‹ La Formation de L'unité FrançaiseChapitre 140 sur 188 · PROGRÈS DE L’UNITÉ NATIONALE · texte numérisé non relu

PROGRÈS DE L’UNITÉ NATIONALE

des Capétiens. La conquête de la Savoie et de la presque totalité du Piémont était venue, en 1536, accroître le domaine des Valois, de sorte que, vers le sud-est, outre le Piémont, le royaume comprenait pour la première fois des pays, épaves de l’ancien royaume d’Arles, qui depuis ont formé les trois départements de l’Ain, de la Savoie et de la Haute-Savoie.

A ne considérer le long règne de François Ier qu’au point de vue du royaume de France, on peut dire que les désastres subis et la perte de la suzeraineté en Flandre et en Artois étaient compensés par l’acquisition non seulement de la suzeraineté, mais du domaine utile du paj's de Dombes, de la Savoie et du Piémont, conquis sur leurs princes légitimes. Mais les provinces italiennes qui, depuis un demi-siècle, avaient été occupées à plusieurs reprises par les Valois, héritiers des maisons d’Anjou et Visconti, étaient maintenant au pouvoir de leur ennemi le plus redoutable, de l’empereur qui, par les Pays-Bas, parla Franche- Comté, héritage, en 1530, de sa tante Marguerite d’Autriche, par sa domination sur l’Italie et enfin par l’Espagne, l’enserrait de tous côtés.

On peut cependant, d’autre part, et en France même, constater un immense progrès de la royauté. L’unité nationale dans les limites du royaume n’était plus un vain mot, car il n’existait plus, pour ainsi dire, au moment de l’avènement de Henri II, qu’un vestige de ces grandes dynasties féodales qui, sous Charles VII et Louis XI, avaient tenté de mettre le monarque en échec : toutes ou presque toutes s’étaient éteintes.

Après les ducs de Bourgogne et d’Anjou, dont nous avons vu la fin, la maison d’Orléans avait disparu ou plutôt elle était venue dans la personne de Louis XII d’abord, puis de son cousin et gendre François Ier, occuper le trône laissé vide par l’extinction des Valois directs.

La maison ducale de Bourbon rayée du livre de la féodalité, en 1523, par suite de la trahison de son chef, le connétable, s’était éteinte quatre ans plus tard, dès 1527, dans la personne même du transfuge, et l’une des familles, qui s’en étaient détachées au cours du xivc siècle, celle de Bourbon-Vendôme n’avait pas alors de plus importante possession territoriale que le Vendômois récemment érigé en duché-pairie. La disparition, en 1525, de la maison d’Alençon, avait été précédée par l’extinction des branches principales de la maison d’Armagnac. Seule de toutes les grandes

FRANÇOIS Ier ET HENR[ Il

maisons féodales dont je vous ai fait naguère le dénombrement, subsistait la maison d’Albret, héritière des comtes de Foix et dont le berceau avait été le château d’Albret ou de Lebret, situé dans les Landes de Gascogne en un lieu qui, étant aujourd’hui un des douze chefs-lieux de canton de l’arrondissement de Mont-de-Marsan, conserve ce glorieux nom féodal sous la forme altérée Labril. Le chef de cette maison, Henri d’Albret, second époux de Marguerite de Valois, sœur de François Ier, roi titulaire de Navarre, ne possédait plus que la partie de cet ancien royaume située au delà des Pyrénées, la Basse-Navarre, à laquelle il joignait la principauté souveraine de Béarn ; mais il tenait du roi de France la seigneurie d’Albret érigée en duché en 1520, les comtés deFoix, de Bigorre, d’Armagnac, de Rodez, de Périgord et de Gaure, ainsi que les vicomtés de Limoges, de Lomagne, de Marsan, de Gabardan, de Tursan, de Fezensaguet et des Quatre-Vallées. En somme sa domination s'étendait sur la plupart des pays composant le sudouest de l’actuel territoire français qui n’appartenaient point alors au domaine royal ; mais deux générations seront à peine écoulées que ces vastes possessions viendront d’elles-mêmes s’y fondre par l’accession de Henri IV au trône de France.

L’extinction des grandes maisons féodales rend plus facile, à partir du xvie siècle, la tâche que je me suis imposée, celle de raconter l’histoire de la formation territoriale de la France. Dès maintenant, délivrés de la préoccupation des modifications souvent si complexes produites par la succession des dynasties féodales, nous pourrons suivre plus facilement les changements que les guerres et les traités apportèrent dans les limites de notre pays : nous allons en faire l’épreuve en ce qui concerne le règne du fils de François Ier.

Henri II, arrivant au trône, n’abjura aucune des espérances ou plutôt aucune des prétentions qu’il tenait de son père François I‘r et de son aïeul maternel, Louis XII, sur le royaume de Naples comme sur le Milanais ; et il était facile de voir que, dans la mesure des moyens dont il disposait, sa conduite, quant à la politique extérieure, ne différerait pas de celle de son prédécesseur. La rivalité de la maison de France avec la maison

ASPIRATIONS A LENGLOBEMENT DE l’aUSTBASIE

d’Autriche allait donc se perpétuer, avec son cortège obligé de guerres plus ou moins onéreuses au pays, mais à travers lesquelles le roi et ses sujets marchaient dans un parfait accord. Toutefois ce ne fut pas contre l’Empire que le nouveau roi dirigea ses premières armes.

Au début du règne, le mariage du jeune dauphin François avec la petite reine d’Ecosse, Marie Stuart, amena des complications avec l’Angleterre et une intervention en Ecosse qui ne permit pas d’exécuter la convention d’ Ardres relative à la reprise du Boulenois. En 1549, à la faveur des troubles qui divisaient le royaume d’Edouard VI, Henri II se mit en mesure de recouvrer cette province. En six semaines, il reprit toutes les places que l’étranger tenait autour de Boulogne. Ses rapides succès décidèrent le gouvernement anglais à renouer les négociations ; enfin par un traité en date du 24 mars 1550, il fut décidé que Boulogne serait rendu sans délai moyennant 400.000 écus d’or au lieu des deux millions jadis promis par François Ier.

L’Allemagne aussi était troublée et Henri II, rassuré du côté anglais, en profita pour se liguer, le 5 octobre 1551, avec les princes huguenots de l’Empire contre Charles-Quint à qui bientôt il déclara la guerre. Ayant laissé la régence à Catherine de Médicis, sa femme, il se mit en marche, le 25 mars suivant, pour rejoindre ses alliés allemands, annonçant hautement la volonté de reprendre le royaume d’Austrasie, héritagedesrois de France, et de pousser jusqu’au Rhin. Si l’on en croit un contemporain, le maréchal de la Vieilleville, cette déclaration provoqua un grand mouvement patriotique. « Toute la jeunesse des villes se « dérobait de père et de mère pour se faire enrôler ; les boutiques « demeuraient vides d’artisans, tant était grande l’ardeur, en « toutes qualités de gens, de faire ce voyage et de voir la rivière « du Rhin».'

Henri II s’empara sans obstacle de Toul, Metz, Verdun et de tout le temporel des évêques dans ces trois évêchés ; mais, lorsqu’il attaqua Strasbourg et d’autres villes d’Alsace, il éprouva une telle résistance « qu’après avoir abreuvé ses chevaux dans le « Rhin » il renonça à conquérir l’ancien royaume d’Austrasie. Metz, Toul et Verdun, acquises à titre provisoire et sous la réserve de rester « terres d’Empire », étaient cependant une prise très importante pour s’acheminer vers les frontières naturelles de l’ancienne Gaule. Ces étapes vers le Rhin étaient de fortes

FRANÇOIS 1er ET HENRI II

positions militaires dominant la Lorraine, province ouverte naturellement au courant germanique par les vallées de la Meuse et de la Moselle, et par laquelle on tourne la Bourgogne et la Champagne. Désormais la Lorraine, ouverte à toutes les invasions françaises, couvrit la Bourgogne et la Champagne tant de fois ravagées aux époques antérieures, et devint militairement une province de la France.

L’empereur tenta, mais en vain, de reprendre Metz en un siège de plus de trois mois : il se retira après avoir perdu plus de 30.000 hommes. Alors, furieux de son échec, il prit, le 20 juin 1553, la ville épiscopale de Thérouanne, enclavée dans l’Artois, et fit raser cette cité qui, n ayant jamais été rebâtie, a fait place à un village actuellement compris dans le canton d’Aire et comptant à peine 800 habitants.

L’abdication de Charles-Quint et l’avènement de Philippe II, malgré la trêve de cinq ans que le fils de Philippe le Beau avait conclue avec la France avant sa retraite, ne furent pas favorables à la paix. Le pape Paul IV désirait ardemment abaisser la maison d’Autriche ; gagné par lui, Henri II porta dès 1557 la guerre en Italie, mais François de Guise en fut bientôt rappelé pour défendre le royaume envahi au nord par une armée espagnole que commandait Emmanuel-Philibert, fils et successeur de Charles III, le duc de Savoie jadis dépossédé par François Ier.

La funeste journée de Saint-Quentin (10 août 1557) parut alors mettre Paris en péril ; mais les Espagnols, s’attardant au siège de Saint-Quentin, perdirent l’occasion favorable. Le duc de Guise, rentré bientôt après et nommé lieutenant général des armées, c’est-à-dire généralissime, ne tarda pas à s’en montrer digne par un exploit éclatant. Etant venu camper inopinément devant Calais, le 1er janvier 1558, il emporta la citadelle, obligeant le gouverneur à rendre la ville par capitulation huit jours après. Le roi vint lui-même à Calais le 10 janvier; par une juste représaille, il en fit sortir tous les Anglais, les forçant de vendre leurs propriétés comme les Français y avaient été obligés au temps d’Edouard III. Le duc de Guise occupa Guines et acheva la conquête de la châtellenie d’Oye où les ennemis ne purent plus rien garder. Les petites places du Calaisis se rendirent l’une après l’autre et les dernières parcelles du sol français échappèrent pour toujours à l’Anglais. Le pays ainsi occupé fut appelé Pays Reconquis, nom qu’il garda, jusqu’en 1789, dans le langage administratif.

Page 1