L.V GRANDE FÉODALITÉ SOLS CHARLES VII
Brabant et de Limbourg, ainsi que le marquisat d’Anvers qu'il occupa en 1430 à la mort de son cousin germain Philippe de Bourgogne au détriment des héritiers légitimes et, qui plus est, de ses pupilles, les princes de Bourgogne-Nevers ; les comtés de Hainaut, de Hollande, de Zélande et de Frise, où il se substitua parla force à la comtesse Jacqueline de Bavière, jadis femme de son cousin germain Jean de Bourgogne, duc de Brabant ; enfin le vaste duché de Luxembourg dont il prit possession en 1443 du vivant même de la duchesse Elisabeth de Gôrlitz qui, elle-même, n’était que duchesse-engagiste et qu’il gouverna sous le titre de régent pendant les huit dernières années de la vie de cette princesse.
La maison d’Alençon n’avait qu’un représentant, le duc Jean V, possédant à titre d’apanage le duché d’Alençon et le comté du Perche qui y était contigu et, à titre privé, Beaumont-le- Vicomte, la plus importante des seigneuries du Maine, dont j’ai indiqué déjà les membres principaux.
La maison de Bourbon comprenait de nombreux représentants, parmi lesquels je citerai d’abord son chef, le duc de Bourbon, puis le comte de Vendôme. Le premier était certainement, après le duc de Bourgogne, le plus puissant vassal du royaume de France: ses possessions s’étendaient, du nord au sud, sur plus de soixante lieues de pays et, de l’ouest à l’est, sur une largeur un peu moindre. Elles comprenaient le duché de Bourbonnais qui constitua plus tard la province de ce nom, le duché d’Auvergne concédé par Charles VII en 1425, le comté de Forez situé à l’orient du duché d’Auvergne et dont le duc Louis II avaitjiris possession en 1382, du chef de sa femme Anne de Clermont, enfin la seigneurie de Beaujeu contiguë au Forez et qui comprenait, au delà de la Saône, en terre d’Empire. le pays désigné plus tard sous le nom de principauté de Dombes, cette seigneurie de Beaujeu, queledernier mâle delà maison de Beaujeu, Edouard II ? avait cédée, en 1400, à Louis II de Bourbon en récompense de l’intérêt que ce prince lui avait témoigné dans une fort grave affaire judiciaire. — A ces possessions d’un seul tenant, le duc de Bourbon joignait le comté de Clermont-en-Beauvaisis, qui avait été toute la fortune territoriale de Robert, fils de saint Louis, lequel en tirait son nom, et la baronnie de Château-Chinon en Nivernais, cédée encore à Louis II par Charles VI, en 1394.
La maison de Bretagne ne comptait plus, en 1461, qu’un membre,
CHARLES VII. — RECONSTITUTION DE LA FRANCE
François II qui, outre le duché de Bretagne, possédait le comté de Montfort-l’Amaury, à l’ouest de Paris, et le comté de Vertus, en Champagne.
La maison d’Armagnac était représentée principalement par le comte Jean II, dont j’ai indiqué déjà les possessions territoriales, et par Bernard, comte de Pardiac, son oncle maternel. Du chef de sa femme Eléonore de Bourbon, ce dernier prince possédait le comté de la Marche, le comté de Castres en Languedoc et le duché de Nemours, trois fiefs qui, vers 1462, passèrent à son fils, le trop fameux Jacques d’Armagnac, duc de Nemours.
Enfin Gaston IV, comte de Foix, issu de la maison de Grailly, possédaitle comté de ce nom et la vicomtéde Béarn, indépendante delà couronne de France; puis les vicomtés de Marsan, de Gabardan, de Lautrec (celle-ci pour moitié seulement) et de Villemur ; le comté de Bigorre, concédé en 1425 à son prédécesseur Jean de Grailly, et la vicomté de Narbonne acquise, en 1447, du vicomte Guillaume III. Son mariage avec Eléonore d’Aragon, laquelle ceignit en 1479 la couronne de Navarre, avait préparé à sa famille un agrandissement considérable qui, par suite de la mort prématurée de son petit-fils François-Phœbus, ne servit qu’à fonder la puissance de la maison d’Albret.
Nous connaissons à présent, Messieurs, la haute féodalité que Charles VII, puis son fils se sont efforcés de maîtriser. Je vous ai signalé les efforts de Charles pour détruire l’esprit de révolte chez Jean d’Armagnac et chez le duc d’Alençon ; il me reste à déterminer les résultats auxquels parvint Louis XI dans cette lutte si nécessaire pour la formation de l’unité française.
XVIIe LEÇON
Les premiers actes du nouveau roi sont d’apparence favorable à la grande féodalité. — Le comte de Charoluis reçoil le gouvernement de la Normandie Le comte d’Alençon et le comte d'Arinagnac se voient restituer leurs biens. — Le roi René reçoit le comté de Beaufort-en Vallee. Jean de Lescun reçoit le comté de Comminges Le duché de Berry donné en apanage à Charles, frère du roi. Achat du Roussillon et de la Cerdagne à titre d’engagement — Ra hat des villes de la Somme. Guerre du Bien Public. — Traite de Saint-Maur. — Le frère du roi échange le Berry contre la Normandie et la suzeraineté de la Bretagne et des comtés d’Aiençon et d Eu. — Exigences du comte d- Charolais. Jean de Calabre joint Mouzon et Sainte-Menehould au duché de Lorraine devenu indépendant. — Le duc de Bretagne a la régale des evêchrs de Bretagne. - Pour gagner des partisans, le roi cède au duc de Bourbon la plupart des gouvernements d ou Ire- Loire, et au duc de Lorraine, Epinal. — ReprLe de la Normandie que Charles échange contre la Guyenne augmentée du Périgord, du Quercy, de l’Agenais, de la Silintonge et de l'Aunis, le tout revenant à la couronne à la mort de Charles en 1472 Charles le Téméraire, devenu duc de Bourgogne, aspire à une couronne royale. Ses acquisitions pour relier ses possessions des Pavs Bas à celles dr Bourgogne, auxquelles il avait joint la Haute Alsace et le Brisgau. Ses visées surla Lorraine et sur la Suisse — Ses défaites et sa mort. - Le mariage de sa fille Marie en apportant à Maximilien d Autriche la pus grande paitiede son héritage est l’origine des guerres deux fois séculaires entre la France et la maison d’Autriche — Le duché de Bourgogne et ses annexes. Us villes de la Somme, ainsique Péronne, Roye et Montdidier les comté' de Boulogne, d’Auxerre de Mâcon, la châtellenie de Bar-sur-Seine reviennent à la couronne mais la Flandre française reste à Marie 1 Artois et la Frauche-Comt'- forment la dot de Marguerite d’Autriche fiancée au Dauphin. — Reunion u la couronne de l'Anjou, du duché de Bar. de la Piovrnee du Maine parsuite del’extinction delà maison d’Anjou, René de Lori aine réclame vainement la Provence et les droits à la couronne de Sicile — Alïaiblissement irrévocable de la grande féodalité i>ar (extinction des maisons de Bourgogne et d Anjou et le châtiment des chefsdes maisons d Armagnac et d'Alençon Seules les maisons de Foix.d Orléans de Bretagne et de Bourbon subsistent, mais leur avenir est â la merci d une u deux frêles existences.
Le fils aîné de Charles VU, Louis XI, était déjà, lors de son avènement, un homme dans la Force de l’âge. Sur les trente-huit années qu’il avait vécu, vingt et une s’étaient écoulées depuis
2o8 LOUIS XI VAINQUEUR DE LA GRANDE FÉODALITÉ
que la Praguerie avait inauguré son rôle dans la politique active. Son caractère ambitieux, soupçonneux et, par suite, dissimulé et vindicatif avait attristé les dernières année de son père et, depuis cinq ans, le dauphin qui allait être Louis XI vivait retiré dans les états de Philippe le Bon. Cette dernière circonstance et l’amitié qu’il avait témoignée, au cours de cet exil volontaire, au duc de Bourgogne et à son unique héritier Charles le Téméraire, comte de Charolais, permit de croire un instant que le nouveau règne s’appuierait sur l’alliance bourguignonne. On dut en être convaincu surtout par la conduite que tint Philippe le Bon à la cérémonie du sacre : lui que le traité d’Arras avait personnellement dispensé de tout hommage, il voulut faire hommage à son cousin de ce qu’il tenait du royaume de France et promit même obéissance et service pour toutes ses terres de Franche-Comté et des Pays-Bas situées en terre d’Empire.
La conduite du duc de Bourgogne, rapprochée de plusieurs actes du nouveau roi éminemment contraires à la politique dernière de Charles VII, semblait être d’un heureux présage pour la prépondérance de la haute féodalité. Louis XI confia au comte de Charolais le gouvernement de la Normandie, accorda des lettres de rémission à Jean II, duc d’Alençon, et au comte d’Armagnac, Jean V, dont des arrêts du Parlement avaient déclaré les biens confisqués, leur restituant leurs biens, à l’exception toutefois de la ville de Lectoure et de quatre châtellenies du Rouergue dont il fit cependant remise en 1464. A son oncle maternel, le roi René, il concéda le comté de Beaufort-en-Vallée, lequel, depuis un siècle déjà, constituait, à l’est d’Angers, un petit comté composé d’une dizaine de paroisses situées sur la rive droite de la Loire, et indépendant du duché d’Anjou auquel on le déclara alors incorporé à jamais- Il donna à Jean de Lescun, bâtard d’Armagnac, qu’il créa en même temps maréchal de France et qui lui avait été toujours fidèlement attaché, le lointain comté de Comminges réuni, huit ans auparavant, par Charles VII à la couronne avec promesse de ne l’en jamais séparer. Enfin à son frère unique, Charles, alors âgé de moins de quinze ans et à qui son père n’avait constitué aucun apanage, il assigna le duché de Berry avec toutes les villes, forteresses, places, collations et patronages de bénéfices, justices et seigneuries hautes, moyennes et basses,
ACHAT DU ROUSSILLON ET DE LA CERDAGNE 25g
profits et revenus quelconques, tout ainsi que les avait feu le duc Berry, son oncle, le dernier trépassé, c’est-à-dire son grand-oncle, mort en 1416, sans rien réserver à lui et aux rois, ses successeurs, sauf la foi et hommage lige, la souveraineté, le ressort, la juridiction royale, la connaissance descauses des églises cathédrales et, en général, tous les privilèges de fondation royale qui ne devaient et ne pouvaient être séparés de la couronne de France, le tout avec clause de retour à la couronne en cas de défaut de postérité mâle et légitime du prince apanagé à qui Louis XI accordait, en outre, 12.000 livres de rentes.
Cependant Louis XI allait ouvrir les yeux sur les inconvénients de sa politique première et reprendre la lutte contre la féodalité inaugurée par son père ; mais, avant que la rupture se fût produite, il avait trouvé, dans la situation embarrassée du souverain d’une des quatre monarchies entre lesquelles se partageait alors la péninsule ibérique, le moyen de compléter en partie notre frontière naturelle.
Les comtés de Roussillon et de Cerdagne, qui forment aujourd’hui la presque totalité du département des Pyrénées Orientales, étaient du nombre de ces domaines de la maison de Barcelone qui, vers l’an 1180, cessèrent de reconnaître la suzeraineté des Capétiens et sur lesquels saint Louis abandonna ses droits en concluant le traité de Corbeil avec le roi d’Aragon. Depuis lors, ces deux provinces avaient appartenu, soit aux rois d’Aragon, soit aux rois de Majorque issus de ceux-ci. Mais en 1462, Don Juan II, roi d’Aragon, en échange de secours contre les Navarrais et les Catalans révoltés, les céda, par engagement, au roi Louis XI, moyennant une somme de 200.000 écus à laquelle fut évalué l’entretien de 700 lances que la France s’était obligée à lui fournir. Grâce à cet appui, Don Juan put rétablir la tranquillité dans ses états. Comme son insolvabilité était aussi notoire que sa mauvaise foi, il ne put racheter les deux provinces et la France les garda malgré les tentatives de Don Juan pour les recouvrer. Ce n’était là qu’une possession à titre précaire, mais elle dura trente et un ans et prépara la réunion définitive qui devait s’accomplir deux siècles plus tard, par le traité des Pyrénées.
Dès la troisième année de son règne, Louis XI s’occupa de racheter ce qu’on appelait alors les villes de la Somme
et qui n’était autre chose que la Picardie septentrionale. Ces pays avaient été donnés en 1435, par la paix d'Arras, au duc de Bourgogne, avec faculté de rachat de la part du roi moyennant la somme de 400.000 écus d’or. Le rachat était donc de droit strict. « D’ailleurs, dit un historien moderne « M. Dareste, Philippe le Bon avait reçu ces villes pour « se couvrir contre les Anglais dans un moment où il se « brouillait avec eux ; depuis ce temps, il avait signé des trêves « qui assuraient sa frontière et il était, de ce côté, libre de « toute crainte. Si ces villes, Abbeville, Amiens et Saint-Quen- « tin étaient pour lui la défense de l’Artois, elles étaient pour « le roi le boulevard delà Picardie 1 », et l’on pourrait même dire, de la capitale, puisque, avec le territoire de ces villes, Philippe je Bon était à moins de vingt-cinq lieues de Paris. Le 27 septembre 1463, le rachat fut conclu moyennant le paiement de 400.000 écus d’or.
Le roi se procura cette somme en saisissant l’argent des dépôts et consignations et en détournant de leur emploi une partie des tailles destinées à solder les gens de guerre ; il convoqua aussi les Etats de plusieurs provinces, pour demander des taxes extraordinaires et des emprunts. Il eût désiré, par la même occasion, reprendre la Flandre française, c’est-à-dire les villes et châtellenies de Lille, Douai et Orchies, que la couronne avait possédées de 1305 à 1369, et il offrait encore pour cela 200.000 autres écus ; mais le duc de Bourgogne se retrancha derrière le traité de 1369 qui, rendant ce pays au comte de Flandre, n’avait stipulé le retour au roi qu’à défaut de postérité masculine issue du mariage de Philippe le Hardi avec Marguerite de Flandre.
Acheter le Roussillon et la Cerdagne à titre d’engagement, racheter les villes de la Somme, c’était là de la bonne politique au point de vue français et royal ; mais ce système, que les ennemis de Louis qualifiaient de politique de marchand, contribua peut-être à inspirer aux grands vassaux quelque mépris pour leur souverain. Le rachat des villes de la Somme avait définitivement brouillé le roi avec son cousin le comte de Charolais. Cet héritier présomptif de Philippe le Bon prétendait que Louis XI avait promis de ne pas racheter ces villes