PROGRÈS SUR LA FRONTIÈRE ORIENTALE
En dehors des accroissements domaniaux que je viens de rappeler, la France doit à Philippe le Bel quelques progrès sur toute la frontière orientale du roj'aume, depuis les rives de l’Escaut jusqu’aux bords du Rhône, dans le Vivarais.
Par l’avènement même de Philippe IV, déjà depuis un an comte de Champagne et de Brie, le royaume fut prolongé de fait, à l’est de la Champagne, sur un certain nombre de châtellenies Lorraines, situées en terre d’Empire et relevant du comté de Champagne, châtellenies dont quelques-unes , Gondrecourt, Ligny, Bourmont et la Mothe, étaient tenues par le comte de Bar (Bar-le-Duc), et trois autres, Neufchâteau (aujourd’hui chef-lieu d’arrondissement des Vosges), Châtenois et Montfort, parle duc de Lorraine : c’est alors aussi — je l’ai déjà dit — que la seigneurie abbatiale de Luxeuil enclavée dans le comté de Bourgogne et à laquelle le comte de Champagne avait été associé en 1258, fut également rattachée au royaume.
En 1292, ce fut la ville de Valenciennes, au comté de Hainaut, pareillement située en terre d’Empire, pour laquelle ses habitants réclamèrent la suzeraineté du roi de France. Ils l’obtinrent en faisant mettre sous les yeux du petit-fils de saint Louis un mémoire destiné à prouver que leur cité était une ville française ; les pièces justificatives de ce mémoire consistaient en un certain nombre de diplômes mérovingiens et carolingiens, desquels il ressortait que Valenciennes avait obéi aux rois francs des deux premières races.
Plus tard, en 1301, Philippe le Bel contraignit le comte de Bar-le-Duc à le reconnaître pour suzerain de toutes ses possessions situées en deçà de la Meuse. Le comte de Bar, Henri III, gendre du roi Edouard Ier, avait embrassé le parti de son beaupère dans la lutte que ce prince soutint contre Philippe IV ; mais, tombé aux mains du roi en 1297, il n’obtint sa liberté, quatre années plus tard, que par un traité conclu à Bruges, le 3 juin 1301, en vertu duquel il rendit hommage du comté de Bar et de tout ce qu’il tenait en franc-alleu en deçà de la Meuse, tandis qu’auparavant il n’était vassal du roi, considéré
PHILIPPE LE BEL. — LES PREMIERS PROGRÈS VERS l’eST
comme comte de Champagne, que pour les seules châtellenies de Gondrecourt, de Lignv, de la Mothe et de Bourmont. C’est là l’origine du Barrois mouvant et du Barrois non mouvant de la couronne de France, et c’est depuis lors que l’appel des jugements rendus par les officiers de justice du Barrois mouvant fut porté au Parlement de Paris.
En 1305, l’évêque de Viviers qui, depuis une trentaine d’années, luttait pour maintenir son indépendance en face du roi de France, reconnut définitivement à son tour la suzeraineté de Philippe IV, auquel il céda même en 1307, à titre de pariage, la moitié de ses droits directs sur le Vivarais. Enfin, en cette même année 1307, l’archevêque de Lyon, seigneur temporel de la ville archiépiscopale et du comté de Lyon, c’est-à-dire du Lyonnais proprement dit, prenait rang lui aussi parmi les sujets du roi capétien.
Par suite de ces divers événements, la frontière orientale du royaume atteignit la Meuse au sud de Verdun, cette Meuse qu’on s’habituait alors à considérer, à l’est de la Champagne, non seulement comme la limite naturelle du royaume, mais aussi comme la limite légale, en prenant trop au pied de la lettre ce que les chroniqueurs rapportaient du partage de l’empire carolingien en 843. Plus au sud, ce fut la ligne du Rhône que Philippe le Bel compléta par l’acquisition de Lyon et du Vivarais épiscopal. Quant à la ligne de la Saône, il ne pouvait guère la dépasser, puisque presque tout le pays situé à l’ouest de cette rivière composait le duché de Bourgogne, mais il la franchit grâce au pariage qui institua le comte de Champagne co-seigneur de la terre abbatiale de Luxeuil ; bien plus il trouva moyen d’installer, dans le pays d’outre-Saône qu’on désignait alors sous le nom de comté de Bourgogne, c’est-àdire dans la Franche-Comté, son second fils Philippe — le futur roi Philippe V — époux de Jeanne de Bourgogne, fille du comte Othon IV.
Les progrès réalisés par Philippe IV, en ce qui touche la frontière orientale du royaume, pour importants qu’ils soient, ne sont rien en regard des prétentions que son peuple lui attribuait lors de l’entrevue de Vaucouleurs, en 1299 ; car, suivant le bruit qui courut alors, l’empereur Albert d’Autriche aurait accordé au roi que les limites de la France, qui ne s’étendait encore que jusqu’à la Meuse, seraient reculées jusqu’au Rhin. Mais l’historien ne peut considérer ce bruit comme l’ex-