Question de la Hongrie septentrionale
La délimitation des frontières entre l’État polonais et l’État tchécoslovaque a provoqué un autre conflit, moins grave parce que l’enjeu était moindre, mais assez sérieux cependant pour avoir nécessité une décision de la Conférence des Ambassadeurs, dans les parties septentrionales des anciens comitats hongrois de Trencsen, Arva el Szepes (Trencin, Orava et Spis en tchèque, Trenczyn, Orawa et Spisz en polonais).
Tchèques et Polonais réclamaient, dans la région de Trencin, le cercle de Caca (Csacza), séparé au Nord des districts de Frydek et de Tesin par les Monts de Jablunkov et limité au Sud par les Javorniky. Le fait que ce petit pays donne accès aux voies ferrées empruntant les défilés de Jablunkov, en Silésie de Tesin, et de Zwardon, en Galicie, explique l'intérêt que les uns et les autres pouvaient attacher à sa possession.
Dans la région de l’Orava, le différend tchéco-polonais portait sur 26 villages compris entre, au Nord, les Beskides occidentaux, qui formaient l’ancienne frontière austro-hongroise, et, au Sud, les chaînes de la Magura et des Hautes-Tatras.
La troisième région contestée était située entre, au Nord, l’ancienne frontière austro-hongroise, de l’angle Sud-Est du saillant polonais de Nowy-Targ (Neumarkt) à l’entrée du Poprad en Po-
logne, et, au Sud, les principales crêtes des Hautes-Tatras et la ligne de partage des eaux entre d’une part le Poprad et d'autre part le Hernad et la Torysa (Tarcza). Cette région réclamée par les deux peuples slaves englobait, au Nord, les Spisska-Magura (Zipser-Magura).
En étudiant l’histoire de la nation tchèque, nous avons vu que les parties septentrionales des pays de Trencin, Orava et Spis appartenaient à la Pologne lorsque, au commencement du xrre siècle, les frontières hongroises s’avancèrent vers le Nord. Nous savons également qu'à la fin du xvurre siècle ces territoires contestés avaient été rattachés dans leur totalité à la Hongrie.
La plupart des savants tchèques, slovaques et polonais paraissaient d’accord pour admettre le caractère polonais de la langue parlée dans Ces régions (1).
Mais dans quelle mesure les populations de ces pays ont-elles conservé le caractère polonais, comme l’affirmaient les Polonais,ou sont-elles slovaquisées, ainsi que le prétendaient les Tchécoslovaques, il paraît difficile de s’en faire une idée précise, étant donné que ces peuples se sont souvent heurtés et mélangés et que leurs coutumes et leurs langues elles-mêmes sont assez voisines l’une de l’autre.
Ajoutons qu’en dehors des Polonais et des Slovaques, on trouve encore dans ces régions:des Magyars, à l’état de dispersion, des Ruthènes, groupés au Nord-Est du Spis, et des Allemands, en masses compactes dans les environs de Kezmark.
Les Tchécoslovaques réclamaient ces pays en leur qualité d’héritiers du royaume de Hongrie qui en était propriétaire. pour la plus grande partie, depuis le xin siècle et pour la totalité, depuis le xvrrre. Ils disaient que le cercle de Caca formait avec la Silésie de Tesin un tout géographique et ne devait donc pas en être séparé, que ce cercle leur était aussi indispensable que le pays de Tesin au double point de vue stratégique et ferroviaire, que s’il donnait accès au défilé de Zwardon, reliant Caca avec Zywice (Saybusch) en Galicie, il donnait aussi accès au défilé de Jablunkov et était traversé par la voie de Bohumin-Kosice. Ils prétendaient que la possession des districts de Spis et d'Orava leur était également nécessaire pour assurer la protection de la Slovaquie, notamment de la voie ferrée Bohumin-Kosice, parallèle à leur frontière, et aussi que ces districts étaient unis à la Slovaquie au point de vue économique et naturellement orientés vers le Sud. Ils ajoutaient que les anciennes frontières politiques austro-
(4) En ce sens, les Polonais Zawilinski et Kolodzicjezyk, les Tchèques et Slovaques Sembera, Pastrnek, Polivka, Czambel, Niederle et Bohac-Travnicek. V. Mémoure de la commission polonaise des travaux préparatoires à la Conférence de la Paix sur les « territoires polonais en Hongrie septentrionale », p. 4.
hongroises, formées en grande partie, dans cette Slovaquie septentrionale, par les Beskides, étaient beaucoup plus naturelles que celles proposées par les Polonais. Ils déclaraient enfin que les statistiques hongroises ne constataient dans ces pays que la présence d’un petit nombre de Polonais, que de nombreux savants considéraient la plupart des Polonais comme slovaquisés, que, même si l’on ne voulait pas reconnaître cette slovaquisation, leur infériorité numérique s’expliquait parfaitement par la polonisation officielle, exercée sur eux à l’Église et à l’École, ét par la forte immigration polonaise sur leur sol national.
Les Polonais revendiquaient ces mêmes pays.
« Nous ne comprenons pas, disaient-ils, comment la Tchécoslovaquie peut les réclamer, elle aussi, car ils n’ont jamais fait partie du royaume de Bohême et, s'ils ont été rattachés à la Slovaquie, cette province n’a jamais constitué un État. Au contraire, la Pologne a,sur ces pays, des droits historiques incontestables à faire valoir. Si en effet ses territoires se trouvent aujourd’hui dépendre de la Hongrie, c'est uniquement parce que nous avons dû les lui abandonner aux xie et xinie siècles ou que l’Autriche lui en a fait cadeau, après nous les avoir volés au moment des partages de Pologne. L'heure ayant sonné pour l’Autriche-Hongrie de rendre aux anciens propriétaires le produit de ses rapines, nous nous présentons pour recueillir ce dont nous avons été dépossédés par la violence. Nous contestons à tout autre ce même droit.
En outre, dans ces pays, il n’y a ni Magyars ni Slovaques, mais . seulement des Polonais, et quelques Allemands et Ruthènes dans le Spis. Si la langue slovaque, en raison de sa ressemblance avec la langue polonaise, est employée à l’Église et dans les écoles à côté de la langue hongroise, la langue parlée est le polonais et non le slovaque, ainsi que l’attestent les savants tchèques et slovaques euxmêmes. Bien que soumis, comme les autres Slaves, à la plus intense dénationalisation, le peuple est resté polonais; 1] a conservé sa langue, ses coutumes, ses croyances, sa civilisation; et cela, il le doit aux relations qu’il a toujours entretenues, surtout celles religieuses, avec la Silésie et la Galicie el aussi à ce fait que le pays, agricole et non industriel, n’a attiré que peu d'étrangers. »
Les Polonais ajoutaient que le cercle de Caca leur serait très utile parce qu'il assurait l’accès des défilés de Jablunkov et de Zwardon et servait de passage à la voie ferrée quireliait, par ces deux défilés, des territoires polonais.
Enfin, d’après Varsovie, les frontières politiques du Spis et de l’Orava n'étaient pas de véritables frontières naturelles : elles
n'avaient pas empêché les relations commerciales et sociales de leurs habitants avec leur famille polonaise et les Slovaques n'avaient pas pénétré dans les parties septentrionales de ces régions: ces frontières naturelles étaient, dans l’Orava, la chaîne de la Magura et, dans le Spis, celle des Hautes-Tatras.
La Conférence des Ambassadeurs a rendu sa décision sur l’attribution de ces pays le 28 juillet 1920, en même temps qu'elle statuait sur la délimitation des frontières en Silésie de Teschen. Cette décision fut acceptée par les deux États intéressés et devint ainsi définitive.
Le territoire de Caca suivait le sort de la partie méridionale des districts de Tesin et de Frydek et revenait aux Tchécoslovaques. Dans le pays d’Orava, la Pologne bénéficiait du territoire compris entre l’ancienne no, austro-hongroise et une ligne passant par la cote 1725 (Babiagora), Lipnica, Chyzne et Sucha Gora. Dans le Spis, le pays situé entre la Dunajec, la Bialka et une ligne allant du Sud de Jurgov à Kalenberg, était rattaché à la Pologne.
Cette solution avait l’avantage de ne nuire en quoi que ce fût à la ligne de défenses naturelles de la Tchécoslovaquie et de réunir à la Pologne des pays polonais. Elle améliorait, dans le Spis et l'Orava, la frontière stratégique polonaise. Néanmoins, elle ne APRES pas la Pologne qui, jugeant insuffisante sa ligne de défense en arrière du saiant de Nowy-Targ, la chaîne des Beskides, aurait préféré appuyer sa frontière stratégique sur la ligne de crêtes des Hautes- Tatras, de la Spisska et de l’Orava-Magura. De plus, elle morcelait un certain nombre de communes et était susceptible d'entraîner la ruine économique de ces communes, divisées plus ou moins arbitrairement. Aussi la Délégation polonaise présenta-t-elle à la Commission de Délimitation une motion tendant à rectifier la frontière de l’Orava et du Spis par voie de compensations mutuelles.
En Orava, l'entente se fit entre Polonais et Tchèques, mais non dans le Spis, où les Polonais, ayant surtout en vue l'intérêt du tourisme, réclamaient, contre certaines rectifications de frontières au profit de la Tchécoslovaquie, la cession par elle de la commune de Javorina (Jaworzyna). La Commission interalliée s’est en effet heurtée, dans ses efforts de conciliation, à une résistance opiniâtre des Tchécoslovaques, qui déclaraient ne pouvoir renoncer à leurs droits sur un pays habité par des nationaux et ne vouloir revenir sur une question tranchée, dont la solution avait été acceptée par les Polonais comme par eux, La Commission a donc, en conformité avec ses instructions, renvoyé le différend devant le Conseil des Ambassadeurs qui n’a pas encore rendu sa décision.