PUISE DE MONTLHÉRY
sous le règne de Louis le Jeune, en 1147, mais dont la possession par le roi ne semble avoir été régularisée que vers 1248 seulement par une transaction intervenue alors entre saint Louis, le plus scrupuleux des monarques, et un chevalier du nom d’Adam Hareng.
On comprend dès lors le danger réel du séjour de Paris pour les premiers rois capétiens. Le roi de France pouvait s’y trouver à la merci des deux chevaliers qui tenaient, l'un le Petit Châtelet en fief de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, l’autre le Grand Châtelet d’un suzerain inconnu qui était peutêtre l’évêque de Paris. Que ces chevaliers s’alliassent aux adversaires de la royauté, ils pouvaient fermer l’accès de la ville au roi absent ou le retenir prisonnier, s’il était venu habiter son palais de la Cité parisienne.
Je vous demande pardon de cette longue digression sur le Parisis et le Paris féodaux du xie siècle. : elle renferme, à mon avis, une conception assez neuve de la question pour que j’aie pu me la permettre. Et maintenant je vais vous dire dans quelles conditions Louis le Gros acquit Montlhéry, le comté de Corbeil et le fief du vicomte de Gàtinais.
C’est dans les premières années de l’association de Louis le Gros au trône de France que se prépara l’annexion de Montlhéry. Il y avait déjà quatre ans environ que Louis portail le litre de roi et qu’on lui avait confirmé la possession du comté de Vexin à titre d'apanage, lorsque, en 1104, Guy Trousseau, seigneur de Montlhéry, qui s’était assez lâchement conduit en Palestine et qui se voyait, pour ce motif, l’objet du mépris général, céda aux désirs et aux conseils des deux rois désireux de se rendre maîtres de Montlhéry en mariant sa fille et unique héritière à Philippe, l’un des fils adultérins du roi Philippe Ier et de Bertrade de Montfort. Je vous ai déjà indiqué tout à l’heure comment, à la prière de son père, le jeune roi Louis assura à son frère Philippe, qui alors ne pouvait guère avoir plus de dix ans, le château de Mantes démembré du comté de Vexin. Guy Trousseau livra aux deux rois le château de Montlhéry pour le gouverner au nom des jeunes époux. Ce fut alors chez les deux princes capétiens une joie comme si, dit Suger, on leur eût arraché une paille de l’œil ou qu’on eût brisé les portes d’une prison où ils auraient été enfermés. Car, ajoute l’historien de Louis VI, j’ai entendu le père, qui
PHILIPPE Ie1' ET LOUIS VI LE GROS
avait eu tant à souffrir de ce château, dire à Louis, son fils : « Allons, beau fils Louis, garde bien cette tour de Montlhéry « qui, en me causant tant de tourments, m’a vieilli avant l’âge « et par laquelle je n’ai jamais pu jouir d’une paix durable ni « d’un véritable repos. Son infidélité entraînait dans sa défec- « tion les sujets les plus fidèles et ceux qui ne l’étaient pas deve- « liaient plus infidèles encore. Elle était le centre de tous les « perfides de près ou de loin et il n’arrivait de désordre que par « elle ou avec son concours. Car, àpartir delà Seine, Montlhéry, « se trouvant entre Corbeil d’une part et Châteaufort à droite, « toutes les fois qu’il survenait quelque conflit, Paris se trou- « vait investi, de sorte qu’il n’y avait plus de communication « possible entre Paris et Orléans, si ce n’est avec une force armée b » Paroles qui expriment bien la situation faite à Paris par les seigneurs de Montlhéry et qui prouvent le bien fondé de ce que je disais, il y a un moment, de la féodalité parisienne.
Mais Montlhéry n’était point encore, à proprement parler, une possession royale. On le vit bien lorsque, en 1109, c’està-dire dans l’année qui suivit la mort de Philippe Ier, Bertrade de Montfort, aidée de ses proches, complota pour renverser Louis le Gros du trône et y placer son fils Philippe, le nouveau seigneur de Montlhéry et de Mantes. Plusieurs fois ajourné devant la cour royale pour y répondre des déprédations commises aux dépens des églises du Vexin, Philippe refusa de comparaître. Le roi s’empara alors de Mantes après un assez long siège et la réunit à son domaine. Effrayés par cet acte d’énergie et craignant pour Montlhéry le sort de Mantes, Bertrade et son frère, Amaury de Montfort, concédèrent ce fief à Hugues de Crécy, cousin germain de Guy Trousseau ; mais cette fois encore Louis prit les devants, se rendit maître de Montlhéry et en donna la seigneurie à Milon de Bray, frère du dernier seigneur, qui le réclamait en vertu de son droit héréditaire. C’est seulement en 1118, après que Milon de Bray eut été assassiné par Hugues de Crécy, que Montlhéry fut enfin joint au domaine de la couronne, en même temps que la châtellenie de Châteaufort située à 18 kilomètres au nord-ouest, confisquée sur le meurtrier de Milon de Bray.
1. Suger, Vie de Louis le Gros, chap. vin, éd. Molinier, p. 18, 19.
SUPRÉMATIE DE l’aUTORITÉ ROYALE
Au cours des événements que je viens de relater brièvement, le comte Eudes de Corbeil était mort en 1112, ne laissant d’autre héritier que son neveu maternelle trop fameux Hugues du Puiset qui était alors prisonnier du roi. Louis le Gros, après avoir inutilement tenté de s’emparer de Corbeil, se résolut à relâcher son prisonnier et à négocier avec lui. Il obtint que Hugues du Puiset renonçât au château de Corbeil et il fut dès lors le paisible possesseur de cette forteresse et de son territoire.
C’est enfin en 1120 que le roi accrut le domaine royal du Gâtinais et de l’Orléanais en achetant de Foulques, vicomte de Gâtinais, Moret, le Châtelet, Boësses, Yèvre et Chambon.
Ces diverses acquisitions consolidèrent le pouvoir royal dans l’Ile-de-France et dans l’Orléanais et, dès lors, le roi de France qui s’attachait à réprimer de toutes parts les excès de ses vassaux, fut un roi digne de ce nom. Louis le Gros ne cessait de courir sus aux barons qui commettaient des abus et, le premier parmi les rois capétiens, il fit, dans ce dessein, de fréquentes chevauchées dans les pays d’outre-Loire où la couronne avait acquis récemment la vicomté de Bourges. En 1108, alors que son père vivait encore, il alla vers les confins sud-ouest du Berry, non loin du comté de la Marche, punir les rapines de Humbaud de Sainte-Sévère qu’il ramena prisonnier à Etampes ; en 1109 ou en 1115, — la date est discutable — il réprimait les excès d’Aimon II, seigneur de Bourbon, qui avait dépossédé son neveu Archambaud ; enfin il fit en Auvergne, en 1 122 et en 1126, deux expéditions contre un puissant vassal du duc d’Aquitaine, le comte d’Auvergne qui opprimait l’église de Clermont.
A la fin de son règne, l’autorité royale était plus puissante et plus respectée qu’elle ne l’avait jamais été. « Quand Dieu, dit un trouvère qui composa vers 1130, croit-on, la chanson de geste du Coronement Looijs, eslist nonante et nuef reiames, lot le meillor torna en doce France » et, ajoute-t-il :
Reis qui de France porte corone d’or Prodom doit estre et vaillanz de son cors ;
Et s’il est om qui li face nul tort Ne doit guarir ne a plain ne a bos De ci qu’il l’ait o récréant o mort :
S einsi nel fait, dont pert France son los,
Ce dist l’estoire, coronez est a tort.
USITÉ FR \NCAISE
PHILIPPE Ier ET LOUIS VI LE GROS
Tel était, au milieu du xne siècle, l'idéal de la royauté française, idéal qu’avait réalisé Louis le Gros. Au fréquent contact de leur souverain, sous l’impulsion de sa singulière activité, les diverses parties du royaume gagnèrent en cohésion et en solidarité. La France sentit qu’elle était une nation, et l’empereur Henri V put le comprendre lorsque, en 1125, elle se leva presque tout entière, frémissante et armée, à la menace d’une invasion allemande.