n’était encore que la matière d’un peuple » (E. Denis).
N'ayant pas réussi à obtenir la fusion qu'ils désiraient et fermement convaincus que la nation magyare avait un grand rôle historique à jouer parmi les « nationalités barbares » de l’Europe centrale, les junkers de la Tisa — qui se piquaient pourtant de belles manières et se disaient les descendants d’une race noble et chevaleresque ! — avaient entrepris, dans leur mégalomanie maladive, de vaincre par l'oppression, voire même l’extermination, la résistance de ces laboureurs qui ne voulaient pas de leur culture.
Malgré le régime de terreur auquel ils avaient été soumis pendant
près d’un millier d’années, les Slovaques n'avaient pas cessé de vivre et de penser et avaient précieusement conservé leur conscience nationale; ils s'étaient en général maintenus sur leurs anciennes positions et n'avaient fléchi qu'insensiblement à l’intérieur de leur domaine historique. ;
D’après les statistiques officielles de l’ex-Monarchie dualiste, les Slovaques de Transleithanie seraient passés, entre 1890 et 1910, en chiffres ronds, de 1.910.000 à 1. 970.000, après avoir atteint 2.000.000 en 1900. Si l’on veut tirer de ces chiffres leur véritable signification, il ne faut pas oublier qu’au cours des quarante dernières années, plus de 700.000 Slovaques ont émigré vers l'Amérique, la Russie et les grandes villes autrichiennes et hongroises, notamment Vienne et Budapest; il ne faut pas oublier non plus qu’en Autriche-Hongrie les statistiques officielles étaient des plus sujettes à caution et ne donnaient qu’une idée très imparfaite de la véritable importance numérique des nationalités. La statistique à laquelle il à été procédé en 1919 dans le pays slovaque ne constate-t-elle pas, dans ce seul pays, la présence de 1.940.980 Tchécoslovaques contre 665.703 Magyars, 143.532 Allemands et 188.651 divers?
Comme en Bohême, Slaves et Allemands, en Slovaquie, Slaves et Magyars se pénètrent peu mutuellement; aussi la frontière elhnographique des Slovaques est-elle assez facile à déterminer (1). Elle part de Devin (Theben), à l'embouchure de la Morava et du Danube, et suit approximativement, à l’Ouest et au Nord, l’ancienne frontière politique austro-hongroise, séparant sur tout ce parcours les Slovaques des Moraves et des Polonais. A l'Est, elle part de Uzhorod (Ungvar), passe par Huta, le village slovaque le plus oriental, monte vers le Nord, puis le Nord-Ouest, pour rejoindre, dans les Beskides, la frontière méridionale de la Galicie; elle sépare alors les Slovaques des Ruthènes. Au Sud, la frontière ethnographique court entre les Slovaques et les Magyars; elle va de Uzhorod à Kuzmice (Korma), au Sud-Est de Kosice (Kassa), contourne cette ville, se dirige sur le Hnilec, passe entre Spis (Szepes) et Smolnik (Szomolnak), longe la frontière politique suivant une ligne jalonnée par Roznava (Rozsnyo), Rimavska Sobota (Rimaszombat), Lucenec (Losonez), Levice (Leva), fait une pointe vers le Sud jusqu’à Nove Zamky (Ersekujvar), revient sur Galanta, reprend sa direction Ouest-Est, touche Bratislava (Presbourg) et rejoint Devin (2).
Si les Magyars sont ainsi massés en région linguistique assez im-
(4) V. E. Denis, op. cit., p. 256 et NIEDERLE, op. cit, p. 115 ets.
(2) Il y a également en Slovaquie les îlots allemands de Kosice. Kezmark et Kremnica et quelques noyaux disséminés de Magyars et de Polonais.