‹ La Formation de L'unité FrançaiseChapitre 120 sur 188 · AVANTAGES AU DUC DE BOURBON ET A JEAN DE CALABRE · texte numérisé non relu

AVANTAGES AU DUC DE BOURBON ET A JEAN DE CALABRE

châtellenies de Mouzon et de Sainte-Menehould, à l'extrémité orientale de la Champagne, ainsi que la remise de l'hommage qu’il devait au roi de France pour les châtellenies de Neufchâteau (Vosges), de Châtenois et’de Montfort, ce qui entama quelque peu et pour longtemps la frontière orientale et rendit le duc de Lorraine complètement indépendant de la France. Au duc de Bretagne, Louis abandonna la régale des évêchés bretons, cause première du conflit, et fit aux autres confédérés, notamment aux ducs de Bourbon et de Nemours, aux comtes d’Armagnac et de Dunois et au sire d’Albret, diverses largesses en argent comptant, en pensions ou en seigneuries.

Dès que la ligue fut dissoute, le roi n’eut plus qu’une pensée : l’empêcher de se reformer. Profitant d'une expérience chèrement acquise, il résolut de s’attacher à tout prix le duc de Lorraine, Jean d’Anjou, et le duc de Bourbon. Il ne craignit pas de faire à ce dernier d'énormes avantages en lui livrant la plupart des gouvernements d’outre-Loire : quant au duc de Calabre et de Lorraine, il lui abandonna, dès 1466, la ville et la châtellenie d’Epinal rattachées, vingt et un ans auparavant, à la couronne de France et qui, dès lors, ne furent pas moins étrangères au royaume que les châtellenies de Neufchâteau, de Châtenois et de Montfort pour lesquelles les ducs de Lorraine avaient, durant près de deux siècles, compté au nombre des vassaux du roi de France, héritier des comtes de Champagne. Il obtint les serments les plus explicites de la part du duc de Nemours, des comtes d’Armagnac et de Foix et du seigneur d’Albret.

Le traité de Saint-Maur était d’ailleurs gros de menaces pour l'avenir de la monarchie : la Normandie, distraite du domaine royal, formait alors un duché qui s’étendait depuis le cours de la Bresle, qui coule à Eu, jusqu’au delà de l’embouchure de la Loire, englobant le duché de Bretagne qui, par une sorte de réminiscence historique, lui était soumis comme au temps de Guillaume le Conquérant et de Henri Plantegenêt. Cetteprovince.depuisson union à la couronne, en 1204, les Capétiens n’avaient jamais voulu l’aliéner, par la crainte d’y établir un vassal qui, à un moment donné, aurait pu devenir dangereux ; tout récemment encore reprise sur les Anglais, elle allait, de par les traités de Conflans et de Saint-Maur, devenir l’apanage d’un prince, dont les ennemis de la royauté pouvaient d’autant plus facilement se faire un ins-

264 LOUIS XI vainqueur de i.a grande féodalité

trament que ses domaines étaient contigus, vers l’est, à ceux du duc de Bourgogne, lesquels, sur le littoral de la mer du Nord, s’étendaient maintenant depuis l’embouchure de l’Ems jusque dans le Vimeu, petite contrée qui, située sur la rive droite de la Bresle, avoisine la Normandie. Ce péril, Louis XI comptait bientôt le conjurer, en éludant, aussitôt que l’occasion s’en présenterait, les concessions que la force lui avait seule arrachées.

L’occasion, en ce qui touchait la Normandie, ne se fit pas longtemps attendre : le roi profita des dissentiments qui, dès les premières semaines, partagèrent la nouvelle cour ducale pour acheter le duc de Bretagne devenu le vassal et le principal appui de l’ancien duc de Berry et, moins de trois mois après le traité de Saint-Maur, il recouvrait la Normandie presque sans coup férir.

Le Roussillon et la Cerdagne furent alors proposés au frère du roi qui refusa, demandant le comté de Champagne ou, à son défaut, son ancien duché de Berry augmenté du Poitou et de la Saintonge. Après quatre années d’attente, pendant lesquelles Charles, soutenu derechef par le duc de Bretagne, avait encore déchaîné la guerre civile, en Normandie cette fois, il accepta comme apanage, en avril 1469, le duché de Guyenne, auquel furent rattachés le Périgord, le Quercy, l’Agenais, la Saintonge et l’Aunis, avec le port de la Rochelle, mais non le comté d’Armagnac maintenu expressément par lettres royales dans la mouvance directe de la couronne.

C’était encore sans doute un fort brillant apanage ; mais sa situation à l’extrémité sud-ouest du royaume ne lui permettait pas de constituer un aussi grand danger pour la monarchie. D’ailleurs le prince mourut trois ans après, le 24 mai 1372, à l’âge de vingt-cinq ans, sans avoir été marié, de sorte que le nouveau duché fit retour au roi après une existence des plus éphémères.

Au cours des événements que je viens de rapporter, Philippe le Bon était mort à Bruges, le 25 juin 1467 ; le seul héritier de ses vastes possessions était son unique fils, le comte de Charolais, connu dans l’histoire sous le nom de Charles le Téméraire. Pendant les dix années de son règne, celui qui fut le dernier duc de Bourgogne fut en lutte presque constante, lutte latente le plus souvent, avec Louis XI, et il n’entre pas dans mon cadre d’en retracer toutes les péripéties. Il suffira de rappeler que le roi l’ecouvra, par une campagne du conné-

],E DUC DE lîOURGOGNE ASPIRE A UNE COURONNE

table de Saint-Pol en Picardie, en 1471, les villes de la Somme, tandis que Roye. Montdidier et Péronne, un moment conquises, demeurèrent au duc ; mais je dois ajouter que le connétable, aspirant à se rendre indépendant à la fois du roi et du duc de Bourgogne dont il tenait le comté de Saint-Pol, se saisit alors de Saint-Quentin. Sa duplicité rapprocha un moment les deux rivaux qui se concertèrent pour le punir. Menacé en 1475 par le roi qui marche sur Saint-Quentin, le connétable se réfugie sur les terres du duc de Bourgogne qui le fait livrer à Louis XI: il est décapité et, pour prix de cette tète, Saint-Quentin est cédé de nouveau à Charles le Téméraire.

A ce moment un vaste dessein occupait ce prince, qui se croyait égal en puissance à son cousin Louis XI et souffrait impatiemment de se voir son inférieur en dignité ; son orgueil n’éprouvait pas la même répugnance vis-à-vis de Frédéric III, de la maison d’Autriche. En 1473, apprenant que cet empereur tenait sa cour à Trêves, il vint l’y trouver sous prétexte de lui rendre hommage pour le duché de Gueldre et le comté de Zutphen que, profitant d’une querelle de famille, il venait d’acheter, l’année précédente, du vieux duc Arnoul d’Egmont en le tirant de la prison où un fils indigne le retenait ; mais l’objet principal du voyage était d’obtenir, avec le titre de vicaire-général de l’Empire, celui de roi d’un nouveau royaume de Bourgogne, Austrasie et Lorraine dont la couronne était déjà exposée en public et que Frédéric III lui avait promis à la condition qu’il donnerait Marie, sa fille unique, en mariage à l’archiduc Maximilien. Frédéric voulait le mariage avant que d’accorder la royauté, Charles, la royauté avant les fiançailles. Ils étaientl’un et l’autre jaloux et s’estimaient médiocrement. Enfin les choses en vinrent à ce point que l’empereur partit subitement sans avoir rien conclu, laissant le duc de Bourgogne dans un trouble et une colère difficiles à décrire.

Charles le Téméraire, aveuglé par l’ambition, n’en poursuivit pas moins la réalisation de son rêve en reliant, par de nouvelles acquisitions, ses possessions des Pays-Bas, l’Artois, la Flandre, le Hainaut, le marquisat de Namur, le Luxembourg, le Limbourg, le Brabant, la Hollande, la Frise, le comté de Zutphen et le duché de Gueldre au groupe bourguignon de ses états formé par la Bourgogne et la Franche-Comté auquel il avait joint, en 1469, la Haute-Alsace et même le Brisgau situé au delà du Rhin acquis,

l’un et l’autre sous faculté de rachat, de Sigismond, duc d’Autriche. Or, à défaut de la Champagne dont il ne peut songera s’emparer, le trait d’union indiqué entre les possessions néerlandaises et les province bourguignonnes est tout désigné : c’est le duché de Lorraine que les morts successives du duc Jean de Calabre et de son fils Nicolas d’Anjou viennent de mettre aux mains du jeune René de Vaudemont, petit-fils maternel du roi René. Ce René H, violenté par Charles qui lui a imposé une alliance offensive et défensive contre le roi de France, se ligue en 1474 avec Louis XI et l’empereur Frédéric contre le duc de Bourgogne et lui déclare la guerre.

En 1475, Charles, entré par le duché de Luxembourg dans la Lorraine avec une armée formidable, soumet toutes les places qu’il rencontre sur sa route et, le 25 octobre, met le siège devant Nancy qu’il force, un mois après, à se rendre Après avoir tenu les Etats dans cette ville dont il projette déjà de faire la capitale de son futur royaume, il en part, le 11 janvier 1476, pour tourner ses armes contre les Suisses dont il croyait avoir à se plaindre et dont il médite de joindre la sauvage patrie à ses états gi'andissants ; mais, le 3 mars, il est battu à la funeste journée de Grandson. A la nouvelle de cet événement, René II, que Louis XI avait sacrifié au désir d’obtenir l’extradition de Sàint-Pol, vient avec un corps de troupe se mettre à la tête des Suisses et gagne, le 22 juin, la bataille de Morat.

L’annonce de cette victoire fut le signal d’un soulèvement général, les villes chassant à l’envi les garnisons bourguignonnes. René II, à son retour, fut néanmoins obligé de faire le siège de Nancy et n’y entra, le 5 octobre, que par capitulation. C’est en tentant de reprendre cette capitale du duché sur son jeune et heureux adversaire que Charles le Téméraire périt, le 5 janvier 1477, dans la quarante-quatrième année de son âge, sans avoir pu réaliser le rêve qui l’obsédait et dont la réalisation eût gravement compromis l’avenir de l’unité française.

« Ainsi finit la maison de Bourgogne, victime de l’ambition, des fautes et de l’aveuglement de Charles le Téméraire. Louis XI avait été le spectateur presque passif de sa chute quoiqu’il l’eût prévue et même favorisée en entretenant sous main tous ses ennemis. La vaste puissance élevée par quatre générations de princes entre la France, l’Angleterre et l’Allemagne tombait aux mains d’une femme. Devait-elle se maintenir ou descendre?

Page 1