RÈGLEMENT DES PLACES DE LA FRONTIÈRE
fut définitivement résolue, jusqu’à 1688 elle fut entamée avec des hésitations, voire des retours en arrière de la part du roi et de Louvois. Ce ministre, qui aimait trop la guerre et y trouvait son crédit, ne regardait point la limitation de la France comme définitive et le roi regrettait des conquêtes si bien commencées, celle des Pajs-Bas queMazarin lui montrait tout enfant comme nécessaire à sa gloire : « Je croyais, disait-il, avoir passé en cette rencontre les bornes de la sagesse. » Pour Vauban, il y mettait plus de suite et d’ensemble : depuis déjà dix ans, il pressait le roi de faire « son pré carré ». D'ailleurs et malgré ces défaillances ou ces regrets, Louvois ne manquait point, chaque année, de visiter toutes les frontières, examinant les lieux, pressant les travaux, encourageant ingénieurs et ouvriers ; puis l’année suivante Louis XIV allait à son tour inspecter ces mêmes places en dissimulant ses projets sous la pompe de la cour qui l’accompagnait ; à peine arrivé, et même la nuit, il parcourait tous les travaux, entrant dans les plus minces détails et montrant autant de sollicitude que d’intelligence à accomplir cette œuvre capitale.
L’examen détaillé des lieux pendant ces voyages amena le roi, Louvois et Vauban à reconnaître les défauts du plan d'ensemble, surtout dans les trouées qui restaient ouvertes entre la Meuse et la Moselle, entre la Moselle et les Vosges, enfin sur le Rhin. Louis XIV, comprenant alors la nécessité de nouveaux agrandissements pour rectifier les parties défectueuses des limites où il voulait s’enfermer, les fit décréter par les Chambres de réunion établies à Metz, Brisach, Besançon et Tournai. Ces chambres annexèrent ainsi par arrêts interprétatifs, comme on l’eût fait par des batailles, Courtrai, Dixmude, le comté de Chimay, quatrevingts fiefs en Lorraine, parmi lesquels Sarrelouis et Bitche, Luxembourg, Trêves, le duché de Deux-Ponts, dix villes d’Alsace, entre autres Strasbourg et Lauterbourg, le comté de Montbéliard, etc., et le canon français retentit en pleine paix pour donner force à leurs décisions.
Ces audacieuses réunions amenèrent la Hollande, l’empereur, l’Espagne et la Suède elle-même, lésée par la reprise du duché de Deux-Ponts, patrimoine de ses rois, à une alliance qui pourtant fut sans effet : ils n’étaient pas prêts à la guerre, et la trêve de Ratisbonne, signée le 15 août 1684, confirma presque entièrement les empiétements moitié pacifiques, moitié violents du grand roi. S’en croyant maître à jamais, il se hâta de les fortifier; mais, pendant
Mû RICHELIEU ET LOUIS XIII, MAZARIN ET LOUIS XIV
qu’il paraissait revenu à la politiquedemodération, lalig'ue d’Augsbourg se forma en vue d’annuler la prépondérance française, et le premier acte de cette grande coalition fut la révolution de 1688 qui, en détrônant Jacques II, en enlevant l’Angleterre à notre influence, eut un résultat immense et inattendu : elle empêcha la France de parvenir à ses frontières naturelles.
Le but des confédérés d’Augsbourg était de faire rentrçr notre paj7s dans les limites où il était resserré avant les traités de Westphalie. Louis voulait uniquement garder ce qu’il avait acquis. « J’espère, dit-il, de bien effacer par ma conduite le reproche « qu’on fait depuis si longtemps aux Français : qu’ils savent con- « quérir et ne savent pas conserver. » La guerre, de son côté, fut toute défensive et de conservation ; mais, au lieu d’attendre ses ennemis sur cette frontière que Vauban bâtissait, il en usa comme base de ses opérations et la protégea immédiatement en occupant les petits états voisins. Ainsi, deux mois après l’ouverture des hostilités, nos troupes étaient maîtresses des trois électorats ecclésiastiques de Trêves, Mayence et Cologne et du Palatinat, c’està-dire de presque toute la rive gauche du Rhin. Par malheur on ne s’en tint pas là. Comme le roi comptait rendre ces pays lors de la paix, il voulut ne les restituer que démantelés, incapables de résister désormais à une agression française, et Louvois conseillé par Chamlay, chef d’état-major de nos armées, ordonna de brûler et de dévaster les principales villes, ainsi que tous les postes où l’on pouvait se loger : « Ruinez et démolissez, lui écrivait « Chamlay, et mettez-vous par là en état d’être absolument « maîtres du Rhin, en sorte que le pays des quatre Electeurs, « lorsque la guerre recommencera, devienne la première proie de « vos troupes. » « On avait persuadé au roi, dit Villars, que le « salut de l’Etat consistait à mettre des déserts entre notre fron- « tière et les armées de nos ennemis. » On sait combien ces dévastations excitèrent d’indignation en Europe et firent d’ennemis à la France.
Pendant ce temps, sur nos derrières et à l’abri de notre armée, le Règlement des places de la frontière se continuait. On mit d’abord la main à la frontière du Rhin ; en même temps, on achevait Sarrelouis, on doublait les fortifications de Luxembourg et l’on bâtissait une forteresse nouvelle à Mont-Royal sur la Moselle, à mi-chemin de Trêves et de Coblentz, destinée à réduire à l'impuissance le Palatin aussi bien que les électeurs de Cologne et de
LIGUE ü’aUGSBOURG
Mayence et située sur l’ancien territoire de la principauté de Veldentz dont la réunion avait été décrétée par le parlement de Metz. On travaillait en même temps aux places de la Flandre et on les reliait entre elles au moyen de canaux, de sorte que, de la mer à la Sambre, une série de fossés et de rivières, garnis de palissades et de canons, formaient une barrière presque infranchissable, surtout dans la partie comprise entre.Ypres et l’Escaut. Enfin on augmentait les défenses de la trouée de l’Oise, et c’est alors que, pour couvrir cette région si vulnérable, si voisine de Paris, Louis XIV voulut donnera son pays Mons et Namur : Mons, qui couvre absolument l’espace entre l’Escaut et la Sambre, Namur, la clef du pays entre Sambre et Meuse. On voit bien le prix qu’il attachait à ces deux places dont il alla lui-même faire le siège, et il s’en glorifia comme de conquêtes importantes parce qu’elles o livraient le chemin le plus court vers la capitale ; mais les alliés, a ussi ardents à les reprendre, parvinrent à les lui arracher.
Les confédérés d’Augsbourg avaient espéré, avant même que les hostilités fussent engagées, rendre inutile tout le grand système de défenses de Vauban en le tournant par les Villes Forestières et par la Suisse. Mais le roi de France, à force d’argent et de promesses, disposa les Cantons de telle sorte que, non seulement ils ne firent point le jeu de l'empereur, mais qu’ils le prièrent de déclarer neutres les Villes Forestières et Constance ; enfin Louis les amena à un traité (7 mai 1689) par lequel lui-même s’engageait à respecter, à défendre leur neutralité, à la condition qu’ils ne donneraient passage sur leur territoire à aucun des ennemis de la France. Quelques fortifications ayant été élevées dans le voisinage de Bâle avaient déplu au prince-évêque de cette ville; il les fit démolir, mais il obtint du prélat un traité qui lui donna le droit, en temps de guerre, de faire occuper par ses troupes le territoire de Porrentruy qui, séparantl'Alsace de la Franche-Comté, couvre la trouée de Belfort. Ce traité si important pour la sécurité de notre frontière fut renouvelé avec les évêques de Bâle jusqu’en 1780 et a été appliqué en 1792.
La ligue d’Augsbourg, déçue quant au projet de passage par les Villes Forestières, dut attaquer de front la frontière française, mais « comme on attaque une place investie par des forces supé- « rieures ». Toute la guerre ne fut donc qu’un vaste assaut livré à cette frontière, de tous les côtés : dans le nord, sur le Rhin, sur les Alpes et dans les Pyrénées. L’assaut fut soutenu avec vigueur,
34a RICHELIEU ET LOUIS XIII, MAZARW ET LOUIS XIV
l’ennemi repoussé de toutes parts, battu jusque chez lui; mais les victoires si éclatantes du maréchal de Luxembourg et de Catinat parurent stériles parce que le roi avait résolu de ne pas faire de nouvelles conquêtes et de ne garder que ce qu’il avait acquis auparavant. Ainsi Fleuras, Nerwinde, Staffarde, la Marsaille ne changèrent rien aux dispositions de Louis XIV qui n’avait plus Louvois pour le pousser à la guerre et qui d’ailleurs était obligé de céder à l’épuisement extrême de la France. Après les plus belles victoires, il ne cessait d’offrir la paix, d’offrir même de rendre ses dernières acquisitions, résolu à s’enfermer dans ces frontières artificielles dont l’efficacité venait d’être démontrée. Enfin les traités de Ryswick (27 septembre et 30 octobre 1697) furent la preuve éclatante de cette politique de modération dont il ne voulait plus se départir.
En principe, ces traités restituaient toutes les places conquises pendant la guerre. C'est la France qui avait à faire le plus de sacrifices : elle rendait à Guillaume III, en le reconnaissant roi d’Angleterré, sa principauté d’Orange, sur la rive droite du Rhône, et à l’Espagne, Courtrai, Ath, Charleroi , déjà acquises toutes trois en 1668 et rendues en 1678, Mons, Luxembourg avec ses dépendances, le comté de Chiny et toutes les places occupées dans les Pays- Bas depuis le traité de Nimègue, et en Catalogne, Barcelone, Girone, Rosas et Belver. En outre Dinant, sur la Meuse, était rendu à l’évêque de Liège. Le roi, ne voulant plus intervenir dans l’Empire, cédait toutes les places que ses troupes avaient prises sur la rive droite du Rhin : la tête de pont de Huningue, Fribourg, Brisach, Kehl et Philipsbourg ; la maison de Wurtemberg recouvrait la principauté de Montbéliard et le duc de Lorraine ses états qui, au cours du xvne siècle, avaient été pendant cinquante- trois ans au pouvoir de la France. Le roi se réservait seulement le droit défaire démolir les forteresses de la Ville- Neuve de Nancy, Bitche, Hombourg en Lorraine, Mont- Royal, etc., et il gardait, en Lorraine, Sarrelouis et Longwy, puis, en Alsace, Huningue et le Fort-Louis qui devaient être démantelés, et enfin la ville de Strasbourg.
Ainsi la France conservait ses frontières reconnues par les traités antérieurs et elle était rétablie dans plusieurs places de Lorraine et dans l’importante position de Strasbourg à portée du Rhin. Mais toutes les restitutions que je viens d’énumérer, auxquelles on doit joindre la cession de Pig'nerol au duc de Savoie,
LA SUCCESSION d’eSPAGNE
consentie un an auparavant par le traité de Turin, lequel enlevait à la Ligue d’Augsbourg un des princes coalisés contre nous, toutes ces restitutions excitèrent, surtout dans l’armée, un vif mécontentement : on y disait hautement que le roi allait trop loin dans ses renonciations et que, si Louvois avait vécu, il l’en eût empêché ; on y qualifiait la paix d’infâme et les conditions de déshonorantes. Non seulement Louvois manquait, mais Vauban, Chain lay et les autres créateurs de la frontière n’étaient point écoutés. Louis n’entendait plus que les cris de détresse de ses peuples réclamant la paix et il se recueillait pour se préparer à la nouvelle lutte qu'il prévoyait, qu’il redoutait à propos de la succession d’Espagne. Peut-être même le besoin de se ménager le roi Charles II n’avait-il pas été étranger aux nombreuses concessions de Louis XIV envers ce monarque. Les droits du Dauphin, fils de Marie-Thérèse, étaient en effet combattus par d’autres prétendants que plus d’un motif pouvait faire prévaloir.
Enfin Charles II, en mourant, le 1er novembre 1700, laissa la monarchie espagnole au duc d’Anjou, Philippe, le second des trois petits-fils de sa sœur. Dès 1701, une menaçante coalition composée de l’empereur, de l’Angleterre, de la Hollande, de la Prusse et du Hanovre, auxquels se joignirent bientôt le Portugal et la Savoie, se forma contre la maison de Bourbon qui semblait réaliser l’union des nations latines : France, Espagne et Italie. Je n’ai point à raconter ici les événements de la guerre qui en résulta, ni les fautes politiques par lesquelles Louis XIV en augmenta les dangers, ni les fautes militaires après lesquelles ses généraux perdirent successivement toute l’Italie, nos positions en Allemagne, les électorats du Rhin et des Pays-Bas, la France étant réduite par de nombreux revers à se défendre sur son propre territoire ; mais il est bon de constater que la frontière artificielle établie par le traité de Ryswiek subit alors une épreuve terrible, décisive, et, on peut ajouter, triomphante ! Enfin l’éclatante victoire remportée à Denain, par Villars, en 1712, permit à la France et à l’Espagne de signer, le 11 avril 1713, à Utrecht, la paix avec l’Angleterre, le Portugal, la Prusse, la Savoie et la Hollande. L’empereur, le principal intéressé, dont les droits d’ailleurs étaient compris dans ces arrangements, faisait mine de s’y refuser encore ; les succès de Villars en Alsace hâtèrent ses déterminations et, le 6 mars 1714, il signa la paix à Rastadt.
Grâce aux traités d’Utrecht et de Rastadt, la France, malgré
tant (le désastres, se retrouva à peu près au même point qu’à Ryswick, en 1697 : ses frontières ne furent que modifiées. Au nord, pour satisfaire à la haine des Anglais dont le commerce avait tant souffert des corsaires de Dunkerque, cette ville fut démantelée et son port fut ruiné ; puis on céda aux Pays- Bas cinq places : Menin, Ypres, Dixmude, Tournai et Werwicq avec leur territoire, et on stipula qu’ « aucune province, « ville ou fort ou place des Pays-Bas qui passaient à la « branche impériale de la maison d’Autriche ne pourrait « jamais être transportée, cédée ni échoir à la couronne de « France ni à aucun prince de la maison de Bourbon ». Du côté de l’est, la France abandonna les places qu’elle avait reprises sur la rive droite du Rhin, mais elle garda Landau, si important pour couvrir Strasbourg et les Vosges. Du côté des Alpes, elle céda au duc de Savoie la vallée de Pragelas avec les forteresses d’Exilles et de Fenestrelles et les vallées d’Oulx, de Cézanne, de Bardonnèche et de Château-Dauphin, c’est-à-dire les anciennes possessions des Dauphins de Viennois situées sur le versant italien des Alpes ; mais elle acquit en échange l'importante vallée de Barcelonnette, appartenant au versant français, que les princes de la maison de Savoie avaient prise en 1388 sur le comté de Provence et par laquelle Victor-Amédée II avait pu tout récemment encore envahir cette province, de sorte que, confor mément aux termes du traité d’Utrecht, les sommets des Alpes servirent désormais de limites entre le royaume de France et les états savoyards. Enfin le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume Ier, céda à Louis XIV la petite principauté d’Orange dans laquelle il était le second successeur du roi d’Angleterre Guillaume III et qui, composée d’une dizaine de communautés, avait déjà été réunie par trois fois à la France : de 1522 à 1529, de 1543 à 1559 et de 1673 à 1697 ; la maison de Nassau, qui conservait des prétentions sur ce petit état, obtint par le traité d’Utrecht le droit de transporter à une partie de la Gueldre le nom de principauté d’Orange.
Louis XIV mourut le 1er septembre 1715, peu de temps après la conclusion des traités d’Utrecht et de Rastadt qui, réserve faite de la Lorraine, donnaient à notre pays les frontières qu’il a conservées jusqu’à la Révolution et qui, rétablies à peu de choses près en 1815, ont subsisté jusqu’en 1860. Ainsi depuis le traité des Pyrénées, en 1660, la France s’était accrue des châtellenies