UNE NOUVELLE FÉODALITÉ MENAÇANTE
successeur, en le suppliant de se faire catholique, « condition « également nécessaire, disait-il, s’il voulait régner et s’il « voulait être sauvé », ce prince, notre roi Henri IV, avait l’énergie et les talents indispensables pour entreprendre la conquête de son royaume. A un degré non moins éminent, il possédait les qualités qui devaient lui assurer une popularité que le temps semble avoir accrue au lieu de l’atténuer. Cependant la France fut longue encore à se ressaisir, tant les luttes religieuses avaient semé de discordes ; peut-être aussi la période d’épreuves fut-elle prolongée par les scrupules du prince qui, ne voulant pas qu’on l’accusât de changer de religion par pur intérêt, retarda pendant quatre ans une conversion que les patriotes appelaient de tous leurs vœux.
Tandis que Henri IV combattait et négociait pour recouvrer le trône de ses ancêtres, lesprétendants, en France, ne manquaient pas, qui se targuaient d’une proche parenté avec les derniers rois ; mais pour admettre leurs droits, et notamment les prétentions du marquis du Pont, fils aîné du duc de Lorraine et petitfils par sa mère, Claude de France, du roi Henri II, ou celles de Charles-Emmanuel, duc de Savoie, petit-fils maternel du roi François Ier, il aurait fallu abroger la Loi salique, et nul n’y songea réellement.
En attendant les circonstances qui pourraient favoriser l’avènement d’un Guise, la Ligue proclama, sous le nom de Charles X, un fantôme de roi, le cardinal de Bourbon, oncle de Henri IV, aux mains de qui il se trouvait alors. Cependant les prétendants évincés rêvèrent de s’indemniser en prenant les provinces le plus à leur convenance. Pour le duc de Lorraine, père du marquis du Pont, son unique pensée — pensée que, par bonheur, il ne réalisa pas — était de reprendre les Trois-Evêchés, lesquels eussent singulièrement fortifié le duché de Lorraine, dès lors forcément entraîné dans l’orbite de la France. De son côté, le duc de Savoie qui venait d’enlever le marquisat de Saluées pensait à se constituer, par l’adjonction du Dauphiné et de la Provence à ses états héréditaires, un royaume des Alpes qui eût quelque peu rappelé l’ancien royaume d’Arles. Ses prétentions n’eurent pas plus de succès auprès du nouveau chef de la Ligue, Charles de Guise, duc de Mayenne, qu’auprès du Parlement de Grenoble qui ne craignit pas d’y faire une digne et fière réponse. Mais en Provence, elles trouvèrent un meilleur accueil, grâce à
LES DERNIERS VALOIS ET LES GUERRES RELIGIEUSES
l’un des deux partis ligueurs qui se partageaient ce pays. Entré dans la capitale, Aix, le 17 novembre 1590 et d’abord déclaré protecteur et gouverneur général de la Provence, Charles-Emmanuel en fut ensuite proclamé par les Etats « comte -propriétaire », pour tenir le pays en fief de la couronne d’Espagne au lieu de celle de France. Le 2 mars suivant, il prit l’importante ville de Marseille, et sa domination s’étendit sur tout le sud de la Provence que, d’ailleurs, il fut obi igé d’ abandonner dès février 1592.
Si la tentative de démembrement avait échoué du côté provençal, l’unité nationale était cependant menacée par les prétentions des chefs ligueurs. Henri IV le comprit lors des négociations entamées avec les princes lorrains, qui occupèrcntles mois d’avril, mai et juin 1592, où il poussa les concessions jusqu’aux dernières limites. Mais sur les vingt-trois gouvernements du royaume, les Lorrains et les principaux Ligueurs n’en exigeaient pas moins de treize, et ils les voulaient obtenir à titre héréditaire : chacun, dans les provinces à lui confiées, aurait eu la nomination des gouverneurs, des magistrats, des archevêques, évêques et abbés, et la disposition des garnisons à l’entretien desquelles seraient affectés les taillons et les tailles des provinces : ils prenaient ainsi tous les droits régaliens. Enfin ils demandaient, Mayenne, la lieutenance générale ou la charge de connétable, les autres, quatre charges de maréchaux de France et, pour vingt d’entre eux, d’immenses avantages pécuniaires. On voit quelles ambitions et quelle avidité se cachaient sous le zèle religieux des chefs de la Ligue.
Comme, ainsi que le faisaient remarquer les négociateurs, il était impossible au roi de traiter les princes du sang et les seigneurs qui l’avaient reconnu et soutenu depuis son avènement plus mal que ceux qui l avaient combattu, il n’aurait pu faire moins que d’accorder à ses fidèles dix gouvernements en toute souveraineté, il n’en serait donc plus resté un seul pour Henri IV, et, comme le dit un contemporain, « il n’y avait désormais rien en France de moins roi que le roi ». La conséquence de cette révolution territoriale eût été bien autre chose que la ruine d'un homme ou la ruine même de cette institution fondamentale qu’était la royauté : c’était la destruction de l’unité territoriale et nationale, le déchirement de la France en morceaux ! Aussi le roi, qui aurait à la rigueur abandonné la Bourgogne à Mayenne et à sa descendance aux conditions réclamées par les Ligueurs,,
ABJURATION DU ROI ET TRAITÉ DE VERVINS 3i3
rompit les négociations pour chercher ailleurs les moyens de pacifier le royaume et de combattre l’Espagne.
Et que l’on se garde de croire ces propositions exorbitantes imaginées en vue d’amener l’échec des négociations. En fait, je vous l’ai déjà indiqué, ce que poursuivaient alors les chefs de la Ligue sous couleur de cette religion au nom de laquelle ils avaient su faire mouvoir les masses populaires, c’était la reconstitution du régime dont les rois capétiens avaient mis tant de siècles à délivrer le pays, la reconstitution de la grande féodalité. Ecrasées depuis près d’un siècle, mais non éteintes, les ambitions auxquelles ce régime donnait satisfaction, cherchaient, pour tâcher de renaître, à profiter de tout ce qui faisait le malheur de la France : troubles religieux, guerres civiles, invasion étrangère. On le vit bien quatre années plus tard, en 1596, lorsque, au plus fort de la lutte contre les envahisseurs espagnols, non plus la vieille Ligue, mais la faction féodale offrit au roi de mettre à sa disposition l'armée nombreuse et bien payée qui semblait alors indispensable à la défense du pays, s’il consentait à ce que ceux qui avaient des gouvernements « par commission, les pussent « posséder en propriété en reconnaissant les tenir de la couronne par un simple hommage lige. » Accepter les propositions de 1592 ou de 1596, c’eût été ruiner l’œuvre persévérante et libératrice de tous nos rois depuis Louis VI jusqu’à François 1er. Quelle reconnaissance notre pays ne doit-il pas à Henri IV pour avoir su terminer les guerres civiles qui avaient produit une réaction telle que de pareilles propositions pussent être formulées ! Enfin la France, en grande partie pacifiée par l’abjuration du roi (25 juillet 1593) et par la reddition de Paris (22 mars 1594), respira complètement après la conclusion avec l’Espagne et la Savoie du traité de Vervins signé le 2 mai 1598 et l’enregistrement de l edit de Nantes le 25 février 1599.
Par le traité de Vervins qui assombrit encore les derniers jours du sombre Philippe II , le vieil ennemi de la France, l’Espagne restituait toutes les places qu’elle avait conquises dans la dernière guerre : au nord, les six villes de Calais, Ardres, Monthulin-en- Boulenois, Doullens, la Capclle et le Catelet, toutes six appartenant à la frontière des Pays-Bas, et en Bretagne, le port et la ville de Blavet, aujourd’hui Port-Louis. Le duc de Savoie, de son côté, rendait Bcrre, la seule place qu’il tint encore en Provence, à six lieues au sud d’Aix. La question du marquisat de
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Saluées, usurpé par lui sur la France durant les troubles de la fin du règne de Henri III, était remise à l’arbitrage du Pape qui, dans l’espace d’un an, devait l’attribuer à celui qu’il en jugerait le propriétaire légitime.
De tous les voisins de Henri IV, Charles-Emmanuel s’était montré pendant douze ans le plus hostile et le plus injuste. Les comptes qu’on avait à lui demander étaient infinis. Non seulement c’est en pleine paix qu’il s’était rendu maître du marquisat de Saluces, mais il avait, durant les premières années du règne de Henri IV, envahi et cherché à ravir au roj'aume le Dauphiné et la Provence, sans pouvoir alléguer d’autres raisons que celles de sa convenance ou de son avidité. Le roi, par amour de la paix, renonçant à venger tant d’injures, se bornait à réclamer son bien, le marquisat de Saluces. Relativement à ce marquisat, la France avait pour elle, outre la possession jusqu’en 1588, le droit et les deux traités de Cateau-Cambrésis et de Vervins auxquels il avait servi de base. Le duc était donc obligé à restitution et par le droit commun et par deux traités, dont l’un avait été signé par lui-même. Ce qu’il était tenu de rendre, il prétendit le garder : la lutte qu’un politiqueéclairé eût évitée avec soin, il l’affronta. Voici par quelles vaines espérances et par quels faux calculs il fut conduit à cet imprudent éclat : il s’imagina d’abord que, pour garder sa conquête, il suffirait de gagner du temps, espérant bien qu’au cours de nouvelles négociations quelque nouvel incident lui permettrait de conserverie territoire en litige. C’est pourquoi il s’étaitattaché à faire insérer dans le traité de Vervins que le pape Clément VIII prononcerait entre lui et le roi de France au sujet du marquisat. Il refusa ensuite les conditions les plus équitables, en proposa chaque jour de nouvelles et fatigua tellement le pontife que celuici renonça au compromis fait entre ses mains.
Charles-Emmanuel annonça alors l’intention de traiter directement avec Henri IV et se transporta en effet à la cour au mois de décembre 1599. Depuis le traité de Vervins, en temporisant, il s’était maintenu vingt mois en possession de sa conquête et se flattait de la conserver à jamais en semant la trahison dans l’entourage du roi. Il partit de France après avoir signé un traité aux termes duquel il s’engageait à rendre le marquisat de Saluces ou à céder en échange la Bresse, le Bugey, le pays de Gex et le Valromey. Mais comme il obtenait à nouveau trois mois pour se décider, il espérait bien mettre le roi dans l’impossibilité de lui