‹ La Formation de L'unité FrançaiseChapitre 31 sur 188 · FÉODALITÉ ET ROYAUTÉ · texte numérisé non relu

FÉODALITÉ ET ROYAUTÉ

dévouement le plus vif pour la cause du roi Henri Ier, et ce fut grâce à son concours que le nouveau roi put triompher de la reine-mère Constance et des alliés de celle-ci.

Aucun des rois capétiens n’avait encore reçu d'un duc de Normandie un service aussi signalé : il est donc naturel que Henri Ier en ait été particulièrement reconnaissant au duc Robert, auquel il accorda la suzeraineté du Vexin français, c’est-à-dire de la partie du diocèse de Rouen située entre l’Oise et l’Epte et qui jusque-là était demeurée étrangère à la Normandie. Peu de temps après, le duc de Normandie, ayant résolu d’accomplir un pèlerinage à Jérusalem, réunissait les barons et les prélats normands pour leur faire reconnaître comme son futur successeur son fils illégitime, Guillaume, que lui avait donné la fille d’un pelletier de Falaise et, en même temps, il recommandait ce bâtard à son suzerain le roi Henri. 11 partit ensuite pour la Terre Sainte et, après avoir visité le Saint Sépulcre, mourut en 1035, à Nicée, en Bithjmie. Guillaume le Bâtard, qui n’avait encore que huit ans, fut d’abord accepté par les Normands, malgré l’hostilité de plusieurs cadets de la maison ducale, et lorsque, douze années plus tard, Guillaume fut contraint de se cacher pour échapper au danger d’une vaste conspiration qui avait pour but de lui enlever l’héritage paternel, il ne fit pas en vain appel à son suzerain le roi de France. Henri Ier vint généreusement en aide au bâtard de Robert, auquel on opposait un neveu maternel de celui-ci, le bourguignon Guy lequel, élevé avec Guillaume le Bâtard, devait à son amitié les fiefs de Vernon et de Brionne, et, à la bataille du Val-des-Dunes qui décida de l’issue de la campagne et assura à Guillaume le duché de Normandie, son royal allié fut renversé de cheval par un chevalier cotentinais, d’où un dicton populaire que Wace rappelle, un siècle plus tard, dans le Roman de Rou :

De Costentin issi la lance

Qui abati te roi de France.

Dès lors — ceci se passait en 1042 — le roi de Iv rance avait payé au fils la dette qu’il avait contractée quinze ans auparavant envers le père. Il semblait donc que les liens d’amitié mutuelle entre la royauté et le duc de Normandie en dussent être resser-

PHILIPPE 1er ET LOUIS VI LE GROS

ré s. Peu de temps après, en effet, Guillaume le Bâtard secondait à son tour le roi Henri dans une guerre contre Geoffroy Martel, comte d’Anjou et suzerain du Maine et, en 1054, il devenait le neveu du monarque français en épousant Mahaut de Flandre, fille du comte Baudouin V et d’Adèle de France. Qu arriva-t-il alors ? Les textes historiques, malheureusement trop fragmentaires, qui ont trait au xi® siècle, ne permettent pas de le dire ; mais au printemps même de cette année 1054 qui vit conclure le mariage du duc Guillaume, Henri Ier envahissait la Normandie qu’il dut bientôt évacuer en toute hâte, à la nouvelle qu’un corps de l’armée royale avait essuyé, à Mortemer-sur-Eaulne (à 10 kilom. de Neufchâtel en Bray, Seine-Inférieure), une défaite sanglante. Ce fut toutefois en 1059 seulement, au témoignage d’une charte-notice, ou même au début du règne de Philippe Ier, en 1060 sans doute, au dire du biographe de Guillaume le Bâtard, que fut enfin conclue, entre le roi de France et le duc de Normandie, une paix solide que la France appelait de tous ses vœux.

La modération de Guillaume le Bâtard, au cas surtout où la paix n’aurait été conclue qu’au début de la minorité de Philippe I", est de nature à étonner tout d’abord les historiens qui connaissent la violence et la fougue de caractère du duc normand. Elle étonne moins si l’on songe que, depuis une dizaine d’années, Guillaume caressait l’espoir de succéder sur le trône d’Angleterre à son oncle à la mode de Bretagne, le roi Edouard le Confesseur, qui avait vécu vingt-sept ans à la cour de Normandie et qui ne semblait pas devoir laisser d’héritier direct. Le duc de Normandie ne se dissimulait pas les difficultés que, même en cas de succès, lui réservait la possession d’une couronne étrangère et il avait, par conséquent, tout intérêt à ménager pour un temps la royauté française. On peut donc dire en toute assurance que d’abord la succession éventuelle au trône, puis la conquête de l’Angleterre par les Normands en 1066, sauvèrent la monarchie capétienne, mais, tout en la sauvant, cette conquête ne laissa pas de constituer, pour quatre siècles, le danger le plus grand qui ait jamais menacé, semble-t-il, l’unité et l’indépendance de la France.

ESSOR DU NOM FRANÇAIS AU XIe SIÈCLE

Il est impossible de parler du règne de Philippe Ier sans dire quelques mots de l’essor prodigieux que le nom français prit alors dans le monde.

Non seulement un vassal du roi de France conquérait l’Angleterre et ceignait la couronne royale de ce pays, mais d’autres états français se constituaient dans des pays arrachés, dans l’Europe méridionale, à la domination musulmane. Ce furent la Sicile d’où les Normands établis depuis peu dans la Pouille ( Apulia ) chassèrent, de 1058 à 1090, les Grecs et les Arabes et qui devint d’abord un comté, puis un royaume chrétien, sous une dynastie normande ; le comté de Portugal, conquis en 1095 par Henri de Bourgogne, arrière-petit-fils du roi Robert le Pieux, sur les Arabes de la péninsule espagnole et qui, d’abord tenu par lui à titre de comté, vit le second de ses comtes prendre le titre de roi en 1139. Ce fut aussi, conséquence immédiate de la première croisade, le royaume chrétien de Jérusalem qui, de 1099 à 1187, date de la reprise de la capitale de cet état par les musulmans, eut successivement pour souverains Godefroy de Bouillon et Baudouin Ier, tous deux fils d’un comte de Boulogne, Baudouin de Bourcq, fils du comte de Rethel, au diocèse de Reims, — Baudouin de Bourcq, dont le nom latinisé de Burgo emprunté à l’un des châteaux rethelois (Bourcq, au département des Ardennes) a toujours été improprement traduit par du Bourg, — et le comte Foulques d’Anjou, aïeul paternel de Henri Plantegenêt et dont la petite-fille, Sibylle, choisit en 1186 pour époux un chevalier poitevin du nom de Guy de Lusignan. Ce furent encore, non loin de Jérusalem, vers le nord et s’éloignant de plus en plus de la ville sainte, le comté de Tripoli qui eut pour premier titulaire Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse ; la principauté d’Antioche, d’abord gou vernée par des princes normands de l’Italie méridionale ; et enfin le comté d’Edesse, où Baudouin de Bourcq, qui avait succédé à Baudouin de Boulogne, eut lui-même pour successeur un chevalier du Gâtinais, Josselin de Courtenay.

On ne peut rien citer d’aussi caractéristique que le rayonnement, dès la seconde moitié du xie siècle, de la France et de sa

PHILIPPE Ie1' ET LOUIS VI LE GROS

civilisation sur la plus grande partie de l’Europe et une portion de l’Asie, rayonnement qui, en dehors de la formation de nouveaux états que je vous fais connaître un peu sommairement, s’exerça surtout dans l’ordre intellectuel, au moyen des écoles parisiennes où affluaient déjà des étrangers venus de tous les pays chrétiens de l’Europe, et au moyen de la littérature française qui se répandit, non seulement dans l’Europe latine, germanique et Scandinave, mais encore jusqu’en Islande.

Je me borne à indiquer ces faits, comme un témoignage irrécusable du développement de la civilisation française et de sa force d’expansion, et j’ai hâte de revenir au cœur même du sujet que j’ai entrepris de traiter ici, pour vous parler de Philippe Ier et de son rôle dans la formation territoriale de la France.

Philippe Ie'' fut peut-être le moins batailleur parmi les rois de France du xi° siècle. Cependant il intervint parfois fort résolument, sinon fort heureusement, dans les guerres de son temps, par exemple en Flandre où, à peine âgé de dix-huit ans, il défendit contre Robert le Frison le jeune comte Arnoul II, et où il fut défait en 1071, à la bataille de Casse! qui coûta la vie à son jeune allié. Il eut aussi à défendre sa couronne même, en 1073, contre un baron du pays parisien, le comte Bouchard II de Corbeil qui, au dire de Suger, prenant les armes contre le roi, refusa de recevoir son épée des mains d’un écuyer, disant à sa femme alors présente : « Gentille comtesse, baillez moi joyeusement mon épée, car le comte qui de vos mains la prend vous la rendra aujourd’hui même comme roi couronné » *, pronostic qui ne se vérifia point ; car ce même jour le comte Etienne, de la maison de Blois, tuait d’un coup de lance l’outrecuidant Bouchard. Mais l’activité guerrière des Français, ainsi que je le disais il y a peu d’instants, s’exerçait surtout alors aux dehors, en Angleterre, en Espagne, en Sicile, et en Orient, de sorte que le roi vivait dans une quiétude relative, d’où le sortit un instant, en 1087, un accès décoléré furieuse de Guillaume le Bâtard, suscité par une raillerie de Philippe sur son excessive corpulence. Pour s’en venger, le duc irrité venait d’envahir le Vexin, lorsqu'il mourut au bout de six semaines, d’une blessure causée par l’ardeur farouche dont il avait fait preuve au sac de Mantes.

Cette tranquillité rarement troublée pendant les quarante-huit

1. Suger, Vie de Louis le Gros, chap. xix, éd. Molinier, p. 70.

Page 1