HÉRITAGE DALPIIONSE DE POITIERS
de Raymond VII et de sa fille, la comtesse Jeanne. Raymond et après lui son gendre Alphonse, du chef de sa femme, avaient possédé ce qu’on appelait alors le marquisat de Provence. Ce dernier fief, situé presque tout entier au delà du Rhône et dépendant du royaume d’Arles, avait été constitué en 1125, par un traité entre Alphonse-Jourdain, comte de Toulouserbisaïeul de Raymond VII, et Raymond-Bérenger III, comte de Barcelone, tous deux prétendants au comté de Provence, et dès lors il resta constamment distinct du comté de Provence, dont le gouvernement de Provence des derniers siècles a gardé à peu près intégralement les limites,
Le marquisat était originairement limité àl’ouest par le Rhône, au nord par l’Isère, au sud par la Provence ; mais vers l’est ses limites offraient moins de fermeté. Il comprenait les diocèses de Valence, de Die, de Saint-Paul-Trois-Châteaux, d’Orange, de Vaison, de Carpentras et de Cavaillon, ainsi que la majeure partie de celui d’Avignon, dont la ville était partagée par moitié entre le marquis et le comte de Provence.
Les comtes de Toulouse comptaient au premier rang des vassaux de leur marquisat de Provence, le comte de Valentinois et de Diois dont le fief comprenait, en outre, la moitié septentrionale du Vivarais, soit les châtellenies de Baix, de Saint- Alhan, deTournon, de Privas, de Durfort, de Saint-Fortunat, duPouzin et de Saint-Agrève, toutes comprises aujourd’hui dans le département de l’Ardèche et que ce seigneur plaça en 1239 sous la mouvance de Raymond VII ; ils y comptaient aussi le comte d’Orange. C’est au sud du comté de Valentinois, entre ce pays et la Durance, que se trouvait le domaine propre du comte de Toulouse, lequel formait, sous Alphonse de Poitiers, dix baylies : Bonnieux, Cavaillon, l’Isle, Malaucène, Oppède, la Palud, Pernes, le Pont-de-Sorgues, Ség'uretet Vaison.
L’héritage de Jeanne de Toulouse aurait pu échappera la couronne de France, et l’on prétend même que don Pèdre, héritier présomptif du trône d’Aragon, pensa un moment à se déclarer comte de Toulouse en se targuant à la fois des vieilles prétentions de la maison de Barcelone dont il était issu, et du vif désir qu’avait une partie des anciens sujets de Raymond VII d’échapper à la domination capétienne. Mais Philippe le Hardi, plus éloigné cependant que le prince aragonais, agit avec tant de promptitude qu’il déconcerta le prétendant. Dès le 19 septembre, vingt-
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cinq jours seulement après que Jeanne fut morte au delà des Alpes, un mandement adressé au sénéchal de Carcassonne lui ordonna de mettre en la main du roi le « comté de Toulouse, « l’Àgenais et toutl’héritage d’Alphonse et de sa femme».
Le mandement royal reçut une complète exécution : lesénéchal de Carcassonne prit, au nom du roi de France, possession de la succession de la comtesse Jeanne sans en rien excepter. On examina ensuite les réclamations qui se produisirent. C’est alors que Philippe III, plus disposé, à l’exemple de saint Louis, à rester en deçà de son droit qu’à l’outrepasser, céda aux réclamations du pape au sujet du marquisat de Provence ou, pour parler plus exactement, au sujet des domaines d’outre-Rhône dont les comtes de Toulouse, en dernier lieu Raymond VII et Alphonse, avaient joui et qu’on appelait dès lors du nom de Comtat Venaissin, Comitatus Vendescirtns, emprunté à la bourgade de Yenasque, Vindasca , qu’on voit encore de nos jours à 13 kilomètres au sud-est de Carpentras.
Par le traité de 1229 (vous savez que j’entends parler de celui qui régla la question albigeoise), Raymond VII avait cédé ce Comtat Venaissin au Saint-Siège ; mais le pape Grégoire IX, cinq années plus tard, en 1234, le rendit à Raymond à charge, par celui-ci, de le tenir en fief de l’Eglise romaine. Or, la descendance du donataire faisant défaut, le pape réclama le fief tombé en déshérence ; il obtint gain de cause au commencement de l’année 1274, de sorte que le vœu exprimé jiar la comtesse Jeanne de Toulouse dans l’article de son testament, par lequel elle léguait le Comtat Venaissin à Charles d’Anjou, fut aussi peu exécuté que celui où elle désignait Philippe de Lomagne pour son héritier des fiefs situés au nord des Pyrénées, Toulouse et le Toulousain exceptés.
Ce fut donc par une stricte exécution du traité de 1229, considéré, en son esprit du moins, comme la loi à suivre pour la grande succession toulousaine, que, deux ans et demi après la mort d’Alphonse et de Jeanne, le roi de France laissa échapper une province d'outre-Rhône qui, la dernière de celles qui bordent ce fleuve, ne fut définitivement annexée à la France qu’en 1790. Néanmoins Philippe le Hardi conserva la moitié d’Avignon qu'avaient possédée les comtes de Toulouse et qui n'était pas regardée comme un membre du Comtat d’Avignon ; mais son fils et successeur, Philippe le Bel, la céda, en 1290, à Charles II, roi
MARIAGE AVEC l’hÉRITIÈRE DE CHAMPAGNE ET DE NAVARRE I 55
de Sicile et comte de Provence qui, par cette donation, devint l’unique seigneur d’Avignon.
La question de l’Agenais, pays que le roi d’Angleterre réclamait en exécution du traité de 1258, ne fut pas réglée aussi rapidement que celle du Comtat Venaissin ; les négociations à ce sujet traînèrent jusqu'en 1279. Le 23 mai de cette dernière année, le roi Philippe et son cousin germain Edouard Ier d’Angleterre, réunis à Amiens, conclurent entre eux l’acte célèbre qui commenta et sanctionna la paix de 1258. Par ce traité qui porte le nom de traité d’Amiens, Philippe le Hardi céda l’Agenais à son royal vassal, le duc de Guyenne, et s’engagea à faire vérifier par enquête si le Quercy, qu' Alphonse avait possédé du chef de sa femme, provenait, ainsi que l’Agenais, delà dot de Jeanne d’Angleterre, mère du comte Raymond VII de Toulouse. L’une des conséquences de cet accord fut la rentrée des comtés d’Armagnac et d’Astarac, avec plusieurs autres fiefs voisins, dans la mouvance du duché de Guyenne.
La question de la succession toulousaine n’était pas encore complètement réglée qu’une autre succession féodale s’ouvrait inopinément. Cette fois il s’agissait non plus d’une province lointaine, mais de la province la plus voisine de la capitale, d'un vaste comté qui commençait à une dizaine de lieues seulement à l’est de Paris.
Le roi de Navarre et comte de Champagne, Henri III, le dernier mâle de la branche aînée de l’illustre maison de Blois issue de Thibaud le Tricheur, était mort à Pampelune le 22 juillet 1274, à l’àge de vingt-cinq ans, ne laissant de son union avec Blanche d’Artois, nièce de saint Louis, qu’une fille, Jeanne, âgée de dix-huit mois. Il y avait donc en réalité une héritière, mais la question importante était de savoir dans quelles mains le mariage de cette héritière ferait passer le comté de Champagne.
Une première fois Jeanne de Navarre avait été fiancée, du vivant de son père, au fils du roi d’Angleterre Edouard Ier ; puis, ce projet ayant été rompu, sa mère l’avait promise à l’infant d’Aragon, ce Don Pèdre qui, du chef de Don Jaime le Conquérant, son père, élevait des prétentions au trône de Na-
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varre. Que le royaume de Navarre passât à un prince aragonais, on eût pu l’admettre ; cependant, comme la Champagne devait suivre le sort du i'03'aume de Navarre, on ne tarda pas à penser, à la cour de France où Philippe le Hardi faisait élever auprès de lui la légitime héritière du royaume pyrénéen, que le mariage de Jeanne avec un des fils du roi serait fort profitable à la dynastie capétienne, et à désirer qu’on se déliât de l’engagement pris avec l’infant d’Aragon. C’est dans ces circonstances qu’intervint, en mai 1275, entre la reine douairière de Navarre et le roi de France, le traité d’Orléans qui fixa les conditions du mariage de Philippe, l’héritier présomptif du trône de France, avec la jeune reine Jeanne. La reine douairière cédant au roi le droit qu elle avait de gouvei ner la Navarre jusqu’à la majorité de sa fille, Philippe III dut pourvoir à l’administration et à la défense de ce royaume, au nom de sa belle-fille, et ce ne fut pas là une petite tâche ; mais les dépenses qu’elle entraîna ne grevèrent point les finances royales. Le roi de France perçut, pour y subvenir, les revenus de ce pays et, en prévision de leur insuffisance, il s’était réservé, en outre, la jouissance directe de la châtellenie de Provins, l’une des plus importantes du comté de Champagne, jusqu’à concurrence de ses déboursés. Quant au comté de Champagne et de Brie, il fut administré, jusqu’à la majorité de Jeanne, par le second mari de sa mère, Edmond de Lancastre, frère du roi Edouard Ier d’Angleterre, dont la régence prit fin quand la princesse eut onze ans accomplis. Quelques mois après, en août 1284, l’héritier présomptif du royaume de France épousait la jeune reine et se qualifiait : « roi de Navarre « et comte palatin de Champagne et de Brie ». Grâce à la conduite prévoyante de Philippe le Hardi, le magnifique comté de Champagne et le royaume de Navarre passaient aux mains de la dynastie capétienne. Cependant la réunion des domaines de la maison de Champagne à ceux de la maison de France ne pouvait s’opérer que par la mort du roi qui avait si bien su la préparer.
Si le rôle utile de nos souverains du xme et du xive siècle devait être évalué d’après l’étendue des domaines qu’ils ont