ACQUISITION DU COMTÉ DE CHARTRES, ETC
que la châtellenie et la ville de Béthune, enclavée dans l’Artois, à laquelle on substitua en 1322 la ville et la châtellenie d’Orchies. Ces trois châtellenies de Lille, Douai et Orchies répondant à la partie de la Flandre où l’on parlait dès lors la langue française, demeurèrent unies à la couronne jusqu’en 1369 ; elles furent alors rétrocédées au comte de Flandre par le roi Charles V en considération du mariage de son frère, le duc Philippe de Bourgogne, avec l’héritière présomptive du comté.
Les deux querelles de Guyenne et de Flandre occupèrent en somme douze années sur les vingt-neuf du règne de Philippe IV et lui donnèrent sans doute deux possessions importantes, mais hors de proportion, je dois le reconnaître, avec les sacrifices qu’elles nécessitèrent. L’abandon de ces deux pays, après une occupation de plusieurs années, justifie cette loi historique, à savoir que les conquêtes durables ne sont presque jamais le résultat ni des grandes guerres ni de victoires signalées. Tout au contraire des contrées rattachées pacifiquement à la couronne par Philippe le Bel, restées dès lors unies au domaine, furent données à des princes du sang de France ; aucune de celles-ci ne fit retour à une maison féodale.
La première de ces annexions, d’ordre secondaire, fut celle du comté de Chartres, partie la plus septentrionale des anciens domaines orientaux de l’ancienne maison de Blois-Champagne: Philippe le Bel l’acheta, en 1286, de Jeanne de Châtillon, comtesse de Blois et de Chartres, veuve depuis deux ans de Pierre de France, comte d'Alençon et du Perche, frère puîné du roi Philippe le Hardi. Ce comté de Chartres répondait à un tiers environ du département actuel d’Eure-et-Loir : il était contigu vers l’ouest au domaine royal.
La seigneurie de Beaugency vint six années plus tard en 1292, prendre sa place dans les possessions du roi ; elle fut également démembrée du comté de Blois, ayant été achetée à Raoul II, dernier survivant d’une lignée féodale qui tenait Beaugency en fiefducomte.de Blois, depuis près de trois siècles.
C’est dans l’année même de l’acquisition de Beaugency que la couronne entra en possession du comté de Bigorre situé à la limite méridionale du royaume. Il avait pour bornes la vicomté de Béarn, les comtés d’Armagnac, de Pardiac et d’Astarac, les vicomtés des Quatre- Vallées et le royaume d’Aragon ; il avait dû relever des ducs de Gascogne, avant de passer sous la suzeraineté
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sous la suzeraineté plus effective du roi d’Aragon au xtn* siècle. Le comté de Bigorre répondait à la majeure partie du département des Hautes-Pyrénées ; son domaine utile comprenait alors, outre la châtellenie de Lourdes, les septbaylies comtales de Tarbes, de Bagnères-de-Bigorre, de Mauvezin, de Goudon, de Lavedan. de Barèges et de Vic-en-Bigorre. Disputé depuis la mort de son dernier comte héréditaire. Esquivât de Chabanais (1283), par six concurrents, il restait alors, par provision, sous la main du roi d’Angleterre, duc de Guyenne, favorable à Laure de Chabanais, vicomtesse de Turenne, sœur d’Esquivat. Les diverses parties s’étant pourvues devant la cour du roi de France, l’affaire y fut évoquée et jugée en 1292. La Bigorre fut alors séquestrée entre les mains de Philippe le Bel, car son épouse Jeanne de Navarre élevait aussi des prétentions sur ce comté, en vertu de la cession qu’Aliénor d'Angleterre, veuve de Simon de Montfort. comte de Leiccster, puis Simon, son fils, avaient faite de ce qu’ils pouvaient eux-mêmes y prétendre, au roi Thibaud II de Navarre, oncle de Jeanne. En 1293, la reine Jeanne rendit hommage de la Bigorre à l’église du Puy et Philippe leBel, ayant acquis lesdroits des autres prétendants à la succession d’Esquivat de Chabanais, en fit porter plus tard le titre à son plus jeune fils qui devint, en 1322, le roi Charles le Bel.
La succession de Hugues XIII, comte de la Marche et d’Angoulême et seigneur de Lusignan, mort sans postérité en 1303, fut certainement après le comté de Champagne et dp Brie, le plus beau morceau que Philippe IV pût joindre à son domaine. Ces comtés de la Marche et d’Angoulême n’étaient plus aussi importants alors que, trois quarts de siècle auparavant, ils l’avaient été sous Hugues X, bisaïeul de Hugues XIII, et de la reine Isabelle son épouse. En effet des châtellenies qui furent distraites du domaine de ces comtés pour former la part de puînés de la maison de Lusignan en furent détachées même au point de vue de la mouvance, par suite d’une exigence particulière de la royauté. Sans doute le roi cro}rait porter atteinte par ce moyen à la puissance de la maison de Lusignan dont le chef — vous vous en souvenez — avait été l’âme de la coalition anglo-poitevine vaincue en 1242 à Taillebourg par saint Louis. Le comté d’Angoulême perdit, à ces mesures, les châtellenies de Jarnac et de Châteauneuf-sur-Charente ; mais le domaine comtal comprenait
ACQUISITION DES COMTÉS d’a.NGOULÉME ET DE !.A MARCHE I "]5
encore les châtellenies d’Angoulême, de Cognac, de Meysins et de Barteville ; domaine et fiefs compris, il représentait à peu près les trois quarts du département actuel delà Charente. Quant au comté de la Marche, il avait perdu alors, semble-t-il, son annexe occidentale qu’on nomma plus tard la Basse-Marche et qui, située vers la limite commune des diocèses de Poitiers et de Limoges, avait Charroux et Bellac pour lieux principaux ; mais on y comptait encore huit châtellenies comtales, formant la Haute-Marche et répondant en gros au département de la Creuse, les huit châtellenies comtales de Crozant, de Guéret, de Chénerailles, d’Ahun, de Drouilles d’Aubusson, de Felletin et du Dognon ; cette dernière, isolée des sept précédentes, est située aujourd’hui dans le département de la Haute-Vienne. Le comté de la Marche avait été, en 1301, deux ans seulement avant la mort du comte Hugues XIII, engagé par lui pour une somme d’argent que lui avait prêtée Philippe IV; il était donc déjà aux mains d’un roi qui n’était pas d’humeur à le lâcher, même contre remboursement de la somme avancée. Hugues mort, son frère Guy de Lusignan prit le titre de comte d’Angoulème et de la Marche, après avoir, par une insigne fourberie, brûlé le dernier testament du frère qui l’avait déshérité et dans lequel étaient stipulés, paraît-il, certains avantages au roi. Philippe IV, instruit du fait et d’ailleurs indisposé contre Guy de Lusignan allié du roi d’Angleterre, soutint que les comtés de la Marche et d’Angoulème, ainsi que la seigneurie de Lusignan, devaient lui revenir par droit de confiscation. En conséquence il fit condamner Guy à 12,000 livres d’amende pour l’obliger à renoncer à la succession ; en outre il transigea, en 1308, avec les deux sœurs survivantes de Hugues XIII et de Guy pour éteindre leurs prétentions sur ces comtés dont il demeura ainsi le paisible possesseur.
Durant le temps de ces diverses négociations, le domaine de la couronne s’accrut encore, vers l’extrémité sud-ouest du royaume, dans le duché même de Guyenne, de la vicomté de Soûle, située entre la Basse-Navarre et le Béarn et dont Mauléon (actuellement chef-lieu d’arrondissement des Basses- Pyrénées) était la capitale. Ce furent les sentiments éminemment français du vicomte de Soûle, Auger, qui amenèrent l’annexion de ce pays de Soûle au domaine royal. Ce baron, vassal du roi d’Angleterre duc de Guyenne, supportait impatiemment la domination anglaise
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sous laquelle l’avait replacé, en 1299, le traité de Montreuil-sur- Mer ; en 1306. il fit cession de sa vicomté à Philippe le Bel et se retira dans la Navarre, où le roi lui donna le château de Rades et où sa postérité garda, en mémoire de son origine, le surnom de Mauléon.
Enfin, en 1307, le roi Philippe IV conclut les trois plus importants pariages ou actes d’association qui se fussent passés sous son règne : l’évêque de Mende, depuis près de deux siècles suzerain de la presque totalité du Gévaudan (j’excepte la vicomté de Grèzes qui était au roi depuis le traité de 1229), l’évêque du Puyqui, depuis le règne de Louis VII, était le haut seigneur du Velay, et enfin l’évêque de Cahors, comte de sa ville épiscopale depuis 1211, associèrent le souverain aux revenus et à la juridiction de leurs domaines, dont il devint ainsi co-seigneur.
J’ai mentionné les plus importants des accroissements durables apportés au domaine pendant les vingt-neuf années de Philippe le Bel.
En suivant un ordre topographique, nous pouvons les résumer ainsi :
1° châtellenies de Lille, de Douai et de Béthune démembrées du comté de Flandre en 1305 ;
2° comtés de Champagne et de Brie, en 1285 ;
3° comté de Chartres, en 1286, et seigneurie de Beaugency, en 1292, démembrés du comté de Blois.
4° comtés de la Marche et d’Angoulème, après 1303 ;
5° comtés épiscopaux de Cahors, Mende et le Puy, par voie de pariage, en 1307;
6° enfin à l’extrémité sud du royaume le comté de Bigorre, en 1292, et la vicomté de Soûle, en 1306.
Notons en outre, bien que ce ne soit qu’une acquisition de fief, — c’est-à-dire de mouvance et non de domaine utile — l’achat du fief de Montpellier que l’évêque de Maguelonne, comte de Mauguio, vendit en 1293 à Philippe le Bel ; par cet achat du fief de Montpellier que possédait alors le roi de Majorque, frère cadet du roi d’Aragon, celui-ci ne fut point dépouillé, comme l’a cru Michelet; il dut seulement rendre désormais hommage au roi de France, au lieu de le faire à l’évêque.