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CHAPITRE IV

Le prince de Metternich avait cru, par une politique centralisatrice et brutale, pouvoir comprimer les tendances séparatistes de ses peuples et clore l’ère des luttes nationales ; mais il avait compté sans cette lente et invincible réaction qui, née dans les esprits sous l’influence de la Révolution française et du Romanlisme, n’attendait plus qu’une occasion favorable pour éclater au grand jour, Aussi n'est-il pas étonnant qu'après les journées de février 1848, les troubles révolutionnaires qui éclatèrent en Europe, n'aient point épargné l'Empire cosmopolite d’Autriche-Hongrie et que ses allogènes, poussés par une sorte de force spontanée et irrésistible, se soient levés, eux aussi, pour suivre l’exemple de la France et réclamer, en même temps que des réformes libérales, leur propre autonomie.

L'émeute éclata au cœur même de l’Empire, à Vienne, le 13 mars; elle amena la chute de Metternich qui dut s’enfuir en Angleterre. Coup sur coup, se déclanchèrent alors des mouvements nalionalilaires à Lemberg, à Cracovie, à Milan, à Venise; le 10 mai, la nation slovaque se souleva à Saint-Nicolas-de-Liptov; puis ce fut le tour des Serbes, des Roumains et des Tchèques.

En Bohême, dès le 11 mars, les Allemands et les Tchèques, que l’absolutisme de Metternich avait rapprochés les uns des autres, s'étaient unis aux bains de Saint-Venceslas et mis d'accord pour réclamer : l’union administrative des trois pays du royaume de Bohême, une Diète commune qui aurait siégé, tantôt à Prague, tantôt à Brno (Brünn), l'égalité des nations dans l'administration et dans l'école, l'obligation, pour tenir un emploi, de connaître deux langues, celle officielle et celle maternelle, l’égalité des langues tchèque et allemande. Les Tehèques avaient ensuite envoyé à l'Empereur une pétition, basée sur le droit historique et reproduisant ces revendications. j

Mais les Tchèques ne tardèrent pas à deviner les véritables desseins

des Allemands et à prendre leurs dispositions pour les faire échouer. Lorsqu'ils les virent en effet créer un Parlement à Francfort-sur-le- Main, dans le but avéré, non pas seulement d’obtenir le suffrage universel et une transformation de la constitution allemande, mais aussi et surtout de former une association générale des peuples de race germanique, ils comprirent qu'inévitablement, tôt ou tard, ils seraient englobés dans cette grande Aliemagne. Ils songèrent alors à fonder, avec les autres peuples de race slave, qui partageaient leurs craintes, une confédération slave, susceptible de pouvoir lutter à armes égales contre cette confédération germanique.

C’est dans ces conditions que le ? juin s’ouvrit à Prague un congrès des Slaves. Mais à peine celui-ci avait-il commencé ses travaux qu’une insurrectioù prématurée du peuple de Prague le mettait dans l'obligation de les interrompre. En effet, le mouvement révolutionnaire avait bien réussi à chasser Windischgraetz et ses troupes de Prague, mais il n'avait pu les empêcher d’y rentrer le 14 juin, après un violent bombardement.

A la suite de cet échec, Palacky et Rieger durent abandonner leur projet de convoquer une Assemblée constituante de Bohême, et il ne resta plus aux Tchèques d’autre ressource que celle d’aller défendre leurs intérêts au Parlement de Vienne, puis à celui de Kromeriz, en Moravie.

Le ? décembre 1848, après l’abdication de l’empereur Ferdinand Ier, François- Joseph monta sur le trône. C’était un esprit faible et égoïste, privé de toute sensibilité et essentiellement indifférent, sans scrupule, sans tact, brutal vis-à-vis de ses adversaires et ingrat pour ceux qui lui rendaient service, sans morale, sans honneur, éprouvant une profonde antipathie pour tous les Slaves qu’il écrasait de son mépris. Pendant son long règne, la lutte entre le gouvernement austrohongrois et ses peuples subjugués, notamment le peuple tchécoslovaque, devait se localiser dans la queslion des langues, symbole des luttes nationales dans l’Empire.

Dès les premières années de ce règne, les Slaves se rendirent parfaitement compte que leur triste situation ne serait nullement améliorée. Le 4 mars 1849, le Parlement fut dissous et le gouvernement publia une nouvelle constitution, celle de Stadion, qui ne tenait aucun compte des revendications linguistiques des peuples, mais déclarait cependant en ces termes, dans son $ 5, l'égalité des Vôlkerstämme : « L'égalité de droit de toutes les langues usitées dans chaque pays à lPécole, dans l’administration et la vie publique est garantie par l'État ». Les Slaves ne demandaient pas autre chose; mais, comme ils s’y attendaient d’ailleurs, cet article ne fut pas appliqué. Bien plus,

le gouvernement décida que si les Vôlkerstämme étaient égaux, il y avait au-dessus d'eux l'allemand; il partit même de ce principe pour germaniser à outrance l'administration, l’école, la justice et l'armée. D'ailleurs, la constitution de 1849 ayant été supprimée, les « principes ou statuts organiques » du 31 décembre 1851 ne donnèrent plus de $ 5 et proclamèrent l'allemand obligatoire dans l’enseignement, la justice et l’administration.

Dès la défaite de l'Autriche en Italie, l'Empereur appela auprès de lui les représentants des Diètes provinciales et créa le Conseil de l’Empire « renforcé » où fut âprement discutée la question des langues. Le diplôme d’octobre 1860, qui reconnaissait les droits des différentes nationalités et accordait aux peuples quelques libertés, notamment celle de se servir de la landessprache, donna en partie satisfaction aux Tchèques. Mais, dès le 26 février 1861, la constitution centraliste de Schmerling instituait un Parlement central, élu par les députés des Diètes provinciales, et des Diètes provinciales représentant non le peuple, mais les classes dirigeantes, composées en grande partie d’Allemands; d’où nouvelles récriminations de la part des Tchèques.

Une fois de plus, Rieger se plaignit alors devant le Reichsrat de la préeminence de l’allemand et de la représentation illégale au Parlement qui faisait que Reichenberg, avecses 19.000 habitants, avaittrois députés tandis que Prague, avec 150.000, n’en avait que 10. S’adressant à Schmerling, il déclara :

« Combien de fois avons-nous dû entendre de nos oreilles que la langue allemande seule est pour nous la langue de la civilisation, de la science et que la science ne peut être cultivée qu’en allemand. Voilà le danger qui nous menace. Nous voulons que notre langue aussi s'affirme dans l’école et dans l’administration, dans la vie publique, dans les débats de la Diète; car cela est nécessaire à son plein développement; nous voulons que les circonstances ne rendent pas impossible aux hommes de science de cultiver la science dans la langue dé notre pays. Nous ne voulons pas qu'il soit permis aux seuls paysans ou aux bonnes d’enfants de parler notre langue. » Mais le Parlement ne tint aucun compte des revendications des Tehèques qui, mécontents, quittèrent le Parlement en juin 1863.

En 1865, sous Belcredi, le successeur de Schmerling, une loi décréta l'égalité de la langue allemande et de la langue maternelle dans l’enseignement, l'obligation pour les élèves des gymnases tchèques de connaître l'allemand, réciproquement pour ceux des gymnases allemands d'apprendre le tchèque. Aussitôt les Allemands récriminèrent contre la « langue forcée ». Ne considéraient-ils pas la langue tchèque

comme une langue arriérée, et surtout ne la sentaient-ils pas suscep tible de leur enlever la prépondérance politique et intellectuelle dans le pays?

Pendant ce temps, à deux reprises différentes, l’empereur François- Joseph cherchait à s’attirer les bonnes grâces des Tchèques en leur promettant de coiffer la couronne de St. Venceslas. En 1861, à la demande qui lui avait été faite de se faire couronner roi de Bohême, François-Joseph avait répondu : « Je veux me faire couronner à Prague roi de Rohême et je suis convaincu qu’ainsi sera noué un nouveau lien de fidélité et de confiance entre mon trône et le roÿaume de Bohême. » En décembre 1865, à une nouvelle adresse qui lui avait été présentée, François-Joseph avait ainsi confirmé sa promesse de 1861 : « Je me prépare avec joie à voir le succès de votre grande œuvre et à aller dans la vieille et célèbre ville de Prague pour y recevoir la couronne suivant le droit et la tradition sacrée, au milieu de mes fidèles Tchèques. Assurez la Diète de ma parfaite faveur et grâce impériale. » Belles, mais vaines promesses !

Lorsque survint la guerre contre la Prusse, les Tchèques reçurent d’elle des propositions d'indépendance catégoriques, mais ils n’en restèrent pas moins fidèles à l’Autriche, ce qui n’empêcha pas d’ailleurs « le crime de 1867 » de se perpétrer contre eux. « Gardez vos hordes, nous garderons les nôtres », aurait dit un homme politique autrichien à un homme politique hongrois, en faisant allusion, d’une part aux Roumains, Slovaques, Serbes et Croates de Hongrie et d’autre part aux Tchèques, Dalmates, Slovènes, Polonais et Ruthènes d'Autriche. Tel fut en effet le principe sur lequel s’appuya Beust pour établir, par le compromis de 1867, à côté de l'Autriche, une Hongrie absolument autonome, avec son ministère, son parlement, sa législation, son administration propres; les seuls points communs entre les deux États restaient la dynastie des Habsbourg et les ministères d’'Empire, c’est-à-dire ceux des Affaires étrangères, de la Guerre et des Finances.

Bien entendu, si ce compromis donnait satisfaction aux patriotes magyÿars, 1l ne pouvait qu'’exciter la jalousie et le dépit de tous les peuples austro-hongrois qui n'étaient ni allemands ni magyars et se trouvaient ainsi incorporés de force dans les États transleithan ou cisleithan. Aussi les Tchèques et les Slovaques s’indignèrent-ils de l'injustice commise à leur égard par Beust et l'Empereur; ils ne cessèrent plus de protester contre la nouvelle situation qui leur était imposée et qu’ils jugeaient incompatible avec les droits hstoriques de leur pays. En 1868 notamment, ils publièrent une déclaration dans laquelle il s’indignaient de ce dualisme, non fondé en droit

politique et historique, et se plaignaient dé l’organisation électorale favorable aux Allemands.

Pendant la guerre de 1870, les Habsbourg, effrayés par la puissance allemande, soutinrent le ministère Hohenwart qui avait pris nettement position pour les nationalités contre les Allemands. A deux reprises, l'Empereur, auquel la Diète de Prague avait adressé de nouvelles demandes d’indépendance, renouvela aux Tchèques ses promesses de 1861 et de 1865. « Nous nous sommes aussi décidé, disait-il le 26 septembre 1870, à confirmer de nouveau à ce royaume, par écrit et inviolablement, l’indivisibilité de son territoire inaliénable et à l’illustrer par mon couronnement »; puis, dans son rescrit du 12 septembre 1871, il répétait : « Nous rappelant la situation cons- - titutionnelle indépendante de la couronne tchèque et ayant conscience de la gloire et de la puissance que cette couronne a apportées à nous et à nos ancêtres, nous rappelant en outre la fidélité inébranlable avec laquelle la population des pays tchèques a soutenu à chaque moment notre trône, nous reconnaissons volontiers les droits de ce royaume et nous sommes prêts à renouveler cette reconnaissance par notre serment de couronnement. »

Un projet de constitution pour la Bohême fut même préparé à la Diète. Ce projet reconnaissait l’égalité, dans le royaume, des deux groupes ethniques, tchèque et allemand, autorisait l'emploi de leurs deux langues dans l’administration et la justice et divisait la Diète en deux curies nationales; ces deux curies devraient être chargées notamment de la répartition des crédits scolaires et représentées au Parlement central par le tiers de la curie tchèque et le quart de la curie allemande. Les Magyars s’opposèrent à ce projet. De plus Guillaume intervint auprès de François-Joseph et s’efforça de lui faire comprendre qu’en agissant ainsi il mécontenterait les Allemands de Bohême et leur enlèverait la situation prépondérante à laquelle la nation élue avait droit. François-Joseph, esprit faible et indécis, se” laissa une fois de plus circonvenir, Hohenwart fut remplacé et la Diète dissoute par le cabinet Auersperg, qui reprit alors les persécutions contre les nationalités. ;

Les Tchèques n'avaient pas trop de toutes leurs forces pour lutter contre le gouvernement austro-hongrois, et pourtant des dissensions éclatèrent entre eux. Une lutte politique acharnée jeta les uns contre les autres les Vieux-Tchèques, dont les chefs, Palacky et Rieger, étaient opportunistes, et les Jeunes-Tchèques, à la fois nationalistes et démocrates. Un autre malheur devait frapper la nation tchèque. En 1876 mourut en effet Palacky, l’auteur de l’Hisioire de la Nalion {chèque, le grand réveilleur appelé à juste titre le « Père de la Patrie ».

Sa mort fut une perte irréparable, non seulement pour les lettres tchèques, mais aussi et surtout pour la cause nationale, car il avait été, pendant de longues années, le chef incontesté de la politique tchèque et l’âme de la résistance populaire.

En 1879, le comte Taafle, qui venait de succéder à Auersperg, fit aux Tchèques de si alléchantes promesses qu'ils consentirent à rentrer au Parlement. Ce fut là une grosse faute de leur part. A partir de ce moment en effet, le droit nationalitaire tchèque ne passa plus qu’au deuxième plan dans leurs préoccupations.

En décembre 1879, les députés de Bohême et de Moravie de nationalité slave adressèrent à l'Empereur un mémorandum dans lequel ils réclamaient à nouveau, en vertu du droit historique, l’égalité des langues. Aussitôt, les Allemands de parler une fois de plus de * persécution, d’adresser des réclamations aux Tchèques et au gouvernement, de s’écrier : « Plutôt mourir Allemands que pourrir Tchèques », puis de quitter à leur tour le Parlement. Aux élections de 1885, il se forma parmi les Allemands un parti séparatiste dirigé par Schôünerer. Le but de ce groupement n’était autre que de prôner le rattachement pur et simple des provinces allemandes de l'Autriche à l'Allemagne, sous le prétexte que les Habsbourg étaient absolument incapables de défendre leurs intérêts contre les Slaves.

Le gouvernement eut alors une idée de génie; il profita des dissensions entre les Vieux-Tchèques et les Jeunes-Tchèques pour rapprocher les Vieux-Tchèques et les Allemands et leur faire accepter les Ponctuations de janvier 1890. La Haute-Cour et le Conseil supérieur de l’Instruction publique devaient être divisés en deux groupe, l’un allemand et l’autre tchèque, les circonscriptions judiciaires, composées d’un seul groupe ethnique et les curies nationales, rétablies. Mais les Jeunes-Tchèques, qui n'avaient pas été consultés, n’acceptèrent pas ce compromis et provoquèrent des troubles qui, dans certaines villes comme Prague, furent d’une gravité telle que le gouvernement dut décréter l’état de siège. Le peuple approuva d’ailleurs l'attitude des Jeunes-Tchèques en votant pour eux aux élections du Reichsrat de 1897.

Sous les ministres Badeni, Gautsch, Thun, Kôrber, la lutte continua sans répit entre Allemands et Tchèques au sujet de l’emploi du tchèque dans l’administration. Les uns voulaient que l'allemand fût la langue exclusive dans les districts allemands et qu’au contraire, . dans ceux tchèques, il fût employé à côté du tchèque. Les autres au contraire, rejetant tout fractionnement en districts, réclamaient l'emploi simultané, dans tous le pays, du tchèque et de l'allemand,

La lutte devint si âpre entre les dirigeants autrichiens et magyars

et leurs « minorités nationales », notamment celles tchèques, qu’elle rendit impossible tout gouvernement stable dans la vieille monarchie habsbourgeoïise. L'introduction du suffrage universel en 1908 n’apporta aucun changement dans les relations entre Tchèques et Allemands. Les exigences des uns et des autres restèrent les mêmes, et les passions nationales continuèrent à gronder avec violence à travers tout le pays, tandis que les parlementaires pratiquaient l’obstruction ou avaient recours à la chute des ministères.

En 1913, la situation était telle que le gouvernement se voyait obligé de dissoudre la Diète et, ainsi que le dit Auerbach, « de confier à une commission l’administration du royaume, mis sous tutelle ou plutôt sous conseil judiciaire ».

Si, au cours de cette période, le peuple tchèque a fourni un aussi merveilleux effort contre le germanisme centralisateur du gouvernement autrichien, qui avait semblé triompher au xvinie siècle et au commencement du xix®, si, sortant de sa longue léthargie, sa conscience nationale s’est ressaisie, s’il s’est produit chez lui un pareil relèvement moral, social et politique, c’est grâce à la renaissance litléraire dont les pays tchèques ont été le foyer. C’est qu’en effet la littérature n’est pas seulement « le miroir d’un peuple », elle enflamme aussi les foules, en traduisant leurs joies et leurs douleurs, leurs aspirations et leurs regrets; si un développement littéraire suit le plus souvent l’essor d’une nation, il lui arrive encore plus fréquemment de le provoquer, en réveillant les énergies tombées, en galvanisant les timorés et les découragés.

La Révolution française était presque passée inaperçue dans les pays tchèques, car le peuple y était littéralement étouffé sous la lourde patte du gouvernement autrichien. Les guerres de Napoléon, au contraire, en amenant des troupes russes sur le sol bohême et en mettant ainsi les Tchèques au contact de leurs grands frères slaves, les firent réfléchir, les progrès de l’érudition philologique aidant, sur leurs origines ethniques et leurs affinités naturelles. Mais c’est le Romantisme qui, après les grandes secousses politiques et sociales de 1815, par ses idées nouvelles, notamment par l'affirmat onjdu principe des nationalités, réussit le mieux à secouer J’âme tchèque de sa torpeur et à faire renaître en elle, en même temps que le culte du passé et l'amour de la langue maternele, la confiance et la foi en l'avenir.

Cet amour de la langue maternelle, Dobrovsky (1753- 1829) et

Jungmann (1773-1847) cherchèrent à le provoquer dans leurs travaux philologiques, convaincus qu’ils étaient qu’il n’y a pas de renaissance littéraire possible sans une renaissance linguistique préalable. Grâce à ces deux savants, grâce aussi à deux patriotes slovaques exaltés, le poète Kollar (1793-1852), dont les sonnets naïfs et sentimentaux exprimaient d’une façon si émouvante les aspirations slaves, et l’archéologue-paléologue Safarik (1796-1861), qui dans ses nombreuses œuvres, notamment dans ses célèbres Antiquités Slaves, avait mis toute sa science et tout son cœur, une renaissance littéraire ne tarda pas à se dessiner autour de Prague, appelée à devenir le centre intellectuel du vieux monde slave.

Au premier rang des écrivains de talent qui ont illustré cette époque et le plus contribué à refaire la conscience nationale tchèque, il faut citer le grand historien Palacky (1798-1876), le Guizot de la Bohême, à la fois maître de la pensée, patriote ardent et grand homme d’État. Le poète psychologue Celakovsky, avec son Echo des chants tchèques, et Macha, avec ses poèmes mélodieux, enflammèrent les imaginations et créèrent une langue poétique.

La Révolution française de 1848, qui, dans la vie politique, apportait aux peuples des espérances de liberté, était bien faite pour achever la transformation de leurs âmes endolories et angoissées, mais aussi courageuses et confiantes, et donner à leur littérature un nouvel essor. La vie littéraire n'est-elle pas en effet solidaire des évènements politiques et sociaux?

Deux femmes, Karolina Svetls, avec ses romans bourgeois simples et sincères, et Bozena Nemcova, dont les romans empreints du plus pur réalisme dépeignent le peuple des campagnes tchèques, Karel Havlicek, le père du journalisme, ont été à cette époque parmi les meilleurs artisans du réveil national.

En 1860, se produisit une véritable révolution littéraire avec la publication de la revue Mai. De jeunes écrivains condamnèrent alors le patriotisme sentimental et romantique du passé, qui isolait le poète de la société; imprégnés des idées révolutionnaires de 1848, ils poussèrent le poète à s'intéresser aux problèmes sociaux. A leur tête se trouvaient Halek, dont les poèmes d'amour jouirent d’une grande popularité, et Néruda qui, avec ses contes de Mala Slrana et ses Chanis du Vendredi, peut être considéré comme le précurseur du nationalisme tchèque. Le poète lyrique Heyduk, chantre de la Slovaquie et grand partisan de l’union ro appartint aussi à ce groupe littéraire.

À partir de 1860, la littérature tchèque, qui avait été successivement romantique, parnassienne, réaliste, internationaliste même,

DE 1848 À LA GRANDE GUERRE à 55

devint nettement nationale. Les poètes n’hésitèrent pas à prendre une part active à la vie politique; ilsse firent les porte-drapeaux de : l'émancipation démocratique et nationale du peuple tchèque.

De cette magnifique pléiade d'écrivains de l’école nationale se détachent : Svatopluk Cech, dont les poèmes épiques font revivre les époques glorieuses ou douloureuses de l’histoire de la Bohême et expriment sa foi dans l'avenir de la race slave, Benes Trebizsky, avec ses romans historiques; les frères Aloys et Vilem Mrstik, le romancier Jirasek, peut-être le plus national de tous les écrivains tchèques, qui fit revivre toute l’histoire tchèque depuis les temps hussites jusqu’en 1848, Winter, un autre romancier historique, dont l’œuvre compléta celle de Jirasek. Citons encore, parmi les romanciers actuels, K. V. Rais, Holecek, K. M. Capek, R. Svobodova.

Les poètes de cette génération se groupent autour de Vrchlicky, le plus grand nom de la littérature tchèque du siècle dernier qui, comme Victor Hugo et Gœæthe, s’essaya dans tous les genres. Vrchlicky libéra définitivement la littérature tchèque de toute influence germanique et fit de la langue tchèque un excellent instrument littéraire, en lui redonnant de l'harmonie et de la richesse. Les Tchèques ont raison d’être fiers de J. S. Machar, A. Sova, O. Brezina, P. Bezruc, V. Dyk, $S. Neumann.

Nous ne pouvons clore cette liste trop courte des grands hommes du xix® siècle qui réussirent à fortifier la conscience nationale du peuple tchèque, en l’empêchant d'oublier son grand passé et en lui faisant espérer des jours meilleurs, sans prononcer les noms des éminents érudits que furent l’archéologue Niederlé, le grammairien Gebauer et le philologue Polivka, du grand tribun, le Dr Kramar, et du Président Masaryk, dont les œuvres philosophiques et sociologiques ont acquis une réputation mondiale.

Parmi les forces qui tinrent en éveil le nationalisme tchèque, il ne faut pas oublier la presse qui, sans distinction d'opinions et de partis, s’est toujours donnée la noble tâche de préserver la nation de la dégénérescence et de fortifier sa vitalité. Enfin la création par souscriptions du Théâtre national de Prague (achevé en 1883), dont le fronton porte la fière devise : « Narod sobê », c’est-à-dire « le peuple à lui-même », l'érection en 1882 des cours tchèques professés à l’'Université allemande en Université tchèque et la fondation en 1890 de l’Académie tchèque, marquent trois dates importantes de l’histoire de la littérature nationale.

Si nous voulons porter un jugement sur la littérature tchèque de la deuxième moitié du xix® siècle, nous dirons qu’elle a été surtout une littérature de combat et que, tout en s’élevant au niveau des

autres littératures européennes, elle n’a jamais perdu de vue le problème fondamental de l’existence nationale.

Tandis que la littérature tchèque s'était ainsi placée au premier rang des littératures slaves, le goût des choses artistiques s'était développé chez le peuple. Les Tchèques, après avoir fait fleurir les styles roman, gothique et renaissance, s'étaient lancés, à la fin du xviie siècle et au début du xvirie, dans le style « baroque », curieuse transformation du style Louis XIV, avaient repris au xix® leur indépendance artistique, avec des architectes de valeur comme Jurkovic et Kotera.

En sculpture, les tailleurs de pierre tchèques, qui avaient décoré de bas-reliefs les monuments et les églises, romans ou gothiques, avaient été supplantés eux aussi par des artistes allemands; peu à peu, en même temps qu'ils s'étaient ressaisis, les Tchèques s’étaient libérés de cette emprise étrangère; des maîtres sulpteurs, comme Myslbek, Bilek, Sucharda, Kafka, Maratka et Stursa, avaient fait revivre, dans un art national, le glorieux passé de leur pays.

Comme l'architecture et la sculpture, la peinture tchèque avait subi, aux xviie et xvirre siècles, l'influence allemande et ne s’en était dégagée qu’au xix®. Elle n’avait d’ailleurs pas tardé à produire deux maîtres dont la gloire a fait pâlir tous les autres : Joseph Manes, «le premier peintre-poète de l’art tchécoslovaque», et Nicolas Ales, peut-être encore plus original que Manes, qui a évoqué dans ses œuvres l’âme populaire de la Bohême. On vit, depuis, éclore une riche floraison de talents : Cermak, Brozik, Chittussi, Marak, Slavicek, Presler, Svabinsky, etc On peut donc parler d’une école tchèque de peinture.

Enfin, en musique, l’art national du peuple tchèque, des artistes comme Frédéric Smetana, le créateur de l'Opéra tchèque, Dvorak, Fibich, Suk, Foerster, Novak et tant d’autres, inspirés de l’amour passionné de la Patrie, ont reflété, dans leurs compositions musicales, la sensibilité remarquable de l’âme slave et contribué à exalter la foi patriotique des foules, qui puisaient dans leurs œuvres le réconfort et l'espoir.

Lettres et arts (1) ont largement contribué à rendre à la nation tchèque conscience de son individualité. La renaissance littéraire et artistique, dont l'essor a été si rapide dans les pays tchèques au cours du xix® siècle, a été, sans contredit, l’un des principaux facteurs de leur relèvement politique.

(1) Bibliographie : DEDECEK, op. cit., p. 115 et s. —- JELINEK, La littérature tchèque contemporaine, Paris 1912. — L. LEGER, La renaissance tchèque au x1x° siècle, Paris 1911. — HanrTicu, La musique tchèque, Paris 1906. — Zes Pays tchèques, (public. de la Ligue franco-tchèque), Paris 1917, p. 81 ets.

Cette surprenante renaissance politique, littéraire, artistique est due en grande partie aux rudes batailles menées par les Tehèques pour l'instruction du peuple, depuis la première loi scolaire décrétée par Marie-Thérèse en 1774.

Dans les pays exclusivement tchèques, les municipalités se chargeaient de l’établissement et de l'entretien d’écoles tchèques, mais partout ailleurs, la charité privée devait intervenir, ce qui nécessitait de gros sacrifices. C’est ainsi que l’une des sociétés de défense nationale, la « Matice Skolska », dépensa, de 1880 à 1911, plus de 17 millions de couronnes. Non seulement les Tchèques devaient dépenser beaucoup d'argent pour entretenir leurs écoles privées, mais ils avaient encore à lutter contre l’administration allemande qui leur attirait de perpétuelles difficultés. Souvent en effet lorsque les Tchèques avaient réussi à fonder une école ou un lycée, le gouvernement trouvait un motif futile pour le leur faire fermer.

La Bohême, bien qu’elle n’ait pas obtenu un nombre d'écoles proportionnel à sa population, était encore des trois pays tchèques le mieux favorisé aux points de vue primaire et secondaire. La Moravie l'était moins puisqu'elle ne comptait que 39 lycées et 200 écoles spéciales, au lieu de 83 et 900 en Bohême. En Silésie, les Tchèques n'avaient réussi qu’à avoir des écoles bilingues où J’allemand et le tchèque étaient enseignés de pair. Dans l’enseignement supérieur, les Tchèques ne possédaient qu’une seule Université, celle de Prague, n'ayant jamais pu en obtenir une deuxième à Brno.

Bien que l’enseignement tchèque ait été très négligé par le gouvernement austro-hongrois, les Tchèques ne comptaient en 1910 que 3,3 % d'illettrés et se classaient ainsi parmi les peuples les plus instruits du monde. Ce merveilleux résultat, ils le durent à la lutte sublime qu'ils ne cessèrent de mener sur le terrain scolaire contre le gouvernement autrichien et aussi à la substitution fréquente de leur initiative privée à celle de l’administration publique.

Les patriotes tchèques, jugeant l’activité littéraire peu accessible au peuple lui-même, avaient imaginé la formation de sociétés qui avaient pris le nom symbolique de Sohkols, c’est-à-dire de « faucons », «les faucons étant de tous les oiseaux de proie les plus beaux de forme, les plus courageux, et les plus agiles » (Dedecek).

Ces Sokols n'étaient pas seulement, comme les sociétés de gymnastes de nos pays occidentaux, des associations d’athlètes, d’amateurs de sports, de jeunes gens faisant de la préparation militaire; ils avaient aussi un but moral : celui de défendre les vieilles traditions nationales, de fortifier le patriotisme tchèque et la solidarité slave par des conférences, des excursions historiques et scientifiques, des cours spéciaux, des journaux de propagande, des bibliothèques. Leur organisation était méthodique; les sociétés communales étaient en effet groupées en sociétés régionales, dépendant elles-mêmes du Comité central de Prague. Cette organisation était également puissante puisqu’en 1913,1180 sociétés comptaient 106.000 hommes, 22.000 femmes, 15.000 jeunes gens et jeunes filles et 46.000 pupilles (1).

Leur succès était immense; il dépassait les frontières des pays tchèques pour se répandre dans tous les pays slaves où se fondaient des sociétés semblables; il se propageait même dans les États ozcidentaux, chaque fois qu'avait lieu une fête de gymnatisque internationale, M. Georges Bourdon a pu dire : « Les Sokols sont l’âme, le cœur, la pensée, la volonté de la Bohême. C’est par eux qu’elle se signifie au monde; c’est en eux qu’elle se retrouve, s’admire et s’enivre, en eux qu'elle s’affirme et espère. »

En 1848, la Hongrie, elle aussi, a été le théâtre de troubles révolulionnaires. Les Magyars, comme les Tchèques, réclamèrent en effet pour leur nationalité une constitution et un gouvernement distincts; l'Empereur accéda à leur vœux, mais ce furent alors les populations roumaines et slaves qui se révoltèrent pour ne pas être sous la domination magyare.

Le 10 mai 1848, à Saint-Nicolas de Liptov, les patriotes slovaques réunis formulèrent leurs réclamations. Ils voulaient alors un Parlement fédéral, composé de représentants de tous les groupes ethniques et ayant pour rôle de discuter les affaires communes aux différents peuples, le droit pour les députés de parler dans leur langue maternelle, une Diète particulière pour chaque nationalité, l'obligation pour les enfants, dans les districts mixtes de Slovaquie, d'apprendre le magyar et le slovaque.

La Diète, qui refusait toute discussion avec les minorités, ne tint aucun compte de ces revendications et réorganisa la terreur. Les Slo-

(1) Le parti catholique avait créé, sur le modèle des Sokols, des organisations propres appelées « Orels » (Aigles), qui groupaient aussi de nombreux membres, notamment en Slovaquie. Les socialistes avaient organisé de la mème façon leurs sociétés de gymnastique,

vaques, de dépit, se tournèrent alors vers Prague; ils prirent part au Congrès des Slaves de juin 1848. Nous connaissons Ja triste fin de cette réunion.

Lorsque les Hongrois entrèrent en lutte contre l'Empereur, qui leur avait retiré la liberté et les faveurs précédemment accordées, les Slovaques restèrent fidèles aux Habsbourgs et se rangèrent à leurs côtés. Les Hongrois, après avoir proclamé la république hongroise et choisi Kossuth comme président, remportèrent d’abord quelques succès; ils s'emparèrent même de Pest; mais lorsque le Tzar intervint, avec 200.000 Russes sous les ordres de Paskievitch, la fortune tourna et les Hongrois furent écrasés à Temesvar (9 août 1849). L’Autriche avait là une belle occasion de récompenser les légions slovaques de leur loyalisme et mettre à néant les prétentions des Magyars. Son gouvernement pouvait par exemple garantir aux Slovaques, ainsi d’ailleurs qu'aux autres Slaves, quelques privilèges anodins, tels que la liberté de langue et de culture, mettre les Magyars sur le même plan que les autres nationalités et profiter ainsi de cette révolution de 1848 pour réaliser l’unité autrichienne, comme en 1789 avait été réalisée en France l’unité nationale. Bien au contraire, les Bach, les Schwarzenberg, les Windischgraetz sympathisèrent avec les Hongrois et abandonnèrent les Slaves à leur triste sort.

Les Slovaques ne se découragèrent pas cependant. Ils croyaient en effet sincère la proclamation impériale du 20 octobre 1848 : « Chaque nation aura en nous un protecteur et un défenseur ; nous ne nous écarterons pas de cette ligne et nous ne permettrons pas qu’une nation en opprime une autre; un droit égal pour tous, voilà ce que nous poursuivons et ce que nous réaliserons par tous les moyens. » Ils envoyèrent même une députation à l'Empereur, puis une pétition ” à Bach; ils obtinrent, comme toujours, de belles promesses, que les événements ne devaient pas tarder à démentir.

En effet, en 1849, s’abattait sur tout l'Empire une véritable pluie de procès, d’exécutions, d’interdictions de réunions, d’associations, etc. La Constitution elle-même était supprimée par la Patente du 31 décembre 1851, ce qui permettait au comte Hartig de dire : « L'Empereur écoute, examine et ordonne; les sujets désirent, parlent et obéissent; voilà pour l'Autriche les seules règles de gouvernement applicables.» De 1851 à 1859, sous le règne de Bach, l'allemand restait la seule langue officielle de l'Administration et de la Justice et les écoles étaient germanisées. Aussi l'Autriche s’attira-t-elle la haine de tous, celle des Magyars comme celle des peuples qu’ils avaient opprimés avant 1848.

En 1859, dès la défaite autrichienne en Italie, les Hongrois re-

dressèrent la tête; ils obtinrent de l'Empereur la reconnaissance du magyar comme langue d’État et langue de l’École.

Les Slovaques, confiants dans le libéralisme de magyars tels que Deak et Eütvôs, se réunirent le 6 juin 1861 au nombre de 600 à Saint-Martin de Turiec et réclamèrent, dans un mémorandum, que la langue slovaque fût admise dans les écoles et dans les administrations. Leur mémorandum se terminait par ces mots : « Notre conscience nous dit que nous autres, Slaves, nous sommes aussi bien une nation que les Magyars, et, si l'égalité des droits et des libertés, ne doit pas être une simple chimère, il s'ensuit que nos prérogatives ne doivent pas être inférieures à celles que possède n'importe quelle nation de la Monarchie. Notre mot d'ordre est un État uni, constitutionnel et libre et pour toutes les nations qui l’habitent : liberté, égalité, fraternité ».

C’est au cours de cette séance que se forma la Matice slovaque sur le modèle de la Matice serbe, fondée à Pest en 1824, et des Matices tchèques. Cette Matice slovaque, inaugurée en 1863 à Saint-Martin de Turiec, avait, comme ses devancières, pour but de réveiller l'esprit national par des articles de journaux, des revues, des bibliothèques, des musées. Elle eut beaucoup de succès malgré la pauvreté de ses adhérents et réalisa l’union complète entre catholiques et protestants, ce qui fut un gros appoint pour la cause slovaque.

Quant au mémorandum, les Magyars n’ayant pas trouvé mieux que d’y répondre par de nouvelles persécutions, les Slovaques l’adressèrent à l'Empereur, en le priant d'intervenir auprès des Magyars. « Je suis heureux de voir ici les porte-paroles de ma loyale nation slovaque qui me fut fidèle dans les jours difficiles. Je prendrai en considération vos griefs et vos vœux et selon les circonstances j'en tiendrai compte. En ce qui concerne la question scolaire, les ordres, comme vous avez pu le remarquer, ont été donnés contre mon gré, et le plus tôt possible je ferai porter remède à la situation. Pour ce qui est du reste, je veux faire examiner vos désirs et vos réclamations et je les exaucerai autant que possible. Encore une fois je suis heureux de vous avoir vus ici. » Telle fut la réponse de François-Joseph, qui poussa l’amabilité jusqu’à leur offrir 1.000 florins pour leur Matice. Cela n’empêcha pas les persécutions de recommencer. En 1867, le dualisme de Beust ne livrait-il pas les Slovaques aux Magyars? En 1874, de nombreux lycées slovaques n’étaientils pas fermés, la Matice supprimée et les 200.000 florins qu’elle possédait, confisqués?

Les rapports entre Slovaques et Magyars devinrent alors de plus en plus tendus. A la Chambre, comme à l’Église et à l'École, ce n’é-

taient plus que paroles de haine et d’intolérance à l'égard des Slovaques (1). Pour exclure du Parlement les nationalités, le gouvernement ne reculait devant aucun moyen, si injuste ou illégal fût-il. La représentation des circonscriptions n’était aucunement basée sur le nombre des électeurs; les limites de ces circonscriptions étaient fixées suivant les besoins, leurs chefs-lieux, placés le plus loin possible des centres slovaques ;le droit de suffrage variait suivant les régions ; le vote était oral et public; un escamotage officiel de votes se pratiquait couramment, et seuls pouvaient être élus les individus parlant magyar; le gouvernement ne reculait même pas, pour obtenir de bonnes élections, devant l'emploi de la gendarmerie et de la troupe.

Ne se sentant pas assez forts pour réagir contre cette oppression, les Slovaques se désintéressèrent de la politique et ne présentèrent même plus de candidats aux élections. Quand, en 1907 et 1908, le gouvernement dut, en raison de la violence des réclamations, promettre le suffrage universel, les S'ovaques reprirent courage, mais il s’aperçurent bien vite qu’ils avaient été, une fois de plus, odieusement trompés. La réforme ne fut en effet votée qu’en 1913; et encore une grande partie de la population restait éloignée du suffrage, la connaissance du magyar continuait à être nécessaire et le scrutin était toujours public et oral. En 1914, cette nation de 2.000.000 d’âmes n’était pour ainsi dire pas représentée au Parlement.

L’oppression magyare ne se cantonnait pas seulement d’ailleurs dans le domaine de la politique. Les associations et les réunions publiques étaient frappées d'interdiction dès que leurs présidents ou organisateurs étaient slovaques. Les journaux devaient, pour paraïitre, remplir de nombreuses formalités qui aboutissaient presque toujours à l’interdiction de ceux slovaques; les jurys destinés à juger les délits de presse étaient exclusivement magyars. L'Église catholique était à la merci du gouvernement qui nommait les évêques et les choisissait, bien entendu, en dehors des Slovaques. Les protestants étaient encore bien plus suspectés, car ils avaient une tendance naturelle à se rapprocher des Tchèques dont ils épousaient les doctrines.

Dans la vie privée, les Slovaques étaient l’objet de tracasseries aussi grossières. Ainsi une loi de 1881 encourageait les gens à magyariser leur nom, une loi de 1897 donnait l’ordre de magyariser le nom des villes et des villages et une loi de 1898 obligeait les fonctionnaires à prendre des noms magyars.

Dans l’enseignement, le peuple slovaque était encore plus menacé.

(1) V. E. Denis, Les Slovaques, p. 206 ets,

En Slovaquie, uné infime minorité d’enfanits était instruite dans sa langue maternelle, ce qui n’est pas surprenant si l’on songe que les écoles officielles, dans l’enseignement primaire, étaient exclusivement magyares, que la vie était rendue impossible aux écoles privées et qu'il n'existait plus un seul établissement d’enseignement secondaire de langue slovaque. De plus, tous les livres de classe étaient imprimés en magyar et, dans les écoles normales d’instituteurs, le magyar seul était enseigné. Les résultats d’un tel enseignement ne pouvaient pas être brillants; aussi comptait-on, en 1910, 27,5 % d'illettrés dans le pays slovaque (1).

Malgré les nombreuses persécutions dont ils étaient les victimes, les Slovaques ont conservé intact leur espril nalional et ne se sont pas plus laissé assimiler par les Magyars que par les Allemands d’Autriche. Ils l’ont dû en partie à l’Université tchèque de Prague où ils allaient étudier, au contact des hommes politiques, des écrivains, des artistes, des savants de Bohême; mais ils l'ont dû surtout à leurs propres efforts.

Leurs nombreux émigrés, de retour au pays, avaient rapporté, en même temps que la fortune, un esprit plus libre, plus éclairé. Leurs chefs politiques s'étaient rapprochés des représentants des autres opprimés, les Roumains et les Serbes; ils avaient, d’accord avec eux, formulé des revendications précises qui, sans être très exigeantes, avaient eu tout au moins le mérite de tenir les âmes en éveil.

Leurs lettrés avaient soutenu, dans des livres et des articles de journaux, malgré amendes et procès, le moral populaire et préparé les masses à la résistance. Parmi leurs « réveilleurs », il faut citer, à côté de Louis Stur, l’auteur du schisme linguistique, Sladkovic et Kalincak, écrivains réalistes de talent, Paul Blaho et Milan Hodza, polémistes ardents, Jaroslav Vlcek, qui a écrit l’histoire de la littérature slovaque, le grand romancier et poète lyrique Hurban Vajansky, et Hviezdoslav, le meilleur poète qu’ait produit la Slovaquie.

Enfin les Sokols et les Orels, expression vivante du sentiment national et slave, avaient, eux aussi, exercé une influence profonde sur le moral de la nation.

(1) V. sur les persécutions slovaques : Seton Warson, op. ct., et E. DENts, op. eit., p. 212 ets:

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