PHILIPPE AUGUSTE, LE PLUS GRAND OUVRIER DE LUNITÉ FRANÇAISE
Les annexions que je viens de rappeler, pour importantes qu’elles soient, ne sont cependant que la moindre partie de celles que réalisa Philippe Auguste. C’est la lutte que ce monarque soutint contre la maison royale d’Angleterre qui lui valut ses plus brillantes conquêtes.
Le jeune roi Henri Court-Mantel, fils aîné de Henri II d’Angleterre, mourut le 11 juin 1183, sans laisser d’enfant de Marguerite de France. La dot de cette princesse, le Vexin normand avec Gisors, son chef-lieu, devait faire légalement retour à la couronne de France. Il n’en fut rien toutefois, le roi Henri II ne voulant à aucun prix abandonner ce pays qu’avaient possédé tous ses prédécesseurs les ducs de Normandie. Une autre sœur de Philippe Auguste résidait d’ailleurs à la cour anglo-normande en qualité de fiancée de Richard Cœur-de-Lion, l’un des fils survivants de Henri IL Philippe Auguste temporisa, le Vexin normand devant, dans son esprit, former la dot d’Alix de France, comme il avait précédemment constitué celle de Marguerite ; mais Henri II retardait la conclusion du mariage sous mille prétextes, en réalité, dit-on, parce que, ayant séduit la jeune princesse confiée à sa garde, il ne pouvait plus la marier à son fils.
Ap rès de nombreux pourparlers, Philippe Auguste se décida, en 1187, à porter la guerre dans les fiefs de l’ennemi héréditaire, et choisissant de préférence les pays aquitains que Louis le Jeune — nous ne savons trop en vertu de quel droit — avait réclamés avec tant d’insistance au roi anglo-normand, il réunit une armée à Bourges, envahit le Berry et s’empara de Graçay et d’Issoudun. Il assiégeait Châteauroux lorsque, sur la prière de Richard, il accorda à ses ennemis une trêve de deux ans, durant laquelle il garda, à titre de garantie, la ville et la châtellenie d’Issoudun. L’année suivante, 1188, sous prétexte de l’attaque dirigée par Richard contre le comte de Toulouse, Raymond V, vassal de la couronne de France, Philippe porta de nouveau la guerre en Berry avant l’expiration de la trêve : cette fois il emporta Châteauroux et plusieurs autres forteresses du Berry. Enfin, après de nouvelles trêves, la guerre recommença derechef, et Philippe, qui avait alors Richard pour allié, enleva avec son aide le Mans et
AUVERGNE, 1SS0UDUN, GRAÇAY
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Tours à Henri II. Ce vieux roi, à qui le sort faisait si cruellement expier les prospérités de sa jeunesse, se vit réduit à solliciter humblement la paix et vint trouver Philippe entre Azay-le- Rideau et Tours. Là le jeune vainqueur exigea, entre autres choses, que Henri II renonçât à toute suzeraineté sur le vaste comté d’Auvergne, qui répondait à plus de deux de nos départements actuels, ainsi que sur les châtellenies berrichonnes d’Issoudun et de Graçay : il rendit Châteauroux, chef-lieu du plus important des fiefs compris dans le diocèse de Bourges, mais en stipulant une indemnité de 20.000 marcs d’argent — que Richard porta peu après à 24.000 — pour les dépenses qu’il avait faites dans cette forteresse, et il abandonna ses autres conquêtesà Richard. Un mois plus tard, Henri II expirait de douleur à Chinon, le 14 juillet 1189, à l’âge de cinquante-six ans.
Posséder l’Auvergne et les fiefs berrichons de Graçay et d’Issoudun enlevés à la suzeraineté anglo-normande, c’était pour Philippe Auguste réaliser la plus grande partie des espérances exprimées par son père à l’entrevue de Graçay, et le roi d’Angleterre avait vécu assez longtemps pour assister et pour consentir à cette mutilation, la première qu’ait subie d’ailleurs le vaste fief qu’il tenait du roi de France.
La participation de Philippe Auguste et de Richard Cœur-de- Lion àla troisième croisade donna un 'moment de répit aux provinces anglaises de France. Cependant un nouveau traité intervint entre les deux rois en mars 1191, alors qu’ils séjournaient à Messine : par ce traité Philippe déliait Richard de l’obligation d’épouser la malheureuse Alix de France et, en lui permettant d’épouser Béreng'ère de Navarre, lui assurait, ainsi qu’aux enfants mâles qui pouvaient naître de son mariage, la possession du Vexin normand ; mais ce territoire devait faire retour à la couronne de France au cas où Richard mourrait sans postérité légitime.
De retour en France et tandis que Richard était retenu prisonnier en Allemagne, Philippe Auguste tenta de remédier par les armes à ce traité auquel il n’avait consenti qu’à son corps défendant. Il ne fut pas, je regrette d’avoir à le dire, difficile dans le choix des moyens et, s’alliant à l’infâme Jean-sans-Terre, frère du roi captif, il se rendit, en 1193, maître de Gisors et réduisit tout le Vexin normand ; en janvier 1191, il signait avec Jean une convention attribuant à la couronne de France une partie de la Normandie et de la Touraine ainsique la mouvance directe de plu-
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sieurs fiels qui, auparavant, étaient tenus du roi d’Angleterre. Mais cet arrangement n’eut pas de suites ; car le roi Richard redevenu libre remit les choses en état, et ce fut seulement en janvier 1196 qu’un nouveau traité conclu entre les deux roix rivaux donna enfin quelque satisfaction au roi de France, en restituant à sa couronne le Vexin normand auquel on joignit la châtellenie de Neufmarché, au nord de Gisors, ainsi que les châtellenies de Gaillon, de Vernon, de Pacy, d’Ivry et de Nonancourt, sur les confins orientaux et méridionaux de l’Evrecin auquel appartenaient ces châtellenies ducales de la Normandie qui venaient grossir le domaine royal de France. Ce traité, qui confirmait aussi la cession du fief d’Auvergne, stipulait, d’autre part, le retour au roi d’Angleterre, c’est-à-dire au duché de Guyenne, des fiefs berrichons d’Issoudun, de Graçay et autres, convention qui constituait un léger mouvement de recul dans l’extension du pouvoir royal en Guyenne ; mais l’acquisition directe des domaines du Vexin normand méritait bien que Philippe fît quelques concessions à Richard.
Ce traité fut le dernier que le roi de France conclut avec Richard, qui succomba, le 6 avril 1199, à une blessure reçue au siège de Chalus en Limousin. Richard mort, la couronne d’Angleterre et les possessions continentales des Plantegenèts passèrent à Jean-sans-Terre, le plus jeune des fils de Henri II, au détriment d’Arthur de Bretagne, héritier légitime de Richard comme représentant de son père, Geoffroy, dont les droits furent soutenus par Philippe Auguste. Celui-ci, après avoir envahi la Normandie et s’ètre rendu maître d’Evreux, accorda la paix à Jean-sans-Terre. Le traité du Goulet conclu en mai 1200 laissait au roi de France le comté d’Evreux qu’entouraient, vers l’est et le sud-est, les châtellenies évrecines de Gaillon, de Vernon, de Pacy, d’Ivry et de Nonancourt unies à la couronne depuis déjà cinq années : par ces mots 1 e comté dEvreux, il ne faut pas entendre la mouvance de ce comté possédé jusque-là par des comtes particuliers, vassaux du duc de Normandie, mais le domaine utile même que le dernier des comtes d’Evreux, Amaury de Montfort, comte de Glocester en Angleterre, abandonnait à son vainqueur. Il fut convenu en outre que l’héritier présomptif du trône de France, le futur Louis VIII, épouserait Blanche de Castille, nièce maternelle de Jean-sans-Terre, Blanche de Castille à laquelle son oncle donnait en dot les fiefs d’Issoudun et de Graçay, déjà démembrés