RÈGNE PERSONNEL DE SAINT LOUIS
l’Aunis avait été donné, dans des circonstances qu’il serait trop long de rappeler ici, à Hugues de Lusignan, comte de la Marche et d’Angoulème, second mari de la reine Isabelle, mère du roi Henri III d’Angleterre. Le comte de la Marche avait d’abord renoncé à cette donation, mais la comtesse Isabelle, — ou la reine comme on l’appelait encore, — Femme violente et hautaine, l’excita à la révolte contre le roi de France; une alliance fut conclue entre le comte de la Marche et divers barons poitevins, d’une part, le roi d’Angleterre et ses vassaux de Guyenne, d’autre part. Le comte de Toulouse Raymond VII, désireux de déchirer le traité de 1229 si favorable aux intérêts de la maison de France, adhéra à la conjuration.
Certes nul plus que saint Louis n’aima, ne désira la paix ; mais jamais on ne le vit reculer lorsque son honneur de monarque exigea qu’il fît la guerre. Les hostilités s’ouvrirent donc bientôt, mais elles ne durèrent guère que trois mois, et se terminèrent, le 22 juillet 1242, par la victoire de Taillebourg' que le jeune roi remporta sur l’armée anglo-poitevine. Le comte de la Marche, abandonné par son beau-lils Henri III. qui se retira à Bordeaux, comprit qu’il n’avait plus qu’à se soumettre. Il implora le pardon du roi et l’obtint, mais, outre l’Aunis, il lui fallut renoncer aux domaines que saint Louis venait de conquérir et qui vinrent naturellement grossir l'apanage d’Alphonse : il abandonna Saintes et la châtellenie de Saintes, dont sa femme jouissait à titre de douaire depuis la mort du roi Jean-sans-Terre, son premier mari, les châtellenies poitevines ou saintongeaises de Montreuil-Bonnin, de Fontenay-l’Abattu, de Saint-Gelais, de Prahecq et de Tonnay-Boutonne, ainsi que la mouvance de Civray (aujourd’hui chef-lieu d’arrondissement de la Vienne), de Vouvenl et de Mervent (Deux-Sèvres), de Taillebourg, de Pons en Saintonge (Charente-Inférieure), etc.
Pendant que le comte de la Marche se faisait battre en Saintonge, le comte de Toulouse envahissait le Languedoc royal et prenait le titre de duc de Narbonne. Mais, livré à lui-même, il ne put tenir longtemps contre une armée royale qui, commandée par Imbert de Beaujeu et l’évêque de Clermont, avait envahi l’Agenais et le Quercy. Menacé d’une nouvelle croisade, il s’estima heureux d’obtenir la paix après quelques semaines d’hostilités ; il perdit, à cette équipée, la suzeraineté du comte de Foix qui fut dès lors au nombre des vassaux directs de la couronne.
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Il ne parait pas que le roi ait été, depuis 1242, troublé dans la possession du Bas-Languedoc. Raymond Trencavel, fils du dernier vicomte de Carcassonne et de Béziers et l’un des alliés de Raymond VII dans sa malheureuse campagne de 1242, abandonna même au roi, en 1247, les droits évidents qu’il avait sur les vicomtés de Carcassonne, de Béziers et d’Albi, ainsi que sur toutes les terres qu’avaient possédées ses ancêtres. Dès lors la conscience du saint roi fut tranquille à ce sujet.
Louis IX conclut, dix années plus tard, en juin 1257, un autre traité qui mit sa conscience en repos au sujet du comté du Perche réuni à la couronne par Louis VIII en 1226 et dont une partie, les châtellenies de Bellême et de la Perrière, avait été un instant, de 1227 à 1229, abandonnée au comte de Bretagne Pierre Mauclerc. Jacques de Château-Gontier, parent des derniers comtes, et qui avait déjà eu pour sa part la châtellenie de Nogent-le-Rotrou, reçut encore cette fois 300 livrées de terre, c’est-à-dire 300 livres de rente en fonds de terre, moyennant lesquelles il renonça à toutes ses prétentions.
Raymond Trencavel et Jacques de Château-Gontier satisfaits, ce n’était pas encore le calme pour la conscience royale. D’autres querelles plus graves menaçaient non seulement la tranquillité du chrétien, mais celle du pasteur de peuples. De graves dissentiments subsistaient depuis longtemps avec le roi d’Aragon, d’une part, avec le roi d’Angleterre, d’autre part.
Le différend avec la couronne d’Aragon portait tout entier sur le Languedoc et sur la Catalogne. Saint Louis prétendait, et à juste titre, que les comtés de Roussillon, de Barcelone, ainsi que les autres comtés de Catalogne, faisaient partie du royaume de France et relevaient de sa couronne. En effet la suzeraineté de ses ancêtres avait été reconnue, dans ces divers pays représentant l’ancien comté des Marches d'Espagne, jusque vers la fin du règne de Louis le Jeune et, ainsi que je l’ai déjà dit, c’est l’avènement du comte de Barcelone au trône d’Aragon qui, en réalité, brisa le lien féodal unissant jadis la Catalogne au royaume capétien. Le roi d’Aragon avait, d’autre part, des prétentions sur le comté de Carcassonne, le Razès, le Lauraguais (contrée dont Castelnaudary est depuis longtemps la ville principale), le Termenés, la vicomté de Béziers, le Minervois, le pays d’Agde, l’Albigeois, le Rouergue, le comté de Foix, le Quercy, le duché de Narbonne, le Fenouilledès (petit pays situé entre le Razès et le Rous-
TRAITÉ DE CORBEIL AVEC l’aRAGON
sillon), la vicomté de Milhau, la vicomté de Grèzes en Gévaudan, tout le Gévaudan, la vicomté de Nîmes et même sur la suzeraineté du comté de Toulouse tout entier. On avait craint plus d’une fois l’intervention du roi d’Aragon, Don Jaime le Conquérant, dans les affaires du Languedoc, notamment en 1226, lors de l’expédition dirigée par Louis VIII, en 1234 et en 1242. C’était là une fâcheuse situation, grosse de périls, qui, à un moment donné, pouvait amener une rupture complète entre les deux royaumes et à laquelle mitfin le traité conclu à Corbeil, le 11 mai 1258, traité dont les deux articles furent la renonciation réciproque de chacun des deux monarques à leurs prétentions, et le mariage du second fils de saint Louis, le futur roi Philippe le Hardi, avec Isabelle d’Aragon, fille du roi Don Jaime. Leroi de France ne conserva plus en France, sous la suzeraineté du roi d’Aragon, que la seigneurie de Montpellier, qui lui venait de sa mère, et la vicomté deCarlat en Auvergne.
Il avait suffi d’un peu de bonne volonté de part et d’autre pour arriver à une entente entre la France et l’Aragon, puisque, de part et d’autre, il n’y avait guère à reconnaître que des faits accomplis remontant, pour la plupart, à un demi siècle et, pour d’autres, à une époque encore plus éloignée. Mais le différend avec l’Angleterre était bien autrement difficile à régler : le roi d’Angleterre était le seul des deux adversaires qui protestât contre l’ordre de choses établi, et il n’avait nullement abandonné l’espoir de recouvrer une partie au moins des possessions continentales conquises par Philippe Auguste et Louis VIII à la suite d’un jugement dont personne en France ne contestait le bien fondé. Une considération particulière portait surtout saint Louis à désirer, non plus des trêves que venaient rompre de temps à autre des prises d’armes comme celle de 1242, mais une paix durable avec l’Angleterre. Un quadruple mariage avait rapproché les deux familles rivales : les quatre filles du dernier comte de Provence Raymond-Bérenger IV, avaient été mariées, la première au roi de France, la seconde au roi d’Angleterre, la troisième au comte Richard, frère de ce monarque, et la plus jeune à Charles d’Anjou, frère de saint Louis, et le bon roi estimait qu’il était de son devoir de chrétien de jeter les bases d’une amitié sincère entre ses enfants et ceux de Henri III, leurs cousins germains.
Enfin les négociations pour la paix avec l’Angleterre aboutirent et, en mai 1258, fut conclu à Paris un traité que le roi Henri III
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ratifia le 5 septembre de l’année suivante. Le traité de mai 1258, qui fait non moins honneur au sens politique du saint roi qu’à son esprit d’équité, consolida la plus grande partie des conquêtes de Philippe Auguste au moyen de restitutions partielles et restitua au roi de France la suzeraineté effective du duché de Guyenne pour lequel aucun hommage n’avait été rendu depuis le commencement du siècle. Il portait cession au roi d’Angleterre de ce que le roi de France possédait dans les diocèses de Limoges, de Cahors et de Périgueux, tant en fiefs qu’en domaines, réservant les fiefs que tenait le comte de Poitiers, frère du roi, et ceux que le roi de France s’était expressément engagé à ne pas mettre hors de sa main sans le consentement des intéressés. En outre, au cas de la mort sans enfants du comte de Poitiers qui, en 1249, avait recueilli, du chef de sa femme, l’héritage du comte de Toulouse Raymond VII, il stipulait la cession de la partie de la Saintonge située au sud de la Charente, de l’Agenais et du Quercy toulousain ; encore pour ce dernier pays la cession était-elle subordonnée à une enquête préalable. La plupart des vassaux royaux du Quercy, l’évêque de Cahors et le seigneur de Gourdon notamment, ayant opté pour la domination directe du roi de France, le roi d’Angleterre n’acquit guère pour le moment que la suzeraineté des vicomtés limousines de Limoges, de Turenne et de Ventadour, ainsi que celle du comté de Périgord qui furent joints alors à la Guyenne anglaise. Le domaine royal ne reçut, par le traité de Paris, aucun dommage sérieux ; car, en dehors peut-être de Limeuil en Périgord qui était alors le siège d’une prévôté royale, le roi n’avait aucun domaine propre dans les provinces rendues au duché de Guyenne.
Grâce à la liberté d’option laissée aux fiefs et aux églises de Périgord, du Quercy et du Limousin, que Louis IX, comme ses prédécesseurs, s’était expressément engagé à ne pas mettre hors de sa main sans le consentement des intéressés, la couronne de France ne laissa pas de conserver un grand pouvoir dans ces diverses provinces, d’y avoir des sénéchaux et d’y fonder des villes neuves, de sorte que les Anglais n’y étaient pas complètement maîtres et qu’en temps de guerre le roi de France y était presque aussi fort qu’eux. La suzeraineté du roi de France reconnue par Henri III d’Angleterre n’était plus un vain mot ; saint Louis et ses successeurs immédiats l’exercèrent de la manière la plus sévère. Le sénéchal français du Périgord fut surtout occupé à
TRAITÉ DE PARIS AVEC l’aNGLETERRE 1 4 1
faire sentir aux agents du roi d’Angleterre en Guyenne le poids de cette suzeraineté. Le Parlement recevait les appels des sentences des sénéchaux anglais et faisait exécuter les arrêts par la force.
La paix de 1258 que, d’accord avec les historiens modernes qui ont le plus récemment traité de l’histoire de France au xme siècle, je considère comme un acte de haute politique, n’a pas été jugée aussi favorablement par les historiens des deux premiers tiers du xixe siècle. Ceux-ci semblent croire qu’aucun autre prince français n’aurait agi de même et que la scrupuleuse honnêteté de saint Louis porta, en cette occasion, dommage à sa couronne. C’est là une erreur véritable ; car, en dehors des avantages que je faisais ressortir, il y a quelques instants, il est possible de prouver que des princes français moins scrupuleux que Louis IX n’auraient pas agi autrement. Ainsi cent vingt ans plus tard, vers la fin du règne de Charles V, alors que l’Angleterre était de nouveau réduite à ne plus posséder, dans la France du sud-ouest, que la Guyenne méridionale, un monarque dont nul ne songera à contester le grand sens politique, ne dédaignait pas de proposer au jeune roi d’Angleterre, Richard II, la restitution des pays récemment conquis par les armes françaises, comme le Périgord, l’Agenais, le Quercy, le Rouergue septentrional et le Bigorre ; mais il exigeait en revanche que le roi d’Angleterre se reconnaîtrait l’homme lige de la couronne française pour toutes ses possessions continentales ; et ces mêmes propositions furent renouvelées en 1392, par les ducs de Berry, de Bourgogne et de Bourbon, oncles du roi Charles VI '. Il est donc de toute évidence que, lors de la conclusion du traité de 1258, les vertus chrétiennes de saint Louis n’obscurcirent point son grand sens politique et qu’il n’accorda rien qu’un roi de France n’ait pu accorder.
Je n’ai encore envisagé le règne de saint Louis qu’au point de vue des événements politiques qui purent avoir une influence quelconque sur le développement de la puissance territoriale de la
1. Voyez H. Moranville, Conférences entre la France et i’ Angleterre (1388- 1393) dans la Bibliothèque de l’école des Chartes, année 1889, pages 336 et 361.
SAINT LOUIS
couronne française. Il me reste à parler des menus faits — achats, héritages — qui vinrent modifier d’autre part la composition du domaine royal. Par l’un et par l’autre de ces moyens, Louis IX augmenta ce domaine des comtés de Mâcon et de Clermont-en- Beauvaisis ainsi que du comté de Mortain et de ses annexes.
C’est à l’année 1239 que remonte l’acquisition par le roi du comté de Mâcon qui, situé sur la rive gauche delà Saône, était presque enclavé dans le duché de Bourgogne duquel il avait relevé jusque-là. Il mesurait, du nord au sud, environ onze lieues de longueur sur sept à huit lieues de largeur de l’est à l’ouest ; le domaine comtal y était composé, en dehors de la châtellenie de Mâcon, de sept petites châtellenies comtales qui formèrent, sous l’administration royale, les prévôtés de Chevig'nes, de Hurigny, de Montbellet, du Parc, de Saint-Gengoux-le-Royal, de Saint- Romain, Leynes et Prissé et de Vérizet. A neuf kilomètres de l’extrémité sud-ouest de cette partie principale du comté de Mâcon, se trouvait une enclave formée de dix-sept de nos communes actuelles qui composaient deux châtellenies comtales dont l’une forma, sous l’administration royale, la prévôté de Bois- Sainte-Marie et Dun, et l’autre, la prévôté de Châteauneuf. Le tout appartenait, au début du règne de Louis IX, à un prince de la maison de France, Jean de Braine, le frère du comte de Bretagne Pierre Mauclerc, qui le possédait du chef de sa femme, la comtesse Alix. Les deux époux, se voyant sans enfants et sans espérances d’en avoir, cédèrent leur comté de Mâcon à saint Louis moyennant une somme de 10.000 livres tournois et 1.000 livres de pension viagère pour la comtesse.
Les comtés de Clermont-en-Beauvaisis et de Mortain représentaient une partie de la succession de Philippe Hurepel, oncle paternel du roi, qui était mort en 1234, laissant de son union avec Mahaut de Boulogne une fille du nom de Jeanne ; celle-ci épousa bientôt Gaucher de Châtillon-sur-Marne qui lui succéda dans les deux comtés susnommés et même, à partir de 1236, dans la châtellenie de Domfront (aujourd’hui chef-lieu d’arrondissement du département de l’Orne) qui constituait une importante annexe du comté de Mortain, à l’orient duquel elle était située, et qui avait été un moment réservée pour la couronne. Jeanne et Gaucher étant morts sans enfants dès l’an 1251, le roi saint Louis, comme le plus proche héritier de Jeanne dont il était cousin germain, voulut reprendre le comté de Clermont,