‹ La Formation de L'unité FrançaiseChapitre 144 sur 188 · POSSESSION DE CALAIS DÉFINITIVEMENT ASSURÉE · texte numérisé non relu

POSSESSION DE CALAIS DÉFINITIVEMENT ASSURÉE

à la France et de ménager l’orgueil britannique. Or il arriva qu’au cours de l’année 1562, le parti protestant de France toutpuissant dans la ville de Rouen que les catholiques avaient déjà tenté de lui enlever par surprise, fit alliance avec la reine Elisabeth qui, avant d’envoyer une armée de secours à ses coreligionnaires, exigea qu’on lui livrât le Havre pour lui servir de gage en attendant Calais. Cette princesse, en agissant ainsi, proclamait l’ironique prétention d’observer les traités, déclarant vouloir soutenir les huguenots malheureux en même temps qu’aider Charles IX à rétablir son autorité méconnue par des rebelles : les rebelles, pour la reine, c’étaient les Guises. Malgré l’arrivée de secours anglais, les catholiques reprirent Roueu et toute la Normandie ; le Havre, resté un moment au pouvoir des Anglais, capitula le 27 juillet 1563. Le 11 avril suivant, Charles IX signait, à Troyes, son traité définitif avec l’Angleterre, traité rendu nécessaire par la piraterie qui avait interrompu tout commerce entre les deux rivages de la Manche ; et, comme Elisabeth avait violé le traité de Cateau-Cambrésis, elle dut renoncer à invoquer relativement à Calais, la clause de retour qu’on y avait stipulée en sa faveur. C’est ainsi qu’un événement regrettable servit en somme la cause nationale, en assurant Calais et le Pays Reconquis contre- toute revendication ultérieure.

La révolte des Pays-Bas contre l’Espagne, qui éclata en 1566 et qui se prolongea durant de longues années, donna un instant au roi de France l’espoir de reprendre les frontières qui lui avaient échappé en 1526; au traité de Madrid, et en 1529, au traité de Cambrai ; à cet effet, en 1572, Charles IX entra en négociations avec les princes de Nassau que les rebelles s’étaient donnés pour chefs; il demandait pour la France la rive gauche de l’Escaut jusqu’à Anvers, c’est-à-dire la frontière septentrionale du royaume de Charles le Chauve, de Hugues Capet, de Philippe Auguste, de saint Louis, de Charles V etde Louis XI. Sollicité par les protestants français et notamment par l’amiral de Colignj', de suivre la politique de ses aïeux, le roi Charles voulait porter assistance aux insurgés; mais, dès qu’il eut laissé partir un corps de 7 à 8.000 hommes pour délivrer Mons, capitale du Hainaut, assiégé par les Espagnols, les catholiques se soulevèrent et la Saint-Barthélemy éclata le 24 août 1572 ; alors le roi se hâta de participer au massacre, il dut marcher à la remorque du parti catholique et les Pays-Bas furent abandonnés.

LES DERNIERS VALOIS ET LES GUERRES RELIGIEUSES

Deux ans plus tard, Charles IX meurt, à vingt-quatre ans, sans laisser de fils légitime et, par une sixième application de la loi salique, le trône passe, en 1574, au troisième des quatre fils de Henri II, Henri, duc d’Anjou, qui porte dans l’histoire le nom peu glorieux de Henri III.

Le l'ègne de ce prince fut encore moins heureux que ceux de ses frères quant à l’accroissement du royaume : la question politicoreligieuse fut bientôt compliquée, grâce aux progrès de la Sainte- Ligue formée par les catholiques dès 1576, d’une question dynastique et, qui plus est, d’une effroyable guerre civile qui, pendant plus de deux ans, menaça de rompre l’unité française si laborieusement édifiée.

Un des premiers actes de Henri III — j’en ai déjà parlé — fut l’abandon à Emmanuel-Philibert des dernières forteresses piémontaises que la France eût encore gardées : Pignerol, Perosa et Savigliano. Les motifs et les termes de cet abandon furent très discutés : il excita les plaintes et les regrets des vieux soldats qui y voyaient, avec raison, un dernier adieu à l’Italie. On gardait bien encore au delà des Alpes le marquisat de Saluces, mais cette possession dégarnie des places fortes qui l’entouraient devenait illusoire.

Cependant si la France semblait renoncer, du moins pour un nouveau temps, à toute idée d’accroissement vers le sud-est, il parut de nouveau, sous Henri III, que son influence pourrait encore se substituer à la domination espagnole dans les Pays-Bas toujours en révolte, en y établissant, à titre de souverain, le duc d’Anjou et d’Alençon, François, le fils chéri de Catherine, dernier frère du roi et héritier présomptif du trône. En 1578, avec une armée de volontaires recueillis de toutes parts, ce prince, étant allé prêter assistance aux Etats Généraux des provinces soulevées qui lui avaient donné le titre de « Défenseur de la liberté des Pays-Bas », n’y eut aucun succès et dut rentrer en France au bout de trois mois. Néanmoins les Etats lui offrirent, en 1580, le commandement général de leurs forces ; il accepta et, le 18 août 1581, contraignit le duc de Parme à lever le siège de Cambrai, ville aussi complètement étrangère aux Pays-Bas espagnols qu’au royaume de France et

LE DUC d’aNJOU ET LES PAYS BAS

qui, soumise à la souveraineté de son archevêque, avait, en prenant parti pour les rebelles, attiré la colère du lieutenant du roi d’Espagne. Au commencement de l’année 1582, après avoir été reconnu souverain par les Etats Généraux des Pays-Bas, le duc d’Alençon fut successivement couronné duc de Brabant à Anvers et comte de Flandre à Gand, mais, cette fois encore, entravé par les Etats et par le fameux Guillaume le Taciturne, prince d’Orange, il se retira en mars 1583, ne conservant de cette seconde aventure que la souveraineté de Cambrai et du Cambrésis que, mourant, le 10 juin 1584, sans avoir été marié, il léguait à sa mère la reine Catherine. Cette princesse ayant elle-même terminé ses jours à Blois en janvier 1589, Jean de Montluc, seigneur de Balagny, à qui le duc d’Anjou en avait laissé le gouvernement, se fit proclamer prince souverain de Cambrai et obligea les habitants à lui prêter serment. Pour se mettre à couvert des Espagnols, Balagny prit le parti delà Ligue qu’il ne quitta qu’en 1594, et, par le traité qu’il fit cette année avec Henri IV, non seulement il fut créé maréchal de France, mais le roi consentit à ce qu’il demeurât prince souverain de Cambrai.il ne jouit guère d’ailleurs de ce litre; s’étant rendu odieux par ses exactions et n'ayant point eu soin de bien garnir sa capitale de munitions, il fut contraint, le 9 octobre 1595, de la rendre à l’armée espagnole commandée par le comte de Fuentes qui, ensuite, établit la domination du roi d’Espagne à Cambrai dès lors uni pour quatre-vingt-deux ans aux Pays-Bas espagnols. C’est ainsi que les expéditions du duc d’Anjou aboutirent finalement à la perte de Cambrai et du Cambrésis.

La mort, à trente ans, de ce prince fut pour la France le signal de grosses complications. Elle ouvrait immédiatement la question de la succession au trône, car la branche régnante paraissait ne pouvoir subsister longtemps. Henri III n’avait point d’enfants, il avait même perdu l’espérance d’en avoir et sa mauvaise santé faisait craindre qu'il ne disparût avant d’arriver aux limites ordinaires de la vie. L’héritier légitime des Valois était Henri de Bourbon, roi de Navarre, qui, en tenant compte seulement de ses ascendants paternels et de ceux de Henri III, n’était parent de ce prince qu’au vingt-unième degré; mais le fils de Jeanne d’Albret était protestant et le parti de la Ligue, toujours de plus en plus influent, n’admettait pas qu’il pût régner en France. Henri de Navarre écarté, les droits passaient à Charles, cardinal de Bourbon,

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son oncle paternel ; mais le cardinal, âgé, infirme, ne pouvait régner qu'en quittant la pourpre romaine. D’après les probabilités d âge, il eût dû mourir avant Henri III ; en supposant — ce qui arriva — qu’il lui survécut, ce ne pouvait être pour longtemps.

La question n’était donc nullement résolue ; tout au plus parvenait-on à l’ajourner. On accusait les Guise, chefs de la Ligue, de travailler pour eux-mêmes et de se préparer les voies vers le trône. On avait publié de prétendues généalogies qui les faisaient descendre des Carolingiens; mais ces généalogies, d’ailleurs contestées, en leur supposant une portée qu’elles n’avaient pas, eussent dû favoriser, à leur détriment, Charles III, duc de Lorraine, chef de la maison dont Henri de Guise et ses frères ne constituaient qu’une branche cadette.

Au milieu des inquiétudes que de tels débats faisaient naître, Henri III, dont les sentiments catholiques ne pouvaient être l’objet d un doute et qui, malgré tous ses égarements, était toujours demeuré très français, s’appliquait à engager le roi de Navarre à changer de religion et à venir à la cour. C’est alors que les Guise conclurent avec l’Espagne le traité de Joinville.

A ce moment les provinces septentrionales des Pays-Bas, la future république hollandaise, sans chef reconnu depuis l’assassinat du prince d’Orange en 1584, effrayées par les victoires et les progrès du duc de Parme, se jetaient derechef dans les bras de la France ; mais cette fois, sacrifiant une partie des prétentions qui avaient neutralisé faction du feu duc d’Anjou, elles offraient de reconnaître Henri III pour leur souverain et de lui obéir comme elles avaient obéi à Charles-Quint devenu roi d’Espagne, C’était donc l’union personnelle avec la France qu’elles offraient de substituer à leur union personnelle avec l’Espagne. Elles étaient prêtes à livrer douze villes et à contribuer pour une somme déterminée aux frais de la guerre contre Philippe II, guerre pour laquelle Elisabeth d’Angleterre offrait un subside. Mais le temps n’était plus où le roi de France pouvait prêter l’oreille à de telles propositions. Il ne s’agissait plus pour Henri III de chercher des agrandissements ; il avait à défendre sa couronne elle-même contre la Ligue et contre les Guise. Il dut refuser de s’engager dans une guerre contre l’Espagne.

Je n’ai point à raconter les péripéties de la lutte contre la Ligue : l’insurrection parisienne victorieuse en mai 1588 et le roi chassé de sa capitale ; l’assassinat du duc et du cardinal de

ŒUVRE DES VALOIS MENACÉE PAR l’aNARCIIIE 3 I Ç)

Guise aux Etats de Blois ; Henri III se rapprochant du roi de Navarre, son héritier présomptif, et enfin son meurtre par Jacques Clément. Je dirai seulement qu’à la faveur des troubles qui remplirent la dernière année du règne, le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, envahit, le 27 août 1588, le marquisat de Saluées avec la complicité de l’Espagne et en achevait la reprise le 2 décembre suivant.

Ainsi, dans les trente années du règne des trois fils de Henri II, le pays, arrêté dans son développement par les guerres de religion, s’était affaibli vers la frontière sud-est, par l’abandon successif, en 1561, de la principauté de Dombes cédée au duc de Montpensier ; en 1562et 1574, par la restitution des forteresses piémontaises ; et enfin, en 1588, parla perte du marquisat de Saluées. Au nord, Henri III n’avait pu profiter des embarras suscités à l’Espagne par l’insurrection des Pays-Bas, et la seule compensation à tous ces déboires était la conservation de Calais et du Calaisis, que la violation du traité de Cateau-Cambrésis par les Anglais ne leur permettait plus de réclamer légalement.

A l’affaiblissement du pays résultant des pertes de territoires, les guerres religieuses de la seconde moitié du xvie siècle ajoutèrent une prodigieuse diminution du prestige de la royauté. Mais ni le triste état dans lequel se trouvait la France au moment de la disparition de la seconde branche capétienne, ni l’esprit aventureux que plusieurs des rois qui en étaient issus semblaient avoir hérité de leur ancêtre Charles de Valois, ne doivent faire oublier quels pas avait faits, sous cette dynastie, la progression territoriale de notre patrie, progression dont vous ne trouverez pas mauvais que j’établisse ici le bilan.

Si la frontière septentrionale avait été mutilée, en 1529, par le traité de Cambrai qui enlevait à nos rois la suzeraineté de l’Artois et de la Flandre, c’est-à-dire tout le pays compris entre l’Escaut et la mer du Nord, si la frontière méridionale était en somme demeurée la même par suite de l’abandon du Roussillon et de la Cerdagne par Charles VIII, en 1493, d’un autre côté, la frontière orientale du royaume s’était sensiblement reculée, vers la Meuse d’abord, par l’acquisition de la châtellenie de Mouzon en 1379, par la conquête des Trois-Evêehés de Metz, Toul et Verdun en 1552 ; ensuite vers la Saône, par l’union au domaine, en 1477, du comté d’Auxonne et du ressort de Saint-Laurent, c’est-à-dire de la Bresse chalonnaise, qui.

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joints depuis plus de deux siècles au duché de Bourgogne, ne dépendaient point cependant du royaume de France ; enfin, entre le Rhône et les Alpes, par la réunion successive de deux grandes provinces, le Dauphiné de Viennois d’abord en 1364, la Provence ensuite en 1481. Mais ces annexions, pour importantes qu’elles soient, ne constituent qu’un côté de la part qui revient aux Valois dans la formation de l’unité française. Non seulement les divers apanages successivement attribués par Philippe de Valois et ses successeurs à des fils de France avaient fait successivement retour à la couronne par l’extinction de la postérité masculine des princes apanagés, mais le domaine s’était progressivement accru de l héritage de la plupart des grandes fortunes territoriales dévolues aux dynasties provinciales. La guerre de Cent ans lui permit de recueillir non seulement les possessions françaises de la maison d’Evreux confisquées en 1378 et que le traité de 1404 lui assura, mais aussi la Guyenne anglaise définitivement conquise en 1453 ; d’autre part, la couronne acquit la Bretagne définitivement unie, en 1515, par la cession que la reine Claude en fit alors à son mari, et enfin le duché de Bourbonnais, les comtés de Forez, de Clermont-en- Beauvaisis et de la Marche qui n’avaient jamais fait partie du domaine capétien ou qui, comme le Forez et la Marche n’avaient été unis que peu de temps sous les Capétiens directs. En outre, l’action centralisatrice de la royauté avait réduit ce qui restait encore de la vieille féodalité française à n’être plus qu’une sorte d’aristocratie fondée sur la fortune territoriale.

C’était cette dernière partie de l’œuvre des Valois que, à la faveur des guerres religieuses, les Guise et le parti féodal essayèrent de miner, au risque de faire écrouler en même temps tout le grandiose édifice de la formation de la France. C’est au milieu de ces périls que l’extinction de la seconde branche Capétienne laissait la nation dans l’incertitude la plus poignante sur ses destinées ; car la loi de la succession au trône à laquelle elle devait une partie de sa force était menacée de sombrer au milieu de l’anarchie qui désolait ce pays naguère encore puissant et respecté.

Celui que le meurtre de Henri III appelait légitimement au trône et que le feu roi avait, en mourant, désigné comme son

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