LES BRETONS
gouvernant une population dont l’aristocratie, Scandinave d’origine elle aussi, était ou allait être complètement romanisée ; à gauche du Couesnon et s’étendant jusqu’au delà de la Loire, une province régie par un comte de race bretonne dont les deux tiers des sujets parlaient uniquement la langue bretonne, c’est-à-dire un dialecte de cette ancienne langue celtique parlée jadis dans toute la Gaule, mais qui, depuis six siècles peut-être, avait dû disparaître devant le latin rustique d’où sortit le roman. Ce dialecte celtique n’était pas, dans l’espèce, un reste de la langue des anciens habitants de la Gaule : il y avait été apporté, au moment où s’éteignait la domination romaine, par de malheureux insulaires que les invasions saxonnes chassaient de la Grande-Bretagne. De là vient, avec le nom de Bretagne donné à une partie de la péninsule armoricaine, le dialecte celtique que l’on parle encore aujourd’hui, sous une forme bien corrompue, il est vrai, dans les pays de Tréguier, de Léon, de Cornouailles et de Vannes. Au ixe siècle, et peut-être même au xe, la langue bretonne se parlait en outre dans les diocèses de Saint- Brieuc, de Saint-Malo, de Dol et dans la partie du diocèse de Nantes qui venait d’être détachée de celui de Vannes ; et M. Aurélien de Courson, dans la carte qu’il a jointe en 1863 à son édition du Cartulaire de Redon L a indiqué la limite de cette plus grande extension de la langue bretonne en utilisant surtout, semble-t-il, les données que confirment les noms géographiques. Les Bretons, auxquels le sol granitique qu’ils occupent depuis si longtemps contribua peut-être à donner en partie l’énergie indomptable et la rare ténacité qui les distinguent, professaient déjà la religion chrétienne lorsque leurs premiers essaims parurent, vers 460 peut-être, dans la péninsule armoricaine. Mais ils n’en conservèrent pas moins, pendant longtemps encore, une rudesse de mœurs qui confinait à la sauvagerie ; et voici le portrait que trace d’eux, en le mettant dans la bouche de Lambert, comte des Marches de Bretagne et l’un des premiers successeurs du légendaire Roland, un poète franc, Ermold, qui écrivait vers 826 un poème historique en l'honneur de l’empereur Louis le Débonnaire, portrait certainement exagéré parce qu’il émane d’un ennemi, mais dont les grandes lignes doivent être toutefois
1. A. de Courson, Cartulaire de l'Abbaye de Redon en Bretagne, Paris, 1863 (Colection des^documenls inédits).
LE ROYAUME DE HUGUES CAPET
retenues par l'historien : « Cette nation trompeuse s’est montrée « jusqu’ici rebelle et sans bonté. Dans sa perfidie, le Breton ne « conserve du chrétien que le nom ; les bonnes œuvres, le culte,
« la foi, il n'en est point chez lui ; les orphelins, les veuves, les « églises n’ont rien à attendre de sa charité ; chez ce peuple le « frère et la sœur vivent dans une infâme union, le frère enlève « la femme de son frère ; tous s’abandonnent à l’inceste et nul ne « recule devant aucun crime. Ils habitent les bois, n’ont d’autre « retraite que les cavernes et mettent leur bonheur à vivre de « rapines comme les bêtes féroces. La justice n’est parmi eux « l’objet d’aucun culte et ils ont repoussé loin d’eux toute idée « de juste et d’injuste b » Mais cette race dont je viens de vous lire le portrait peu flatteur croissait tellement en force et en nombre que, vingt ans environ après le temps auquel écrivait Ermold, elle envahit, sous un de ses rois nationaux, Noménoé, les pays de Rennes et de Nantes, rattachés jusqu’alors à la Neustrie. Bien plus, ne trouvant en face d’eux que des populations romanofranques soumises au faible Charles le Chauve et sans doute dégénérées, elle étendit un moment sa domination sur le Poitou septentrional, la partie de l’Anjou située au delà de la Mayenne, l’Avranchin et le Cotentin. Mais la mort de Noménoé d’abord, les dissensions intestines des chefs bretons ensuite, ralentirent le cours des conquêtes bretonnes qui, bientôt peut-être, se seraient étendues jusqu’à la Seine, englobant toute la Neustrie dans la Bretagne ; ces conquêtes furent définitivement arrêtées par la violence des invasions normandes qui ruinèrent presque complètement la Bretagne et les Bretons. La Bretagne sortit de cette terrible épreuve avec les limites qu’elle a gardées jusqu’à la Révolution.
Il ne me reste plus maintenant qu’à dire quelques mots des Gascons, en latin Vascones. Leur nom est le même que celui des Basques ; la race basque ou gasconne était, au Ve et au vie siècle, confinée au delà des Pyrénées ; ce fut seulement en 587, — et Gréj goire de Tours qui vivait alors le raconte, — qu’une partie de la nation gasconne se précipita des montagnes dans les plaines situées en deçà des Pyrénées, ravageant les vignes et les champs, incendiant les maisons et emmenant quelques-uns des habitants en captivité avec leurs troupeaux 1 2. Les rois francs, dont la domi-
1. Ermold le Noir, In honorent Hludouici, 1. III, v. 43 et suivants.