ACHAT DU COMTÉ DE GUINES
réunis à la couronne, il n’y aurait guère de roi qui eût mieux mérité de la France que Philippe le Hardi. Sous son règne, le comté de Toulouse et celui de Champagne disparurent, en quelque sorte, du rang des grands fiefs pour entrer dans le domaine royal, et il eut la mission de recouvrer les apanages de deux de ses frères décédés sans postérité : Jean Tristan, comte de Valois, que la peste avait enlevé vingt-deux jours seulement avant son père, et Pierre, comte d’Alençon et du Perche, mort à Salerne le6 avril 1284. Mais l’accroissement dû à l’adjonction du Valois, en 1270, du comté d’Alençon et du Perche, en 1284, n’est rien auprès des résultats que la royauté obtint par la voie obscure des acquisitions parcellaires. Comme jadis Philippe II, Philippe III fit entrer dans le domaine de la couronne la plupart des seigneuries à vendre.
La plus importante de ces acquisitions est, sans contredit, celle du petit comté de Guines situé entre Calais et Saint-Omer, dans la mouvance du comté d’Artois, que le comte Arnoul III, brillant chevalier que ses prodigalités avaient réduit à la misère, vendit au roi, en février 1281, moyennant 3.000 livres parisis comptant, une pension viagère de 1.000 livres tournois et le paiement de ses dettes qui étaient immenses. Le roi entra en possession du comté de Guines en 1283, malgré l’opposition de Baudouin de Guines, fils d’Arnoul III, qui prétendait ressaisir le comté en vertu du retrait per bursam, et dont le Parlement rejeta la demande en novembre 1283. Cependant l’union de ce comté à la couronne ne devait pas être de longue durée : les efforts des héritiers d’Arnoul III pour recouvrer, par les voies juridiques, l’héritage aliéné furent couronnés de succès en 1295.
Les baillis et les sénéchaux roj'aux ne négligèrent pas non plus, sous le règne de Philippe le Hardi, d’augmenter indirectement l’autorité souveraine en multipliant les contrats depariage. Conclure des pariages, c’était répandre l'influence immédiate du roi, l’introduire chez autrui et préparer par là des annexions pour l’avenir. Le pouvoir central, qui s’était démembré du vic au xe siècle grâce aux concessions d’immunité, s’est lentement reconstitué en sens inverse, sous la troisième race, par les contrats de pariage. Peut-être aucun roi de France ne conclut-il autant de contrats de cette espèce que Philippe le Hardi, mais aucun, à coup sûr, n’en conclut de plus importants que le fils de ce prince, Philippe le Bel ; d’ailleurs le moment n’est pas encore venu de parler de
PHILIPPE LE HARDI
ces derniers. Quant à Philippe III, il passa des conventions de pariage avec beaucoup de seigneurs et d’églises, et il resserra de la sorte le réseau d’obligations dans lesquelles ses prédécesseurs avaient déjà emprisonné une foule de personnes féodales. Ce fut surtout dans le Languedoc et dans la Guyenne que l’influence immédiate du roi se développa au moyen de pariages et par des fondations de villes neuves, de bastides comme on les appelait dans ces contrées, fondations qui, presque toujours, étaient accompagnées de pariages.
Les accroissements apportés au domaine de la couronne durant les quinze années de règne de Philippe le Hardi sont immenses, et les aliénations, chose heureuse, sont aussi raresquepossible. Peuton même regarder comme une aliénation la délivrance de la Saintonge méridionale et de l’Agenais au roi d’Angleterre, duc de Guyenne, puisque cette délivrance fut opérée en exécution du traité de 1258? Evidemment non. Il ne reste donc au compte de Philippe le Hardi qu’une seule aliénation, celle du comté de Valois en faveur de son second fils, Charles, dont la postérité devait continuer la lignée l’ovale de France après l’extinction de la descendance masculine de Philippe le Bel.
C’est dans la dernière année de son règne, par lettres en date du 26 février 1284, que le roi Philippe le Hardi ajouta aux trois châtellenies royales de Crépy, la Ferté-Milon et Pierrefonds, provenant de l’ancien comté de Valois, la châtellenie de Béthisy et Verberie, de tout temps possession de la couronne, pour en former, sousle nom de comté de Valois, l’apanage de son fils Charles ; et, par une prévoyance que justifient les difficultés qui s’étaient produites après 1251, à propos du comté de Clermont, et après 1271, à l’occasion de l’apanage d’Alphonse de Poitiers, la condition de retour de ces fiefs à la couronne à défaut d’enfant mâle de l’apanagiste n’est pas omise dans les lettres-royaux.
Le sujet que j’ai choisi et que je développe peu à peu devant vous, n’exige pas que je m’occupe de la politique extérieure de nos
AUTORITÉ DU ROI SUR DES TERRES d’eMPIRE l5g
rois ou de leurs tentatives d’agrandissements hors de France. Je n’ai donc à vous parler ni de la candidature de Philippe le Hardi à l’Empire, en 1272, candidature qui fut en réalité l’œuvre de Charles d’Anjou, ni du transport que le pape Martin IV fit au roi de France en 1283, des états de Don Pedre (royaumes d’Aragon et de Valence, comté de Barcelone) pour en investir celui de ses fils qu’il désignerait. Ces événements qui, du reste, n’eurent aucun résultat pratique, demeurent, pour cette raison probablement, sans lien réel avec l’histoire de la formation territoriale de la France. Par contre, les progrès de la royauté française dans les pays contigus au royaume capétien doivent toujours être signalés, quelque lents, quelque peu importants qu’ils paraissent.
On constate, durant le règne de Philippe III, une tendance marquée, sous des prétextes divers, à l’empiétement dans les pays dépendant de l’Empire, en Lorraine et dans l’ancien royaume d’Arles ; en Lorraine, par exemple, où Philippe le Hardi conclut, en janvier 1273, avec l’abbaye de Montfaucon-en-Argonne, contiguë au royaume (Montfaucon, aujourd’hui chef-lieu de canton de l’arrondissement de Montmédy, Meuse), un pariage qui introduisait son autorité à Montfaucon et dans le pays avoisinant, le long de la Meuse, à quelques lieues de Verdun. Montfaucon devint alors le siège d’un prévôt subordonné au bailli de Vermandois, et une enquête faite en 1288, sur l’ordre de l’empereur, constata que le pariage avait été conclu au détriment des droits de l’Empire. Mais parfois ces empiétements eurent l’empereur lui-même pour complice et même pour instigateur, puisqu’en 1281 l’empereur Rodolphe de Habsbourg plaçait, de lui-même, l’évêque et l’évêché de Toul sous la sauvegarde du roi de France.
Dans le territoire de l’ancien royaume d’Arles, Philippe, tout en rétrocédant au pape le Comtal Vcnaissin, avait conservé la moitié de la seigneurie d’Avignon venant de Jeanne de Toulouse. Il avait ainsi un pied sur la rive droite du Rhône, mais ce que le monarque français avait alors à cœur, c’était l’absorption de ces quelques contrées d’outre-Rhône demeurées jusque-là étrangères au royaume. Philippe III ne perdit pas une occasion de s’immiscer dans les affaires de la ville impériale de Lyon qui, dès 1267, avaient fourni au roi l’occasion d’une intei'vention, et lorsque le pape Grégoire X vint à Lyon pour y tenir le concile œcuménique de ,1274, le roi agissant « comme chez lui » introduisit une
PHILIPPE LE HARDI
garnison française dans cette cité sous le prétexte de garantir la sécurité du Pape et des pères du concile.
Même politique royale dans le Vivarais : au début du règne, en 1271, un sénéchal royal était entré dans l’évêché de Viviers pour exiger le serment de fidélité des seigneurs. Le temporel de l’évêque qui prétendait ne relever que de l’Empire avait été saisi malgré les protestations du pape. Neuf années plus tard, Guillaume de Pontchevron, sénéchal de Beaucaire, se rend à Viviers avec les officiers de sa sénéchaussée, y reçoit la montre des hommes d’armes et encourt par ce fait l’excommunication. Enfin en 1284, le successeur de Pontchevron dans la sénéchaussée de Beaucaire fonde, au nom du roi, une ville nouvelle qui est aujourd’hui Villeneuve-de-Berg, chef-lieu de canton de l’arrondissement. de Privas (Ardèche).
Philippe le Hardi préparait ainsi les annexions du Lyonnais et du Vivarais à la couronne, annexions qui furent consommées vingt ans environ après sa mort, sous Philippe le Bel. Son règne, au point de vue spépial qui nous occupe, eut donc, malgré sa brièveté relative, les plus heureux effets au point de vue de l’unité française, car il apporta un accroissement considérable au domaine royal, et Philippe III, un roi économe, ne compromit pas cet accroissement par la création de larges apanages. La royauté française continue ainsi une marche constamment ascendante qui caractérisera encore le règne de Philippe le Bel.