‹ La Formation de L'unité FrançaiseChapitre 12 sur 188 · ANTAGONISME DES POPULATIONS ROMANES · texte numérisé non relu

ANTAGONISME DES POPULATIONS ROMANES

auparavant. Ce sont ces différents groupes ethniques dont la plupart ont laissé des traces jusqu’à notre époque que je vais m’efforcer de vous faire connaître, malgré la pénurie des documents relatifs à la France aux environs de l’an mille.

Chez les populations romanes, l’antagonisme était réel et profond entre celles qui occupaient le pays au nord de la Loire et celles qui habitaient au delà de ce fleuve jusqu’à la frontière méridionale du royaume. Cela tenait non seulement à la différence de latitude, qui exerce une grande influence sur le caractère et les mœurs, mais aussi à un mélange différent des éléments ethniques qui composaient les unes et les autres. La Gaule cisligérine

— permettez-moi d’employer cet adjectif et son relatif « transligérin » pour parler plus court — la Gaule cisligérine, moins romanisée, selon toute apparence, que la Gaule transligérine, avait reçu d'autre part, aux ve et vie siècles, un important appoint germanique, francique principalement, et plus dense à droite de la Seine, c’est-à-dire en Picardie et en Champagne, qu’à gauche du même fleuve ; et cet appoint francique avait contribué à donner à la population issue de ce mélange plus de rudesse, plus d’ardeur guerrière qu’à la population transligérine, chez laquelle l’appoint germanique, qui là était dû aux Wisigoths, n’était un peu appréciable, bien qu’à une dose moins forte, que dans le Rouergue et dans la Septimanie ou Gothie : on appelait encore de ces deux derniers noms, au temps de Hugues Capet, la région comprise entre le Rhône et les Pyrénées, d’une part, les Cévennes et la Méditerranée, d’autre part.

D’ailleurs les populations transligérines avaient recouvré leur autonomie vers la fin du vne siècle et en avaient joui durant trois quarts de siècle environ, sous le gouvernement d’une série de ducs nationaux qui avaient, à ce qu’il semble, d’abord trouvé leur point d’appui chez les populations gasconnes récemment établies en deçà des Pyrénées : les ducsEudon, Hunaud et Gailier(le Waïfre de nos historiens), qui les gouvernèrent jusqu’en 768, date à laquelle ils furent définitivement subjugués par Pépin le Bref. Charlemagne, comprenant que la fusion complète des Aquitains

— c’est le nom sous lequel on désignait alors les populations transligérines dans la monarchie franque, — ne pouvait s’opérer que graduellement, créa en 781 un royaume particulier d’Aquitaine, à la tète duquel le grand empereur d’abord, Louis le Débonnaire et Charles le Chauve ensuite, eurent successivement un de leurs

LE ROYAUME DE HUGUES CAPET

fils pour lieutenant avec le titre de roi, et qui cessa d’exister de fait en 882, lorsque la mort de Louis III plaça tout l’ancien lot 'de Charles le Chauve sous l’autorité du jeune roi Carloman \jui, depuis 880, régnait sur l’Aquitaine et la Bourgogne.

Les Aquitains supportaient assez mal le joug plus ou moins dissimulé par une royauté subalterne, des Francs ou des Français, c’est-à-dire desTiommes du nord ; de là des récriminations qui se font jour, dès le ixe siècle, chez les annalistes francs au sujet de la mobilité aquitanique, récriminations d’ailleurs assez motivées par les volte-face continuelles des transligérins qui, durant lesquinze premières années du règne de Charles le Chauve, abandonnent plusieurs fois Pépin II pour se donner à Charles l’Enfant dont ils se séparent ensuite pour retourner à Pépin. Il est assez curieux de rapprocher ces récriminations du jugement que l’auteur de la Philippicle porte, vers l’an 1220, sur le caractère des Poitevins,' ceux des Aquitains qui avoisinaient le plus directement la France proprement dite : race infidèle et vénale, mobile comme Protée, au dire de Guillaume le Breton 1 qui les montre allant tour à tour de Jean-sans-Terre à Philippe Auguste et de Philippe Auguste à Jean-sans-Terre et tenant, à l’égard de ces deux souverains rivaux, la conduite que leurs ancêtres de près de quatre siècles avaient tenue vis-à-vis de Pépin II et de Charles l’Enfant.

Au temps de Hugues Capet, les transligérins étant presque indépendants sous la domination de leurs chefs féodaux, les comtes de Poitiers, les comtes de Toulouse et les marquis de Gothie, les Français n’ont plus guère occasion de leur reprocher leur mobilité politique ; mais leurs mœurs et leur costume sont foncièrement antipathiques à tout ce qui, dans la France proprement dite, reste attaché aux traditions franques. Aussi Richer, le moine de Saint-Remi de Reims, rapporte-t-il que, vers 980, Louis V, associé à la couronne par son père, le roi Lothaire, étant allé épouser outre Loire la veuve de Raymond, duc de Gothie, ne résida pas moins de deux années dans la France méridionale où, livré à lui-même dans un âge encore tendre, — il avait à peine quinze ans — il se lança, en jeune homme qu’il était, dans des vanité s puériles, abandonnant, dit l’historien, le costume national pour le

Page 1