FIXITÉ DE LA DYNASTIE
Si le mode de succession au trône de France n’a pas été fixé avant 1316, c’est uniquement, vous le voyez, parce que Hugues Capet et ses dix premiers successeurs ont eu cette chance providentielle d’avoir toujours un héritier direct, c’est-à-dire un fils, pour leur succéder. Si cet héritier direct avait fait défaut avant que la dynastie eût pris aussi complètement racine, l’existence de la France ou du moins son unité, sa grandeur, son influence dans le monde, pouvaient être mises en question. Une princesse, héritière du roi son père, eût pu porter la couronne dans une autre maison, au détriment de la maison de France, et cette hypothèse n’est pas inadmissible pour une époque où l’on voit une reine de France d’origine étrangère, Blanche de Castille, gouverner l’Etat français au nom de son fils mineur, de 1226 à 1236, et plus tard, au nom de son fils absent, de 1248 à 1252 : un tel événement, s'il s’était produit, pouvait être l’origine de complications pleines de menaces pour le pays.
La dynastie capétienne a eu, en outre, cette heureuse chance d’échapper à deux grands dangers auxquels n’ont pu se soustraire les dynasties voisines ou, tout au moins, les grandes familles féodales. Je veux parler de l’exclusion du fils aîné pour cause d’incapacité et de l’exclusion des enfants mâles du fils aîné, au cas où celui ci serait mort avant le roi son père.
L’exclusion du fils aîné pour cause- d incapacité était admise en France dans les dynasties féodales, comme le prouve, en dehors du cas contesté d’Eudes l’Insensé, fils d'Herbert IV, comte de Vermandois et de Valois, le cas incontestable de Guillaume, fils aîné du comte Etienne de Blois et d’Alix de Normandie, que sa faiblesse intellectuelle fit exclure, vers 1110, des comtés de Blois, de Chartres et de Meaux, au profit de son frère cadet ThibaudIVque l’histoire a surnommé le Grand. Ce Guillaume, ayant épousé l’héritière de l’ancienne maison de Sully ( sur- Loire), devint la souche de la nouvelle maison de ce nom qui n’eut jamais la moindre part à l'héritage de la puissante maison de Blois-Champagne, dont elle constituait en réalité la branche aînée. Certains chroniqueurs duxiie et du xme siècle prétendent que Henri Ier, au xie siècle, et Louis VII, au xne, auraient été préférés pour la succession royale, quoique plus jeunes, celui-ci à son frère Robert, chef de la maison comtale de Dreux, celuilà à son frère Eudes, exclus du trône en raison de leur peu d’intelligence. Bien qu’en l’espèce ces chroniqueurs fussent mal
IO
LES FACTEURS DE l’uNITÉ FRANÇAISE
in formés ail sujet de faits remontant déjà à un siècle, ou peut induire de leurs récits que le cas d’exclusion dont ils parlent était alors généralement admis en France.
Au xic et au xitc siècle, c’est-à-dire dans un temps de gouvernement tout personnel, il était moins naturel de placer sur le trône un prince fou ou incapable qu’il n’était facile, à la fin du xivc, d’y conserverie malheureux Charles VI, qu’il ne l’est aujourd’hui, en Bavière, d’y admettre le malheureux roi Otton qui, d’ailleurs, en qualité du roi constitutionnel, règne, mais ne gouverne pas. On peut citer néanmoins, pour un royaume voisin de la France, un cas d’exclusion qui date seulement d’un siècle, celui du fils aîné de Charles III, roi d’Espagne, l’infant Don Philippe, auquel son idiotie fit refuser le titre de prince des Asturies, porté depuis 1388 par l’héritier présomptif du trône d'Espagne, et qui traîna durant trente années une existence effacée et douloureuse.
L’exclusion des enfants mâles du fils aîné, au cas où celui-ci mourait avant le roi son père, était alors admise généralement, au moins dans un certain nombre de dynasties féodales,' parce que la représentation n’était pas encore partout acceptée, même en ligne directe. Le Nain de Tillemont, qui composa, il y a deux siècles, une savante histoire du roi saint Louis, signale, en deux actes de ce monarque relatifs à la constitution de l’apanage de son fils aîné Philippe le Hardi qui lui succéda sur le trône, certaines circonstances de nature à faire supposer que les enfants mâles de Philippe le Hardi n’auraient pas été appelés à la succession au trône, si leur père n’avait pas survécu au roi leur aïeul. Le fait est douteux, mais ce qui n’est point contestable, c’est que des petitsfils maternels de saint Louis, les infants de la Cerda, furent victimes de la mort prématurée de leur père l’infant Don Ferdinand de Castille, et qu’après la mort du roi de Castille Alphonse X, arrivée en 1284, le trône qui, suivant l’usage des temps modernes, aurait été dévolu à l’aîné d’entre eux, fut occupé à leur détriment par Don Sanche IV, frère puîné de leur père. Ce qui n’est pas moins certain et ce qui a peut-être plus d’importance, c’est qu’en un grand fief français, dont le chef-lieu est situé à moins de cinquante lieues de Paris, un prince de la maison de France, un arrière-petit-neveu de saintLouis qui, selon les lois d’un âge postérieur, fût devenu le chef incontesté de la maison d’Artois, c’est (jue ce prince, Robert d’Artois, fut, en 1302, à la suite de la mort du comte Robert II. tué à Courtrai, exclu de la succession au comté