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CHAPITRE I

Les Tchécoslovaques appartiennent à la grande famille slave, de race aryenne ou indo-européenne, dont le noyau primitif se trouvait dans la région du Don, du Dnieper et de la Vistule et qui s’est désagrégée peu à peu sous l'influence des grands fleuves et des montagnes et sous l’action des divers courants civilisateurs.

Suivant le point de vue auquel on se place, philologique, ethnographique, politique ou historique, on compte, dans cette immense Slavie, un nombre différent de peuples.

Parmi les classifications proposées, nous ne retiendrons que celle de M. Lubor Niederlé, l’éminent professeur d’ethnologie et de préhistoire à l'Université tchèque de Prague, l’un des anthropologues slaves les plus autorisés (1).

Trois groupes homogènes se seraient tout d’abord constitués : l’un, à l'Ouest de la Vistule et des Carpathes, qui aurait produit les branches des Slaves polabes, des Poméraniens, des Tchécoslovaques, des Moraves et des Polonais, un autre qui, de la Haute Vistule, du Dniester et du Haut Danube, se serait étendu vers la Drave et vers le Balkan pour constituer la branche méridionale avec ses Croates, ses Serbes et ses Bulgares, un autre enfin qui aurait rayonné autour du bassin du Dnieper et formé la branche orientale ou branche russe avec ses Ukrainiens, ses Ruthènes et ses Russes méridionaux.

Les Tchèques et les Slovaques appartiendraient donc à la branche occidentale; ils seraient de même race et ne constitueraient qu’une seule nationalité, bien qu’ils soient désignés sous un double nom et que leur séparation politique, qui les fit graviter, les uns autour de l'Autriche, les autres autour de la Hongrie, ait entraîné chez eux des différences sensibles, notamment au point de vue linguistique. Nous verrons d’ailleurs, en étudiant l’histoire tchèque et l’histoire

(1) La race slave (trad. de L. Lecær), 2° éd., Paris 1917, p. 3 ets,

slovaque, que l'Autriche et la Hongrie ont cherché par tous Îles moyens à élargir cette séparation, afin d'empêcher ces peuples frères de poursuivre une politique commune, politique qui ne pouvait que nuire à celle de l’Empire.

La plus ancienne période de l'histoire slave et en particulier de l'histoire chèque est des plus obscures et les renseignements qu'elle nous fournit sont souvent contradictoires. Aujourd’hui cependant, grâce aux progrès de la science, de nombreuses hypothèses ont pu être vérifiées.

Dans la région actuellement occupée par les Tchèques et les Slovaques, les plus anciens habitants connus sont des Celtes, des Boïens (d’où le nom de Bohême), qui, plusieurs siècles avant J.-C., se seraient établis dans le bassin supérieur de l’Elbe; ils auraient été renforcés, peu de temps après, par des Volces Tectosages, venus, selon César, du sud de la Gaule, c’est-à-dire en sens inverse des migrations.

Vraisemblablement, les Celtes quittèrent le pays au début du IT siècle avant J.-C. et furent remplacés par les Marcomans, de race germanique, qui devaient y rester plus de quatre siècles.

Marbod, le fils d’un de leurs princes, organisa le pays et groupa autour de lui un certain nombre de peuplades, parmi lesquelles les Quades de Moravie; mais cette unité ne dura pas, et les peuplades qui composaient cet embryon d’empire tombèrent sous la domina- Lion romaine.

Dans la deuxième partie du ve siècle, les Slaves s’avancèrent du Nord et de l'Est. Les Tchèques remplacèrent alors les Marcomans, les Moraves se fixèrent dans le bassin de la Morava, sur le versant sud des Carpathes et dans la Basse-Autriche, et les ancêtres des Ruthènes galiciens s’étendirent jusqu'aux Alpes de Transylvanie.

Vers le milieu du vrre siècle, le prince à demi légendaire Samo, d’origine franque, dit-on, réussit à grouper autour de Prague, qu’il avait choisie comme centre politique, les tribus slaves occidentales de Bohême et de Moravie, dont la plus célèbre était celle des Tchèques. Après les avoir délivrées des Avares, établis sur les bords du Danube, il fonda un empire slave dont il devint le chef. Victorieux de Dagobert et des Lombards d'Italie, qui avaient essayé de le battre, il étendit sa domination jusqu'aux Alpes styriennes et aux Carpathes; mais cet empire, qui à l’intérieur ne présentait pas une organisation solide et dont l'unité reposait seulement dans la personne de son fondateur, se dissocia à sa mort.

F Parmi les nombreuses légendes qui circulent sur l’histoire tchèque de cette époque, il y a celle de Premysl de Stadice. Ce simple labou-

reur épousa Libuse, l’une des filles du successeur de Samo, le prince Krok, et devint duc de Bohême en 722; il fonda la dynastie des Premyslides dont le règne sur la Bohême devait durer jusqu’au xIv£ siècle.

Charlemagne, pour protéger ses frontières, s'était donné à tâche de soumettre les peuples limitrophes de ses États. Après avoir détruit, en 796, le royaume des Avares, il rendit, vers 805, les Tehèques tributaires de son empire, ce qui eut l’heureux effet de les mettre en contact avec la civilisation occidentale.

Mais les successeurs germaniques de Charlemagne, dont l'esprit de conquête ne le cédait en rien à celui du grand Empereur, ne voulurent pas se contenter de faire ainsi payer tribut aux pays slaves; ils entreprirent de leur imposer une domination effective et, dans ce but, les firent évangéliser par des missionnaires allemands.

Probablement auraient-ils réussi, par une active et habile propagande religieuse, à se rendre les maîtres politiques de ces pays, si leurs desseins secrets n’avaient pas été pénétrés par le perspicace Rostislav, l’un de ces chefs de bandes que les Slovaques et les Moraves choisissaient, lors des invasions, pour les commander.

Rostislav, qui venait de fonder, au centre de l’Europe, l'État de Grande Moravie, voulut arrêter à tout prix cette dangereuse infiltration étrangère. Il conçut alors le projet, pour assurer l’indépendance de son peuple, d’asseoir son autonomie politique sur son autonomie religieuse et de créer une église nationale. Il s’adressa donc à l’empereur grec Michel III qui lui envoya, en 863, deux apôtres slaves de Salonique, les frères Cyrille et Méthode.

Ces deux évangélisateurs chrétiens, qui connaissaient à merveille les habitudes et les langues slaves et qui, pour se mettre à la portée du peuple, avaient adopté dans leurs sermons le dialecte du pays, furent accueillis avec enthousiasme par les sujets de Rostislav. Tout en prêchant le christianisme, ils entreprirent de créer un alphabet pour la langue slave, commencèrent une traduction des Écritures, dotèrent la Bohême de la liturgie slave et fondèrent l’Église pannonienne et morave, dont l’un d’eux, Méthode, fut le premier évêque en 869.

Cette unité religieuse donna une grande force matérielle à l'empire de Grande Moravie, dans lequel se trouvaient groupés sous le sceptre de Rostislav : les Bohèmes, les Silésiens, les Moraves, les tribus de l'Elbe supérieure, les Serbes de Lusace, les Slavaques des Carpathes et de Hongrie.

La direction de cet immense État passa plus tard aux mains d’un prince de Moravie du nom de Svatopluk,

Mais, poussé par les évêques allemands, inconsolables d’avoir perdu toute influence religieuse et politique sur les pays tchèques, Svatopluk brisa cette unité qui faisait la force de son empire, en introduisant, à côté du rite slave, le rite latin et en persécutant les disciples de Méthode. Ceux-ci furent vendus à des marchands d’esclaves juifs, jetés en prison ou chassés, tandis que les missionnaires allemands redevenaient les évangélisateurs officiels du pays.

Les princes germains profitèrent de ces discordes intestines pour attaquer et détruire, en 905 ou 906, avec l’aide des hordes magyares venues des plaines de la Tisa (Tisza) et du Danube, le grand empire morave. La Slovaquie et la Moravie furent alors occupées par les Magyars qui séparèrent ainsi les Slaves occidentaux des Slaves méridionaux. L'unité tchécoslovaque était rompue pour dix siècles.

La dynastie des Premyslides réussit néanmoins à regrouper ses provinces et à étendre son pouvoir jusque sur les tribus occidentales polonaises. Mais en 999, à la mort de Boleslav IT, un prince polonais, Boleslav l’Intrépide, parvint, à la faveur de dissensions parmi les princes de Bohême, à s'emparer de la Silésie, de la Moravie et de la Slovaquie. Sans l'intervention de l’empire allemand, qui craignait la formation dans son voisinage d’un grand empire slave, ce prince aurait sans doute annexé tous les pays tchèques.

À la fin du xe siècle, la Bohême seule restait donc indépendante, Bohême semblable à celle d'aujourd'hui, mais agrandie des régions de Glatz et de Zittau, diminuée par contre des territoires de Cheb (Eger), Rumburk et Frydlant (Friedland).

Les ducs tchèques, ardents patriotes et vaillants soldats, engagèrent une lutte sans merci contre les exigences des empereurs germains, qui cherchaient à les réduire à l’état de vassaux, et s’efforcérent d'augmenter par tous les moyens la puissance de leur pays. Malheureusement quelques-uns d’entre eux manquèrent totalement de génie organisateur et ne surent mettre un frein aux luttes dynastiques qui ne manquaient pas de les affaiblir.

Bretislav Ier (1037-1055) put réunir à la Bohôme la Moravie qui présentait les frontières actuelles, sauf dans la région d’Opava (Troppau) où elle s’étendait jusqu’à l’Oder. Ce prince tchèque réussit même à s'emparer de la Silésie et de la capitale polonaise de Gnesen; mais l’empire allemand s’interposa à nouveau APE à re la Silésie à la Pologne. :

Vratislav II (1061-1092) obtint de Frédéric Ste le titre de roi, en récompense des services qu'il avait rendus à l’empereur d'Allemagne dans son expédition contre l’Italie, mais ne le transmit pas à ses descendants.

Sous Sobeslav Ier (1125-1140), les Tehèques cessèrent de payer tribut à l'Allemagne, mais dépendirent du système politique du Saint-Empire. La colonisation allemande reprit alors de nouveau.

Si en 1182 la Moravie releva de l’Empire, sous Premysl Otakar Ier (1197-1230), elle redevint fief de la Bohême et fut solennellement reconnue comme telle par Innocent III et Frédéric Il. Premysl Otakar se fit couronner roi en 1198 ct réussit à se faire délier par Frédéric IT de toute obligation envers lui. Le titre de roi de Bohême devint alors héréditaire.

Enfin, avec Venceslas 1er (1230-1253) et Premysl Otakar II (1253- 1278), la Bohême connut une telle prospérité qu’elle devint l’une des grandes puissances de l’Europe centrale; c’est ainsi que Premysl I, après avoir guerroyé contre la Prusse et écrasé, en 1260, à Kressenbrunn, Bela et ses Hongrois, put s’enorgueillir de régner non seulement sur la Bohême (agrandie, à l'Ouest, de la région de Cheb), la Moravie, la Silésie, la Slovaquie, la Lusace, mais encore sur l'Autriche, la Styrie, la Carinthie et la Carniole, méritant les titres de «roi d’or» et «roi de fer » que lui décernaient les Allemands et les Tatars.

Mais hélas! ces beaux jours ne devaient pas durer; la nation tchèque, qui était appelée, par sa position géographique privilégiée, au plus bel avenir, allait perdre l’influence prépondérante qui lui appartenait dans le monde slave pour tomber sous la dominalion germanique.

La famille des Premyslides avait en effet commus les plus graves imprudences et suivi trop souvent une politique plus dynastique que nationale. Éblouis par l'éclat et le prestige d’une civilisation plus avancée que la leur, ses représentants avaient épousé des femmes allemandes et, sous le prétexte de hâter le développement économique de leurs États, ils avaient fait appel à des colons étrangers, ‘leur promettant, avec des privilèges et immunités, des concessions de terrains, de mines et de forêts. Et alors des bücherons, des mineurs, des fermiers, des commerçants, des industriels étaient venus en masse des régions de la mer du Nord et du centre de l'Allemagne pour exploiter les richesses du pays. Ils s'étaient installés dans les parties défrichées des forêts de l'Ouest et du Nord de la Bohême ou avaient pénétré jusqu’à l’intérieur de la Silésie et de la Moravie. Ils avaient apporté des capitaux et des procédés perfectionnés, ils avaient donné à l’agriculture, au commerce, à l’industrie, un essor remarquable, mais ils ne s'étaient pas mélangés aux indigènes el avaient créé une sorte d’État dans l’État, substituant aux villages slaves en fer à cheval des villes allemandes en carré et encerclant l'élément tchèque par une ceinture large et continue de colonies

30 LA FORMAÏION DE L'ÉTAT TCHÉCOSLOVAQUÉ

germaniques. La noblesse et la bourgeoisie, de leur côté, à l'exemple des princes, s'étaient alliées aux familles allemandes et avaient pris leurs mœurs corrompues, leur langue, leurs habitudes et jusqu’à leurs noms. La cour de Prague s'était transformée en cour allemande. L'allemand était devenu la langue officielle et avait pris un tel développement que de grands patriotes, comme Dalinul, en étaient venus à redouter la mort de la langue bohême, refoulée dans les classes inférieures,

De plus, les princes tchèques avaient commis la lourde faute de vouloir conserver un système vicieux de succession au trône, système qui, attribuant la couronne à l’agnat le plus âgé du dernier prince, ne pouvait qu’engendrer des compétitions entre prétendants et provoquer guerres civiles et interventions étrangères, Comme il en était ainsi à chaque vacance du trône, l'autorité des chefs n'avait pas manqué de s’effriter; la noblesse, bien qu'incapable d'exercer le ‘pouvoir, en avait profité pour s’interposer entre le souverain et la masse du peuple; la féodalité s'était petit à petit substituée au régime patriarcal el un véritable abîme avait fini par se creuser entre les classes supérieures étrangères et le peuple indigène, réduit à une sorte de servage.

Sous l'influence malheureuse de celte colonisation étrangère et de cette transformation de la société tchèque, l'État de Bohême avait perdu, avec son unité, une grande partie de sa puissance; son roi, Premys! Otakar IT, ne disposait plus d’une autorité suffisante pour continuer à exercer sa domination de l’Adriatique à la Baltique.

Les Allemands, qui, sous les Premyslides, s'étaient continuellement ingérés dans les affaires intérieures de la Bohême, auraient pu devenir pacifiquement les maîtres de ce pays; mais, craignant un changement de politique de la part des successeurs des Premysl, ils prélérèrent brusquer les choses et, avec l’aide des Magyars, entre- : prendre la destruction du royaume chancelant de Bohême.

En 1273, Rodolphe de Habsbourg, qui venait d’être élu roi des Romains, ouvrit done les hostilités. Il battit sans peine Premysl, que la plupart des nobles avaient abandonné, et l’obligea à subir un traité désastreux qui ne lui laissait que la Bohême et la Moravie,et en fief seulement. Néanmoins Premysl était encore assez puissant pour prendre sa revanche sur Rodolphe, mais à la condition de ne pas avoir également contre lui le roi Ladislas et ses Hongrois, ce qu'il ne put éviter, Le 26 août 1278, la bataille s’engagea entre les troupes germano-magyares et les troupes tchèques, près de Durrenkrut, sur les bords de la Morava. La victoire semblait sourire à Premysi, lorsque le grand chambellan de Moravie, Milota de Dedice, qui commandait

la réserve, au lieu d'intervenir, tourna bride et s'enfuit; la grosse cavalerie allemande enfonça alors les lignes ennemies, laissant ensuite à la cavalerie légère hongroise le soin de transformer la retraite des Tchèques en déroute. Premysl mourut en héros sur le champ de bataille. Son royaume fut morcelé en 1283; l'Autriche, la Styrie, la Carinthie et la Carniole passèrent alors aux mains de Rodolphe.

La politique des Premyslides était la cause même de l’effondrement de la première grande monarchie slave de l’Europe centrale. Comme le dit Ernest Denis : « La puissance d’un État n’est ferme et durable que si elle repose sur de solides institutions intérieures; les derniers Premyslides, comme tant de princes slaves à cette époque, avaient sacrifié la réalité à l'apparence; l'édifice qu’ils avaient construit ne reposait que sur la personne du prince et il s’écroula au premier choc ».

Le fils et successeur de Premysl Otakar, Venceslas IT, ne régna plus que sur la Bohême et la Moravie, mais il entreprit de fonder un grand empire tchéco-polonais. Voyant la Pologne minée par les luttes dynastiques des Piast et la sentant incapable de sortir de son apathie politique, il y pénétra, reçut le serment de vassalité des princes silésiens, devint grand duc de Cracovie et de Sandomir, puis, en 1300, roi de Pologne. Bientôt après, il acquit pour son fils la couronne de Hongrie.

L’extinction de la famille des Premyslides en 1306, après l’assassinat de Venceslas ITT (1305-1306), déjoua l'espoir de la réalisation d’un empire tchéco-polonais. En effet, Ladislas Ier le Bref ne tarda pas à rétablir sa souveraineté sur la Pologne, y compris la Silésie sur laquelle avait déjà régné Boleslav le Vaillant. La famille des Premyslides fut remplacée par celle des Lurembourg dont le prenuer roi, Jean l’Aveugle, réussit à rétablir en partie le royaume de Venceslas IT. Il reprit en effet la Haute-Lusace, ainsi que la région de Cheb, qui ne devait plus jamais être détachée de la Bohême, et la Moravie dont l'Autriche s’était emparée; il réduisit, en 13727, à l’état de vassaux, les princes de Haute et de Basse-Silésie et obtint, en 13%, par le traité de Trencin (Trencsen), de Casimir le Grand, le successeur de Ladislas, une renonciation formelle à ses droits sur la Silésie (1). Il annexa même à la Bohême sa terre natale, le Luxembourg. Au point de vue spirituel, il affranchit la Bohême de l’Allemagne en fondant l’archevêché de Prague. Français de naissance et de cœur, il tomba en preux chevalier à la bataille de Crécy (1346).

(1) En échange, il renongait à revendiquer le titre de roi de Pologne,

Son successeur, Charles Ier, le plus célèbre des rois tchèques, qui régna sur la Bohême de 1346 à 1378 et fut en même temps empereur romain germanique sous le nom de Charles IV, ramena l’ordre dans son royaume et scella l’unité de l’État. « Aujourd’hui encore, écrit le grand historien tchèque Palacky, ce nom fait déborder de reconnaissance et d’admiration tout cœur bohème. »

Ce grand roi favorisa la langue tchèque, qu’il aimait et préférait à toute autre, et lui redonna le prestige qu’elle avait acquis avant la colonisation allemande des Premysl. Il établit sa résidence à Prague où il fit élever de splendides monuments par l’éminent architecte Mathieu d'Arras et où il attira les savants les plus renommés de l’époque; il y fonda, en 1348, une Université sur le modèle de celle de Paris. Prague devint ainsi l’une des plus belles villes du monde et, avec ses 10.000 étudiants, le foyer de la civilisation occidentale chez les Slaves. L'esprit national se réveilla dans tout le pays.

Si Charles encourageait ainsi les lettres et les arts, s’ingémiait à faire de Prague une capitale et se montrait un organisateur de premier ordre, il ne se désintéressait pas de la politique étrangère de son royaume dont il faisait le plus puissant État de l'Europe centrale. Ne réussit-il pas à s'étendre dans le Haut-Palatinat, la Souabe, la Franconie, la Thuringe, à acquérir la Basse-Lusace, à mettre le Brandebourg lui-même sous sa dépendance et à s’étendre à l'Est, au delà de la Silésie, jusqu'aux portes de Cracovie? En 1348, il proclama la Silésie fief perpétuel de la couronne de Bohême et, en 1355, il confirma cette décision comme empereur d'Allemagne.

Mais Charles détruisit l’unité de son royaume en le partageant entre ses fils. Cette unité, il l'avait d’ailleurs déjà sérieusement compromise en encourageant, lui aussi, l’infiltration allemande et en provoquant un grand mouvement populaire contre la corruption du clergé, ses ambitions temporelles, ses tendances antidémocratiques. C'est qu'en effet ni lui ni ses successeurs ne devaient réussir, comme ils l’espéraient, à provoquer une fusion nationale entre Allemands et Slaves réconciliés, dans cet État qui était surtout un État dynastique, pas plus qu’à contenir et diriger le mouvement religieux qu’ils avaient lancé. Aussi les Tchèques, émus de cette marée montante du germanisme qui les gagnait de plus en plus et menaçait de les engloutir, outrés des injustices commises à leur égard et inquiets de la concurrence des marchands et des financiers étrangers, n’hésileront-ils pas à se soulever, quand débutera le hussitisme, etse battront-ils alors en même temps pour la défense de leur foi, leur affranchissement de l'Allemagne et la restauration slave,

Pendant ce temps, la Slovaquie succombait sous les attaques des Magyars, qui, à la suite des Huns et des Avares, avaient envahi son sol, et passait, à plusieurs reprises, aux mains des princes de Bohême et de Pologne; elle était définitivement rattachée, en 1026, au royaume de Saint-Étienne etséparée politiquement des autres tribus tchèques.

Elle ne présentait pas alors le même aspect qu'aujourd'hui. La Pologne, qui au x® siècle s’était étendue jusqu’au Danube et à la Tisa, avait conservé une partie de ses possessions transcarpathiques, notamment le nord du cercle de Trencin, les comitats d’'Orava et de Spis (Arva et Szepes).

La Slovaquie jouit tout d’abord dans l’État magyar d’une certaine liberté; elle fut même protégée par Étienne qui, s’étant rendu compte que son peuple pourrait gagner à son contact, ne cessait de répéter à son fils : «(Sois bienveillant pour tes hôtes étrangers et traiteles avec honneur parce qu’ils apportent dans ton pays des connaissances et des lumières. [ls sont l’ornement du trône; le royaume où domine une seule langue et une seule coutume est faible et fragile. » Mais si ce contact fut très favorable aux Magyars, il le fut beaucoup moins aux Slovaques qui s’éloignèrent alors de la civilisation occidentale et cessèrent presque tous rapports avec les autres Slaves.

En 1241, les Tartares envahirent la Slovaquie et la ravagèrent. Ils s’étendirent même aux dépens de la Pologne, dans ses possessions de Trencin, d'Orava et de Spis.

Bela IV, pour relever les ruines et repeupler le pays, fit alors appel à la colonisation allemande, qui d’ailleurs avait déjà commencé sous ses prédécesseurs, notamment sous Geiza IT, sur les frontières de Pologne, dans les régions de Levoca (Leutschau) et de Kezmark, riches en forêts, en pâturages et surtout en minerais.

Sous Premysl Otakar IT, la Slovaquie fut rattachée à la Bohême, mais, à la mort de ce prince, elle retourna sous la domination hongroise.

Après l'extinction de la dynastie des Arpad (1301), sous les Angevins (1308-1382), la Slovaquie fut encore soumise à l'immigration germanique, et celle-ci prit une extension telle que peu de villages ne possédaient pas plusieurs foyers allemands. C’est alors que l’un des grands seigneurs féodaux slovaques, Matnias Cak, établi à Trencin, gouverna pendant un quart de siècle la plus grande partie de la Slovaquie à laquelle il redonna son caractère slave; sa popularité en fit le héros national.

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