PHILIPPE LE BEL ET LA FONDATION DE LA FRANCE
Quelque sommaire qu’ait été l’aperçu que je vous ai donné des modifications territoriales de la France durant le règne de Philippe le Bel, je vous en ai dit assez pour que vous ayez compris que ce prince doit être compté parmi ceux qui ont le plus contribué à la fondation de notre patrie ; cependant je veux insister sur l’importance du rôle qui lui revient dans cette grande œuvre.
En réalité, Philippe IV n’avait qu’à continuer la politique des rois capétiens, ses prédécesseurs, pour que la France demeurât forte et respectée dans l ’Europe occidentale ; mais il entendit brusquer lemouvement qui, depuis un siècle environ, modifiaitsi complètement la situation pour le plus grand bien de la monarchie et, qui mieux est, pour le plus grand bien de la France. Sentant le moment venu, il sut rompre avec le passé et avec les traditions de sa race. D’une part, lui dont l’aïeul paternel fut canonisé au cours de son règne, il lutta contre la domination de l’Eglise avec l’âpreté que l’on sait ; d’autre part, il terrassa la féodalité dépouillée par lui de la plupart de ses prérogatives. Mais pour atteindre le but qu’il se proposait, il manqua, il faut bien le répéter, plus d’une fois de droiture, et préférant trop souvent ses intérêts à ceux de la justice, il commit des fautes qui rendirent sa mémoire exécrée. Aussi l’opinion populaire, qui se plaît à voir dans les infortunes humaines le châtiment des grandes fautes, attribuera-t-elle la mort prématurée de ce roi et de ses trois fils, puis l’extinction de leur postérité masculine à la colère du ciel vengeant Boniface VIII et les Templiers.
La part de Philippe le Bel dans l’unité territoriale française est donc considérable, bien qu’elle soit loin d’être aussi personnelle que l’œuvrede plusieurs de ses devanciers, par exemple celle de Philippe Auguste. La plupart de ses acquisitions auraient pu être aussi bien faites par tout autre roi de France, tandis que les conquêtes résultant d’actes qu’on peut réellement attribuer à la politique personnelle de Philippe IV ne furent que momentanées ; tel par exemple, le duché de Guyenne confisqué en 1294, restitué en 1299; tel le comté de Flandre, occupé seulement de 1300 à 1305. Les deux grandes entreprises du successeur de Philippe le Hardi aboutirent, enfin de compte, à un avortement presque complet :
l8o PHILIPPE LE BEL. - LES PREMIERS PROGRÈS VERS L EST
elles n’accrurent, indirectement, le domaine que de trois châtellenies flamandes, au nord, et de la vicomté de Soûle, au midi ; quant aux grands accroissements qu’il apporta au domaine, de la couronne, ils eurent, vous l’avez vu, un caractère éminemment pacifique. Mais le côté le plus remarquable de l’œuvre territoriale de ce roi et ce qui le fait, par ce côté tout au moins, l’emporter sur les autres princes de la troisième race, c’est qu’il contribua, plus qu’aucun des Capétiens directs, ses prédécesseurs, à étendre les limites du royaume vers l’Orient, c’est-à-dire vers l’Empire. Enfin je ne dois pas omettre de rappeler ce que fut alors l’expansion de la maison de France hors du royaume. La branche angevine delà famille capétienne, issue du plus jeune fils de Louis VIII et déjà maîtresse du royaume de Naples et du comté de Provence, parvint en 1308, avec Charles-Robert, vulgairement appelé Charobert, arrière-petit-neveu de saint Louis, au trône de Hongrie qu’elle occupa durant trois générations. Puis sur les confins mêmes de son royaume, vers l’est, Philippe le Bel assura la possession du comté de Bourgogne, c’est-à-dire de la Franche-Comté, au second de ses fils, Philippe le Long, gendre du comte Otton IV ; et cela en vertu d’une donation irrévocable consentie en 1296 par le comte de Bourgogne. Celui-ci déshéritant par avance le fils qui devait lui naître quatre ans plus tard, délivra immédiatement son comté au roi de France comme légitime administrateur des biens de son fils mineur.
Or, tandis que la royauté française et la maison de France progressaient tant au dedans qu’à l’extérieur, qu’advenait-il de la maison royale d’Angleterre, qui, durant un demi-siècle (1242-1294) avait vécu en paix avec les Capétiens, que saint Louis avait pensé désarmer vis-à-vis de son royaume par le traité de 1258-1259 et dont Philippe IV avait réveillé l’hostilité par le séquestre du duché de Guyenne ? La dynastie des Plantegenêts était en voie de prospérité : le règne d’Edouard Ier, cousin germain du roi de France, Philippe le Hardi, par sa mère. Aliénor de Provence, règne qui se prolongea de 1272 à 1307 , avait été des plus heureux pour le développement delà puissance royale dans la Grande-Bretagne. Non seulement le pays de Galles avait été soumis et ses princes nationaux dépossédés, mais le royaume d’Ecosse avait été conquis par les armes anglaises ; il est vrai que, à la fin du règne de notre Philippe le Bel, Robert Bruce défendit avec succès l’indépendance écossaise contre Edouard IL
SITUATION DES PLANTE GENÊTS SUR LE CONTINENT l8l
Sur le continent, les Plantegenèts avaient réalisé aussi quelques progrès, en dehors de la Saintonge méridionale et de l’Agenais que Philippe le Hardi leur avait restitués en exécution du traité de 1258. Le premier mariage du roi Edouard Ier avec Aliénorde Castille, fille du roi saint Ferdinand et de la comtesse Jeanne de Ponthieu, leur valut, en 1279, le comté de Ponthieu, territoire maritime situé entre le comté d’Artois et la Normandie qui, placé en regard du royaume anglais, était fort à la convenance de ses souverains. Ce comté de Ponthieu, dont Abbeville était comme le chef-lieu, se composait d’un certain nombre de châtellenies comtales, dont les plus importantes, en dehors d’Abbeville, avaient pour noms Rue, Crécy-en-Ponthieu, Waben et Airaines, et de quelques droits sur la châtellenie de Montreuil, d’où le titre de comte de Ponthieu et de Montreuil que prenaient alors ses possesseurs, bien que la commune de Montreuil-sur-Mer n’eût pas cessé d’appartenir au roi de France. Cette acquisition compensait largement les pertes que les rois d’Angleterre avaient pu essuyer, uniquement au point de vue de la suzeraineté, dans leur duché de Guyenne duquel avaient relevé le comté de Bigorre et la vicomté de Soûle. Pour le comté de Bigorre, Henri III reçut encore vers 1260, l’hommage d’Esquivat de Chabanais au détriment de l’église du Puy et de sa suzeraineté ; mais un arrêt du Parlement débouta le roi d’Angleterre en 1290. Pour la vicomté de Soûle, on a vu que le vicomte Auger l’abandonna, en 1306, au roi Philippe le Bel plutôt que de reconnaître l’autorité d’Edouard Ier. Cependant un nouveau mariage royal, l’union du roi Edouard II avec Isabelle de France, fille de Philippe le Bel, conclue en 1308, semblait devoir rapprocher les deux dynasties rivales ; mais vous verrez que ce mariage eut au contraire les plus funestes conséquences pourla France.
Xlle LEÇON
LES FILS DE PHILIPPE LE BEL. — L’EXCLUSION DES FEMMES DE LA SUCCESSION AU TRONE DE FRANCE
Louis X : Philippe le Long et Charles le Gel mis en possession de leurs apanages. — Le comté de Longueville, dépouille d’Enguerran de Marigny, donné nu comte d’Evreux. — Les comtés de Valentinois et de Diois passent sous la suzeraineté de la couronne.
Philippe le Long : La couronne de Navarre détachée de celle de France. — Les comtés de Champagne et de Brie maintenus à Philippe le Long. — Le comté de Poitiers, apanage de Philippe le Long, réuni à la couronne. — Mantes, Bréval,Anet, Nogeut-le-Roi, l’acy et Montchauvet cédés au comte d’Evreux. Réunion de Tournai et du Tournaisis à la couronne.
Charles le Bel : assure le maintien des comtés de Champagne et de Brie à la couronne. — L’Agenais, sauf les châtellenies de Penne et de Puymirol, Condom, le Bazadais et la Réole, enlevés au roi d’Angleterre. — Indépendance du Béarn. — La couronne acquiert le comté deClermont-en-Beauvaisis en échange du comté de la Marche, des châtellenies d’Issoudun, de Saint-Pierre-le-Moutier et de Montferrand, lesquels sont unis à la baronnie de Bourbonnais pour former le duché-pairie de Bourbon.
La succession à la couronne. — Triomphe définitif de la prétendue loi salique. — Etablissement du principe de l’inaliénabilité du domaine royal. — Etat du royaume à l’extinction des derniers Capétiens directs.
La mort de Philippe IV, qui s’éteignit à Fontainebleau le 29 novembre 1314, âgé de quarante-six ans, donna le trône à l’aîné de ses fils Louis Hutin, déjà possesseur, depuis 1305, du royaume de Navarre et du comté de Champagne, dans lesquelsil avait succédé à sa mère la feue reine Jeanne de Navarre ; l’union de la' Champagne à la couronne capétienne fut donc rétablie par la mort de Philippe le Bel.
Le règne de Louis Hutin ou Louis X ne m’arrêtera pas longtemps, car ce roi mourut le 5 juin 1316, après dix-huit mois de gouvernement, à l’âge de vingt-six ans. Je n’ai qu’à mentionner les faits peu nombreux, on le comprend, qui vinrent apporter quelques modifications à la composition du domaine royal et aux limites de la France.