THÈSE TCHÉCOSLOVAQUE
« La Silésie de Teschen, disaient les Tchécoslovaques, appartient depuis le xive siècle au royaume de Bohême qui, juridiquement par-
lant, n’a jamais cessé d’exister et qui, en raison de la rupture par le fait des Habsbourg du contrat passé avec eux en 1526, reprend aujourd’hui sa liberté. François-Joseph lui-même, en 1858, lorsqu'il donnait ce pays en apanage à l’archiduc Frédéric, ne parlait-il pas du « fief de Teschen qui dépend de la couronne de Bohême »?
Le peuple tchécoslovaque ne peut renoncer à ses droits sur Ja Silésie de Teschen, non seulement pour cette raison que, depuis 600 ans, elle fait partie intégrante des territoires de Ja Couronne de Saint-Venceslas et se trouve liée organiquement aux autres pays tchèques, mais aussi pour des raisons économiques, stratégiques, ferroviaires et ethnographiques.
La République tchécoslovaque, sans débouché maritime et isolée au milieu de puissances qui, jusqu’à hier, étaient ses ennemies, ne trouvera sa force que dans son industrie. Pour qu’elle puisse lutter sur le terrain économique, il faut qu’elle devienne un État industriel puissant. Or elle ne peut se procurer le coke indispensable pour son industrie du fer que dans le bassin d’Ostrava-Karvinna; car le charbon de Bohême, qui d’ailleurs n’est extrait qu’en petites quantités et commence à se raréfier, ne se prête pas à la fabrication du coke.
De plus, il serait déraisonnable de séparer la région industrielle d’Ostrava-Vitkovice-Bohumin et le district minier de Frystat, ces deux régions étant solidaires l’une de l’autre et constituant un tout économique indivisible.
Enfin, la Pologne,avec ses puits de pétrole, ses immenses forêts, ses bassins houillers inépuisables de Galicie et de Pologne russe, qui, à eux seuls, possèdent une réserve de 35 milliards de tonnes environ d’un charbon excellent, et aussi avec les autres richesses qui lui reviendront dans le partage de la Haute-Silésie, est en mesure de s’accommoder parfaitement de la perte du gisement carbonifère de Tesin. D'ailleurs son industrie n’est pas très développée, ses mines ne sont pas exploitées avec le maximum de rendement, ses bassins houillers exportent une grande partie de leurs produits dans des pays déficitaires, comme la Tchécoslovaquie, Autriche, la Hongrie, la Yougoslavie. |
De même que notre État se trouverait profondément lésé dans ses intérêts vitaux si le district de Frystat ne lui était pas attribué, de même 1l ne saurait se passer du district de Tesin, seul susceptible d'assurer, au point de vue stratégique, la proleclion de ses provinces morave el slovaque et de permettre à ces mêmes provinces de communiquer entre elles. C’est en effet dans cette région que se trouve le fameux défilé de Jablunkov. Sans la ligne Bohumin-Kosice, qui emprunte cet important couloir, toute la Slovaquie est pour ainsi
dire en l'air, car la seule autre voie ferrée qu’elle ait pour se réunir aux autres pays tchèques, celle de Brno à Tepla par le col de Vlara, est très imparfaite et en outre à voie unique. Quel intérêt les Polonais tireraient-ils donc de la possession de cette ligne dont les deux terminus sont en territoire tchécoslovaque et qui n’est qu’en relations indirectes avec le réseau polonais? Améliorer cette ligne ou en créer une autre? Il n’y faut guère songer, à cause des montagnes; dans tous les cas, en raison des difficultés techniqués, ce travail demanderait de longues années et nécessiterait de grands frais. On nous parle aussi de traités économiques et politiques avec la Pologne? Il faut tout de même bien reconnaître qu’il est profondément humiliant pour un État libre et qu’il peut être dangereux pour lui de se mettre à la merci de voisins, si pacifiques, libéraux et sympathiques qu’ils puissent être !
Au point de vue ethnographique, il faut considérer que 15 % au moins des habitants de la Silésie de Teschen sont des Slonzaks et que ces gens ont été comptés comme Polonais lors du recensement autrichien de 1910. Établis de longue date dans ce pays, ils parlent un dialecte de transition entre le tchèque de Moravie et le polonais de Galicie; leurs mœurs, leurs costumes, leur formation intellectuelle et artistique, ne les rattachent pas plus à la civilisation polonaise qu’à celle des pays tchèques; leur nationalisme est tout ce qu’il y a de plus tiède; si l’on procédait à un plébiscite, ils voteraient certainement pour la Tchécoslovaquie.
Les statistiques officielles nous sont très défavorables, ajoutaientils, et indiquent de fortes majorités polonaises? Qui donc cela surprend-il? Les Slonzaks n’ont-ils pas figuré au dernier recensement comme Polonais? Ne connaît-on pas les méfaits de l’umgangssprache prise pour base des nationalités austro-hongroises? Ne sait-on pas que le gouvernement considérait la polonisation comme le prélude à la germanisation? Comment peut-on expliquer, par exemple, qu'à Albrechtice, dans le district de Frystat, il y ait eu en 1880 : 1.029 Tchèques, 33 Allemands et 0 Polonais et en 1890 : 1.079 Polonais, 23 Allemands et 0 Tchèque?
Admettons encore que les Polonais soient réellement plus nombreux que nous. Cela est dû à la polonisalion des indigènes, entreprise à l’École et à l’Église par le gouvernement autrichien à partir de 1848, et à une immigration si considérable que, de 1880 à 1890, 20.000 Polonais de Galicie franchirent la frontière. Cette colonisation polonaise ne nous a pas empêchés d’ailleurs de nous accroître entre 1900 et 1910, ainsi que l’attestent les recensements de ces années.
Signalons en outre que les Polonais protestants, les Juifs alle-
mands et les Allemands eux-mêmes demandent à être incorporés à notre État et que le parti populaire, représentant le tiers de la population politique, préfère la Tchécoslovaquie à la Pologne ».
En guise de conclusion, les Tchécoslovaques déclaraient que, même si de nombreux Polonais devaient être incorporés malgré eux dans la République tchécoslovaque, contrairement au principe des nationalités, ce sacrifice était nécessaire pour toutes les raisons qu'ils avaient développées, que d’ailleurs leur régime démocratique et libéral serait la meilleure garantie des droits des minorités, notamment de celle polonaise.
À cette thèse tchèque, les Polonais opposaient la leur.
€ Il est impossible, disaient-ils, d’aller à l’encontre du principe des nalionalilés adopté comme base des traités de paix. Les districts de Cieszyn, Frysztat et Bielsk, habités en grande majorité par des Polonais, doivent revenir à la Pologne qui, elle aussi république démocratique, offre toutes garanties à ses minorités ethniques. D’ailleurs, si les représentants des Grandes Puissances ont quelques doutes sur la véritable nationalité des populations de ces pays et sur leur volonté, nous sommes tout disposés à accepter un plébiscite.
Cette raison devrait largement suffire à justifier notre thèse. Nous tenons cependant à répondre aux autres arguments tchèques.
Tout d’abord, qu’il nous soit permis de faire remarquer que, si un État a le droit d'appuyer ses revendications sur des bases historiques, c’est plutôt la Pologne que la Tchécoslovaquie. En effet, avant d’être rattachée en 1335, à titre de fief héréditaire, à la Couronne de Bohême, la Silésie n’a-t-elle pas, pendant quatre siècles, fait partie de l’État polonais? Lorsqu’en 1520 les ducs de Silésie, descendants de la famille des Piast, qui avaient continué à régner dans le pays, ont reconnu comme suzerain Ferdinand Ier de Habsbourg, la Silésie n’estelle pas devenue province autrichienne au même titre que la Bohême? La Silésie, après avoir vu se détendre petit à petit Les liens qui l’unissaient à la Bohême, n’a-t-elle pas, à partir de 1748, relevé directement de Vienne, tant au point de vue politique que judiciaire, et n’a-t-elle pas été traitée depuis lors comme une province autonome dans le cadre de la Double-Monarchie?
Au point de vue ethnographique, les recensements officiels attestent que les Polonais sont en assez forle majorilé dans la Silésie de Teschen, mais accusent, entre 1900 et 1910, une diminution de l’élément polonais, jusqu'alors en augmentation. Ce phénomène est d’au-
tant plus singulier que les Polonais sont bien plus féconds que les Tchèques et les Allemands et que l’immigration polonaise dans ce pays est toujours très importanté. On ne peut guère l’expliquer que par les falsifications des commissaires recenseurs et par la pression exercée sur les ouvriers, la plupart polonais, par les industriels, les capitalistes et les fonctionnaires, presque tous allemands et tchèques. Mais à quoi bon insister, puisque les statistiques révèlent, malgré tout, une supériorité numérique très forte de l'élément polonais sur tous les autres éléments, dans les trois districts que nous revendiquons ! Tant que l’on n’aura pas prouvé que les Polonais ont été favorisés par rapport aux autres peuples, nous demanderons l’application du principe des nationalités d’après les données de ces statistiques, qui d’ailleurs correspondent à peu près, sauf dans le bassin d'Ostrawa-Karwina, avec les éléments fournis par les enquêtes des linguistes polonais, tchèques et allemands.
Géographiquement parlant, la Silésie de Teschen, qui dépend plus du système carpathien que de celui des Sudètes et possède les sources de la Vistule, est un élément constitutif du domaine polonais ».
« Les Tchécoslovaques, ajoutaient les Polonais, prétendent ne pouvoir se passer de la Silésie de Teschen pour assurer les relations entre leurs provinces orientales et occidentales, leur indépendance économique, leur sécurité stratégique. Ces arguments ne résistent pas à l’examen.
Ni la passe de Jablonkow ni la ligne de Bogumin-Koszyce ne sont indispensables à la Tchécoslovaquie. Il suffit en effet de regarder une carte de ce pays pour s’apercevoir que les Tchèques disposent déjà de quatre lignes pour assurer leurs communications avec les Slovaques. Ces lignes sont peut-être mauvaises, mais elles peuvent être améliorées. Qu'est-ce qui empêche les Tchécoslovaques d’en établir de nouvelles? Certainement pas les Beskides dont l’altitude moyenne n’est que de 800 mètres ! Rien qu’au point de vue stratégique, nos voisins seront obligés de créer des lignes à une plus grande distance de leurs frontières que celle de Bogumin-Koszyce. Ce ne sont pas en effet les districts de Frystadt et de Cieszyn, ni même la totalité du duché silésien, qui constitueraient pour le défilé de Jablonkow une bien sérieuse protection.
Au contraire, cette ligne de Bogumin-Koszyce, qui entre parenthèses traverse, en Silésie de Teschen, un territoire incontestablement polonais, est indispensable à la Pologne. Notamment la station de Bogumin, qui ne présente qu’un intérêt secondaire pour l'État tchécoslovaque, est d’une importance capitale pour l'État polonais. N'’est-elle pas la gare d'embranchement des principales voies ferrées
traversant la Pologne : celle de Pétrograd à Vienne par Vilna et Varsovie, celle d’Odessa à Bogumin par Jassy-Lwow-Cracovie, celle de Dantzig à Bogumin par Bydgoszez (Bromberg), Opole (Oppeln) et Ratibor.
Quant aux richesses du sous-sol de la région de Teschen, nous non plus, nous ne pouvons nous en passer pour notre industrie déjà florissante et appelée au plus bel avenir; elles nous seront tout aussi utiles qu'aux Tehécoslovaques. D’après les données officielles des statistiques autrichiennes de 1914, la Tchécoslovaquie, avec la Silésie de Teschen, obtiendrait en houille les 3/5 de la production totale de l’ancienne Autriche-Hongrie, alors qu’elle ne représente que le quart de sa population globale, Sans la Silésie de Teschen, l’État tchécoslovaque produirait, par tête d’habitant, encore plus de charbon que la Pologne avec ce pays et la Haute-Silésie. Il en est de même pour le coke, dont la production par tête d’habitant, dans une Tchécoslovaquie propriétaire de la Silésie de Teschen, serait cinq fois supérieure à celle de la Pologne comprenant la Haute-Silésie. Même sans la Silésie de Teschen, l'État tchécoslovaque pourra exporter du coke, tandis que, faute de ce pays, la Pologne devra en importer pour son usage. Il ne faut pas oublier en effet que la Pologne possède des gisements de minerais de fer excessivement riches et une industrie métallurgique très développée, mais que, pour traiter ce minerai, 6 à 8 millions de quintaux de coke lui sont indispensables et qu’elle manque précisément de ce charbon à coke.
Ces observations prouvent que la Pologne à plus de droits que la Tchécoslovaquie à réclamer tout le pays de Teschen. Néanmoins, nous renonçons à nous appuyer sur ce fait que nous sommes la majorité dans cette province pour la réclamer en totalité. Fidèles au principe des nationalités, nous limitons nos revendications aux territoires indubitablement polonais, c’est-à-dire aux districts de Bielsk, Cieszyn et Frysztat et, dans celui de Frydek, à la commune de GruszoW, habitée en grande majorité par des Polonais, et aux confins orientaux de la commune d’'Herzmanice. Faisant ainsi abstraction de nos intérêts, nous abandonnons à la Tchécoslovaquie la presque totalité du district de Frydek, notamment le centre minier d’Ostra wa, aussi 1mportant que celui de Karwina, sans nous soucier, bien entendu, de la soi-disant unité géologique et économique du bassin, mauvaise raison qui, si elle était admise dans les partages de territoires, autoriserait toutes les fantaisies.
Enfin, pour donner à nos voisins une nouvelle preuve de notre désir de vivre en bonne entente avec eux, nous sommes tout disposés à passer des frailés économiques el politiques concernant les charbonnages d’Ostrawa-Karwina et le col de Jablonkow »,