HONNÊTETÉ DES CAPÉTIENS
d’Artois, et cela par l’unique raison que, quatre années auparavant, il avait eu le malheur de perdre son père, Philippe d’Artois, seigneur de Conches, l’unique fils de Robert II. Et, curieuse conséquence de cette exclusion motivée sur ce que la représentation n’était pas admise, la fille du comte défunt, Mahaut, épouse du comte de Bourgogne Otton IV, fut préférée à son neveu, de sorte que, dans un royaume où la loi salique excluant les femmes de la succession au trône allait recevoir trois applications successives à la mort de chacun des trois fils de Philippe le Bel, un grand fief, qui avait été détaché du domaine royal en 1237 pour être donné en apanage à un fils de France, échut à une femme, alors que la postérité masculine du dernier comte ne faisait pas défaut. Si pareil cas se fût présenté dans l’histoire de la lignée des Capétiens directs, il en serait inévitablement résulté, comme cela arriva en Espagne par l’exclusion des infants de la Cerda, en France par celle de Robert d’Artois, des compétitions qui eussent pu faire courir à la nationalité française les plus graves dangers.
Le triomphe de ce droit successoral qui, lentement formulé et établi, devait assurer la puissance royale et, par suite, le maintien ainsi que le développement de l’unité, ce triomphe n’aurait pas sans doute permis d’atteindre ces résultats cependant si désirables, si la maison royale de France ne s’était distinguée, entre toutes les maisons royales du monde chrétien, par la scrupuleuse honnêteté, non seulement de ses chefs dont quelques-uns furent considérés comme des saints, — Robert II, Louis VII et Louis IX, — mais aussi parcelle de la plupart des princes des fleurs de lis, comme on appelait, au xiveet au xve siècle, les princes issus des branches collatérales de la dynastie capétienne. Sans doute, on peut citer parmi les chefs de la maison de France, c’est-à-dire parmi nos rois, quelques princes, pour lesquels le but à atteindre légitimait les moyens employés : je veux parler de Philippe le Bel et de Louis XI. On peut citer, parmi les collatéraux de la maison de F rance, de fâcheuses exceptions à cette loi historique qui fit des princes apanagés les plus fidèles et les plus dévoués auxiliaires de la politique royale et de la politique française, et deux exemples fameux — le roi de Navarre Charles le Mauvais pour le milieu du xive siècle, le duc de Bourgogne Jean Sans-Peur pour le commencement du xve siècle — se présentent aussitôt à la pensée. Mais ce ne sont là, je le répète, que des exceptions, et, je me hâte de le dire, des exceptions qui résultèrent de la situation particulière
LES FACTEURS DE l’uNITÉ FRANÇAISE
de princes auxquels la nature avait départi de fort mauvais instincts. Le roi de Navarre Charles le Mauvais, qui conspira d’abord contre son beau-père le roi Jean, puis contre son beau-frère le roi Charles V, et qui fut l’un des auxiliaires de la politique anglaise dans la première moitié de la guerre de Cent Ans, appartenait à la branche d’Evreux, issue du troisième fils du roi Philippe le Hardi ; mais il était l’une des principales victimes de la loi salique, puisqu’il avait pour mère cette fille du roi Louis Hutin, au détriment de laquelle la loi salique reçut sa première application. Charles de Navarre avait, comme on le voit, des motifs spéciaux de mauvais vouloir à l’égard de la maison de Valois, que les applications successives d’une loi innovée depuis peu avaient placée sur un trône dont la législation de la plupart des pays chrétiens lui eût assuré la possession. Quant à Jean Sans- Peur, le duc de Bourgogne, ses instincts pervers s’étaient développés au cours de cette lutte d’influence qui se prolongea, pendant toute la durée du règne de Charles VI, entre la maison d’Orléans et celle de Bourgogne. Ce fut alors que la France vit, pour la première fois, un membre de la maison royale tomber victime des embûches d’un autre membre de cette maison ; mais l’assassinat du duc d’Orléans, en 1407, par son cousin germain le duc de Bourgogne, assassinat qui, douze ans plus tard, eut pour conséquence presque fatale le meurtre du duc de Bourgogne par des fauteurs du parti orléaniste, n’a point implanté dans nos discordes civiles cette barbarie des mœurs politiques si habituelle en Italie à la fin du moyen âge et au début de la Renaissance, cette barbarie des mœurs politiques qui fait de l’histoire de l’Angleterre, à la même époque, une des histoires les plus sanglantes entre toutes celles des nations chrétiennes.
Les rois capétiens de la branche directe furent en général de fort honnêtes gens, et ils le furent aussi bien au point de vue privé qu’au point de vue public. Sauf Philippe Ier qui scandalisa ses contemporains par son union adultère avecBertrade de Montfort qu’il avait enlevée au comte d’Anjou, et Philippe Auguste qui, au lendemain même de son mariage avec Ingeburge de Danemark, répudia sa nouvelle épouse, les successeurs de Hugues Capet semblent donner l’exemple des vertus conjugales, et on ne leur connaît point, comme à tant de rois mérovingiens et carolingiens, d’enfants adultérins. Seuls parmi eux, Louis le Gros et Louis Hutin ont l’un et l’autre une fille naturelle ;