INAUGURATION DES APANAGES
mariait à un puissant vassal. Vous avez vu par exemple Adèle, fille du roi Robert, recevoir Corbie de son frère Henri Iei lorsqu’il la maria au comte de Flandre; Constance, fille de Philippe Ier, apporter Attigny à son fiancé, le comte de Troyes ; Marguerite, fille de Louis VII, dotée du Vexin Normand quand on la maria avec l’aîné des fils du roi Henri II d’Angleterre ; enfin Alix, sœur de Philippe Auguste, gratifiée de Saint-Riquier lors de son mariage avec le comte dePonthieu.
Mais, par son testament, Louis VIII inaugura l’ère des grands apanages territoriaux pour les fils de France ; et ce nouveau système que justifiait assez le prodigieux accroissement du domaine royal, ne fut pas en somme autrement préjudiciable à la royauté française, surtout après qu’une expérience d’un demi-siècle eut montré la nécessité de protéger la couronne au moyen d’une clause de réversion à défaut d’héritiers mâles, clause qui d’ailleurs était le corollaire indispensable de l’établissement de la loi salique pour la succession au trône.
Lorsque Louis VIII rédigea son testament en juin 1225, il avait alors cinq fils vivants ; il en eut bientôt un sixième et tous six lui survécurent. Il décida que trois seulement de ses fils cadets recevraient un apanage ; quant au suivant et à ceux qui pourraient naître, il ne leur laissa rien et ordonna qu’ils seraient clercs. En conséquence, il laissa au second de ses fils, qu’il ne désigne pas nommément, la terre d’Artois, son héritage maternel qu’il avait gouverné de 1209 à 1223 avant son avènement au trône ; au troisième, qu’il ne désigne pas non plus autrement, il attribua l’Anjou et le Maine ; enfin le quatrième devait recevoir le Poitou et l’Auvergne. Sauf la Normandie, que le testament royal réservait nommément à l’héritier du trône, etla Touraine, c’était l’aliénation — à la vérité, en faveur de fils de France — de toutes les conquêtes de Philippe Auguste et d’une partie de celles de Louis VIII, ainsi que du patrimoine propre que ce dernier prince avait du chef de sa mère, Isabelle de Hainaut. Louis VIII agissait ainsi en excellent père de famille; mais il inaugurait le système desgrands apanages qui, alors qu’il 11’était pas atténué, comme il le fut un siècle plus tard, par une clause de réversion en cas de défaut d’héritiers masculins, pouvait faire craindre un moment d’arrêt dans le développement de la puissance royale et dans la formation de l’unité française.
Mais — je me hâte de le dire — le testament de Louis VIII ne
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fut pas autrement nuisible à la couronne ; et cependant il fut exécuté dans toute sa rigueur lorsque chacun des princes eut atteint sa majorité, alors fixée à la vingt et unième année. J’ai dit « dans toute sa rigueur », car, bien que le troisième fils de Louis VIII et de Blanche de Castille fût décédé dans un âge encore tendre, l’Anjou et le Maine, qui devaientlui être attribués, ne furent cependant pas attachés définitivement à la couronne : ils servirent d’apanage au plus jeune des frères de saint Louis, à Charles que l’histoire appelle Charles d’Anjou et qui, aux termes du testament paternel, aurait dû embrasser la carrière écclésiastique. Charles fut donc substitué à Jean, heureuse substitution puisqu’elle donna à la dynastie capétienne un vaillant homme de guerre qui répandit au loin l’honneur du nom français, et auquel notre pays doit l’expansion de l’influence française dans l’Italie méridionale qu’il conquit, en 1265, sur les derniers princes de l’impériale maison de Hohenstaufen.
Le testament de Louis VIII reçut donc toute son application en ce qui touche la constitution des apanages destinés aux trois frères de saint Louis. Le second fils de Louis VIII entra, en 1237, en possession de l’Artois ; le troisième, Alphonse, reçut, çn 1241 , l’investiture du Poitou et de l’Auvergne ; enfin le quatrième, Charles, devint comte d’Anjou en 1246.
Mais avant d’achevercette leçon, je ne crois pas inutile de vous dire en quoi consistaient réellement les trois comtés d’Artois, d’Anjou et de Poitou qui furent détachés du domaine en exécution du testament de Louis VIII.
Le comté d’Artois répondait à peu près à notre département du Pas-de-Calais, auquel on a depuis rattaché la châtellenie royale de Montreuil-sur-Mer étrangère de tout temps à l’Artois. Le domaine royal de Louis VIII, et par suite le domaine des premiers comtes de la maison de France, y était formé des châtellenies d’Arras, de Bapaume, d’Aire, de Saint-Omer, de Lens et de Hesdin. Le comté de Boulogne, le comté de Saint-Pol (St-Pol-en-Ternois) et celui de Guines auquel était dès lors unie l’importante seigneurie d’Ardres, relevaient du comté d’Artois qui, vous ne l’avez pas oublié, constituait la dot promise, en 1180, à Isabelle de Hainaut, première femme de Philippe Auguste.
Le comté de Poitiers, — c’est le nom sous lequel on désignait au xme et dans la première moitié du xiv° siècle le Poitou féodal — le comté de Poitiers et la terre d’Auvergne — je me sers aussi
COMTÉS DE POITIERS, DE LA MARCHE ET d’aNJOU
pour cette province de l’appellation officielle usitée à l’époque dont je parle — le comté de Poitiers et la terre d’Auvergneétaient beaucoup plus étendus que le comté d’Artois puisqu’ils répondaient à plus de sept de nos départements actuels : ceux de la Vendée, des Deux-Sèvres, de la Vienne, de la Charente-Inférieure, de la Creuse, du Puy-de-Dôme et du Cantal, auxquels il faut joindre d’importantes fractions de la Haute-Vienne et de l’Indre. Les châteaux comtaux aussi y étaient plus nombreux qu’en Artois, mais sans doute aussi leurs revenus étaient moindres. Poitiers, Cherveux, Fontenay-le-Comte, Montmorillon, Montreuil-Bonnin, Niort, Prahecq, Saint-Savin et Sanxay étaient, au temps d’Alphonse, les chefs-lieux des prévôtés comtales du Poitou ; Saintes, Benon, Coulons, Marennes, la Rochelle, Saint-Jean-d’Angely et Tonnay-Boutonne, les chefs-lieux des prévôtés comtales de Saintonge ; Riom, Auzon, Breuil, Brioude, Bulhon, Cébazat, Châteauneuf, Chàtelguyon, Corn, Ennezat, Goutières, Langeac,Langy, Le Mas, Montel-Degelat, Monton, Nonnette, Paluel, Pionsat, Pont-du- Château, Puyroger, Ris, Roche d’Agout, Saint-Pourçain, Tournoël et Vichy, les sièges des baylies comtales d’Auvergne ; et le revenu de la plupart de ces domaines, situés dans un pays de montagnes, était fort modique.
Le c'omté de la Marche, le comté d’Auvergne, c’est-à-dire les possessions de l’héritier des anciens comtes, dont Vic-le-Comte était le chef-lieu, les domaines du comte-dauphin d’Auvergne, les vicomtés de Thouars, de Châtellerault et d’Aulnaj' en Poitou, celles deThiers etdeCarlaten Auvergne, les baronnies poitevines de Talmont, de Mauléon, de Parthenay etdeLusignan, ainsi quela baronnie de Combrailleset celle de Livradois en Auvergne, étaient au nombre des principaux fiefs mouvants du nouveau comté de Poitiers, dont le temporel de l’évêché de Clermont et, par conséquent, la ville de Clermont-Ferrand demeuraient indépendants.
Le comté d’Anjou, formé de l’Anjou et du Maine, comprenait en dehors des trois départements de la Mayenne, de la Sarthe et de Maine-et-Loire quelques fractions de ceux de Loir-et-Cher, d’Indre-et-Loire et de la Vienne. Il ne comptait que six châtellenies comtales, mais c’étaient de belles et riches châtellenies : Angers, Baugé, Beaufort, Loudun, Le Mans etSaumur; les plus importantes baronnies de son ressort étaient le comté de Vendôme, la vicomté de Beaumont et les seigneuries de Mayenne, de Laval et de Craon.
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Si l’on se place au strict point de vue de la royauté capétienne, il est certain que la constitution de ces trois apanages fut un grand sacrifice ; mais, je le répète, ce sacrifice ne fut nullement préjudiciable au développement de la puissance royale. Sous le gouvernement des trois frères de saint Louis, auxiliaires dévoués de la royauté, les sentiments français de leurs sujets s’accentuaient tous les jours. Quant au domaine de la couronne, loin de péricliter, il devait suivre encore, durant plusieurs générations, une marche constamment ascendante.
IXe LEÇON
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Régence de Blanche de Castille. — Traité de 1234 qui fait entrer la Bretagne dans la famille française et par lequel Pierre Mauclerc cède à la couronne Saint-James de Beuvron, Belléme et la Perrière. — Fin de la guerre des Albigeois: traité de 1229, annexion du duché de Narbonne, dont sont formées les sénéchaussées de Beaucaire et de Carcassonne, et, plus tard, des vicomtés de Grèzes et de Saint-Antonin ; mariage de Jeanne, héritière de Toulouse, avec un frère du roi. — Vente de la mouvance des comtés de Blois.de Chartres et de Sancerre et de la vicomté de Châteaudun par Thibaut IV, comte de Champagne.
Règne personnel de saint Louis. — Sa conscience scrupuleuse. — Ses frères prennent possession de leurs apanages. — Le comte de la Marche doit céder k Alphonse de Poitiers, outre l’Aunis, les châtellenies de Saintes, Montreuil- Bonnin, Fontenay l’Abattu, Prahecq, Tonnay-Boutonne et la mouvance de Civray, Vouvent, Mervent, Taillebourg et Pons. — Le comte de Toulouse doit céder au roi la mouvance du comté de Foix. — Saint Louis régularise la possession des vicomtés de Carcassonne, Béziers et Albi, et du comté du Perche, — Traité de Corbeil avec l’Aragon (1258), par lequel le roi d’Aragon donne sa fille à Philippe le Hardi et ne garde en France que la suzeraineté de Mont- -pellier et de Carlat en Auvergne. — Traité de Paris avec l’Angleterre (1258) restituant au roi de France la suzeraineté effective du duché de Guyenne, mais cédant au roi d’Angleterre, sous d’importantes réserves, ce que le roi de France possédait dans les diocèses de Limoges, de Cahors et de Périgueux.
Acquisition du comté de Mâcon, des comtés de Clermont-en-Beauvaisis et de Mortain, et de la châtellenie de Domfront à la mort de la veuve de Philippe Hurepel.
Apanages des fils de saint Louis : Jean Tristan reçoit le Valois qui, à sa mort, fera retour à la couronne ; Pierre, les comtés d’Alençon et du Perche ; Robert, le comté de Clermont-en-Beauvaisis. — Mariage de Pierre avec l’héritière des comtés de Blois et Chartres, et de Robert avec celle de la seigneurie de Bourbon. — Saint Louis et l’unité française.
Lorsque la mort enleva Louis VIII à Montpensier, au mois de novembre 1226, l’aîné de ses fils, celui qui devait si bien mériter le nom de saint Louis, n’avait alors que douze ans, et comme il n’était pas encore en âge de gouverner, la régence du royaume
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et la tutelle du roi furent confiées à sa mère Blanche de Castille, jusqu’à ce qu’il eût atteint sa majorité qui, en ce temps, était fixée à vingt et un ans, contrairement à l’usage suivi au siècle précédent où l’on devenait majeur à quatorze ans, comme le prouve d’ailleurs l’exemple de Philippe Auguste.
Blanche de Castille était une femme d’une rare énergie et cette énergie, dont elle avait donné des preuves, dès le règne de Philippe Auguste, dans la lutte de son mari contre Jean-sans-Terre pour la couronne d’Angleterre, lui devint surtout nécessaire lorsque la mort de Louis VIII l’eut laissée seule avec un fils mineur en présence des barons français et que, femme et, qui plus est, étrangère, elle eut à maintenir les prérogatives de la royauté au point où les avait élevées Philippe Auguste. Sa conduite, alors et durant toute la minorité de saint Louis, ne servit pas seulement à affermir l’autorité du jeune roi : elle lui apprit comment, devenu majeur, il en devrait user lui-même pour se faire respecter pour le plus grand bien de tout le royaume.
Je n’ai pas à entrer dans le détail des événements politiques qui signalèrent les neuf années de la régence de Blanche : je me bornerai à parler des faits qui se rapportent à la formation de l’unité française et à la composition du domaine royal, faits qui, pour cette période, sont la lutte contre Pierre Mauclerc et le traité de 1229 qui mit fin à la question albigeoise.
Pierre de Dreux, autrement dit Pierre Mauclerc, était cet arrière-petit-fils de Louis le Gros, ce neveu à la mode de Bretagne de Philippe Auguste à qui ce dernier monarque avait fait épouser en 1212 Alix de Thouars, sœur utérine du malheureux comte Arthur et héritière du comté de Bretagne. Avant le mariage, Philippe Auguste — je l’ai déjà dit — exigea de Pierre qu’il lui ferait l’hommage lige et qu’il recevrait les hommages des barons bretons avec cette clause « sauf la fidélité due au roi de France notre sire ». Pierre qui, depuis la mort de sa femme, arrivée en 1221, ne gouvernait plus la Bretagne qu’en qualité de tuteur de son fils en bas âge, garda pendant tout le règne de Philippe Auguste d’abord et pendant le court passage de Louis VIII sur le trône, la fidélité promise à son suzerain et à son bienfaiteur ; mais la minorité de Louis IX lui parut une occasion favorable de secouer le joug et il devint l’âme de toutes les ligues baronniales qui se formèrent contre Blanche de Castille. Une première coalition forte de l’appui de Richard de