RÉVERSION DES APANAGES
aurait amené peu à peu l’aliénation presque complète du domaine royal, et c’est pourquoi, à partir du commencement du xive siècle, les nouveaux apanages ne furent plus créés qu’avec une clause de réversion à la couronne, au cas où la postérité masculine du prince apanag'é viendrait à manquer. Par cette clause de réversion, les femmes étaient exclues de la succession aux apanages, membres détachés du domaine royal, et cette sage mesure, corollaire indispensable de la loi salique appliquée à la succession royale, préserva l’unité française de plus d’un danger.
Le système des apanages a été l’objet de nombreuses critiques. Certains historiens, Mignet par exemple, y voient au contraire une nécessité et même une preuve de clairvoyance politique. Il ne parait pas exact toutefois, comme le prétend cet éminent écrivain, que la monarchie française n’eût d’autre moyen degouverner la plupart des pays conquis qu’en leur donnant des dynasties tirées de son sein, qui, remplaçant les anciennes dynasties féodales dans les provinces, y préparaient peu à peu la réunion effective à la couronne. Aucune nécessité ne commandait, en effet, d’attribuer aux frères de saint Louis l’Artois, l’Anjou, le Poitou, unis au domaine rojral et directement gouvernés au nom du roi depuis trente ans ou quarante ans, alors qu’on ne songeait point à aliéner la Normandie acquise dans les mêmes conditions que l’Anjou et le Poitou, ni le Bas-Languedoc si éloigné du centre de la domination royale. La vérité, c'est qu’il fallait faire une situation digne d’eux à trois fils puînés d’un roi de France, au nombre desquels figurent deux princes à qui l’unité et la grandeur françaises doivent bien quelque reconnaissance, Alphonse de Poitiers et Charles d’Anjou. Comte de Toulouse du chef de sa femme, Alphonse de Poitiers importa dans ce grand fief méridional une administration calquée sur l’administration des domaines royaux' avec des fonctionnaires amenés de la France du nord, de sorte que le comté de Toulouse était mûr pour l’annexion à la couronne, lorsque Alphonse et la comtesse Jeanne de Toulouse moururent sans postérité, en 1271, au retour de l’expédition de Tunis. Quant à Charlesd’Anjou, auquel son épouse Béatrixavaitapportéle comté de Provence, alors fief du royaume d’Arles uni à l’Empire, la France ne lui doit pas seulement l’expansion de 1 influence française dans la Provence qui, après avoir été successivement gouvernée par deux dynasties angevines, fut ensuite unie sans
secousse à la monarchie française, elle lui doit aussi l’expansion de cette même influence dans l’Italie méridionale qu’il conquit sur les derniers princes de l’impériale maison des Hohenstaufen, et même en Hongrie où plusieurs de ses descendants, c’est-à-dire des princes du sang royal de France, régnèrent de 1308 à 1386. On voit par ces exemples que la création des apanages ne fut pas toujours simplement onéreuse à la couronne ; au contraire et en plus d’un cas, l’apanage permit au prince apanagé de travailler inconsciemment peut-être, mais utilement, à la grandeur de son pays.
Les considérations que je viens de développer devant vous, Messieurs, etqui m’ont été inspirées par une étude impartiale de notre histoire nationale, — étude dans laquelle je me suis toujours efforcé, comme je ne cesserai de le faire, de juger les hommes et les faits en tenant compte du milieu qui les a produits, — ces considérations étaient, je crois, tout à fait indispensables. Il importait, en effet, de déterminer pourquoi, plus rapidement qu’aucun des autres pays démembrés de l’empire de Charlemagne, la France avait réalisé cette unité, le but suprême des aspirations de chacun d’eux ; il était non moins utile de montrer par quel heureux concours de circonstances la royauté française put acquérir les garanties de durée et de force morale que nécessitait l’accomplissement de la grande œuvre nationale.
Ile LEÇON
LE ROYAUME DE HUGUES CAPET
Limites à peu de choses près identiques à celles que le traité de Verdun attribuait au royaume de Charles le Chauve.
Populations romanes : antagonisme des deux groupes séparés par la Loire. — Flamands. — Normands. — Bretons — Gascons.
Vous savez maintenant, Messieurs, quel a été le facteur principal de l’unité française. Il me reste à vous faire connaître, par la description de la France au temps des premiers roisCapétiens, le théâtre sur lequel devait se mouvoir l’activité de ces artisans de l’unification nationale : c’est ce que je vais tenter en vous traçant les limites de leur royaume, en vous indiquant les divers éléments ethniques entre lesquels se partageait alors notre pays, et en jetant un rapide coup d’œil sur la distribution géographique du domaine royal. C’est seulement lorsque cette étude préliminaire sera terminée que j’aborderai définitivement l’histoire de la formation de l’unité française.
En 987, les limites du royaume de France n’étaient, pour ainsi dire, pas différentes de celles que le traité de Verdun avait, cent quarante-quatre ans auparavant, assignées au royaume de Charles le Chauve. Vers l’est cependant, le royaume s’était un instant accru d’une manière sensible, par suite du partage, en 870, du royaume de Lothaire II entre ses deux oncles paternels, Louis l’Allemand et Charles le Chauve. La partie de la Frise que représente aujourd’hui la Hollande proprement dite, la presque totalité de la Belgique actuelle, le territoire qui forme aujour-
LE ROYAUME DE HUGUES CAPET
d’hui le grand-duché de Luxembourg, la partie de la Lorraine située au nord de Toul sur la rive gauche de la Moselle, quelques pagi ou comtés voisins, parmi lesquels ceux dont Mouzon, Voncq, Bar-le-Ducet Toul étaient les chefs-lieux et, plus au sud, la portion nord-ouest du pays que l’on désigne depuis plusieurs siècles sous le nom de Franche-Comté, le Lyonnais, qui, alors, comprenant encore le Forez, s’étendait de la limite orientale de l’Auvergne au Jura méridional, le Viennois et, au sud du Viennois, tous les pays qui, à la gauche du Rhône, avaient fait partie, en 843, du lot attribué à Lothaire, c’est-à-dire la partie occidentale du Valentinois, le Vivarais et l’Uzège ; tels furent les pays annexés en 870 au royaume de la France occidentale.
En 875, à la mort de l’empereur Louis II, aîné des fils de l’empereur Lothaire, la Bourgogne transjurane, la Provence et l’Italie vinrent à leur tour se joindre aux états de Chai'les le Chauve.
L’héritage de Charles le Chauve passa, en 877, l’Italie exceptée, au seul fils qui lui restât, à Louis le Bègue ; mais la mort prématurée du nouveau roi en 879, après un règne de dix-huit mois seulement, fut le signal d’importants remaniements territoriaux en Gaule. La partie des états de Lothaire II qui, attribuée à Charles le Chauve en 870, était située au nord du Doubs, fut alors cédée au roi de Saxe Louis le Jeune par ses cousins, les fils de Louis le Bègue , Louis III et Carloman, auxquels on avait voulu l’opposer et, fait important à noter, c’est à dater de cette époque que les habitants des deux fractions du royaume de Lothaire, unies de 880 à 882 sous le sceptre de Louis le Jeune, furent désignés sous le nom de Lothringen, c’est à-dire « ceux de Lothaire », en français Loherains, duquel dérive le vocable Lorraine, restreint depuis longtemps à la partie méridionale de leur pays. Enfin, avant que les héritiers naturels de Louis le Bègue eussent pu procéder au partage du royaume paternel, un usurpateur, le duc Boson, jetant son dévolu sur le bassin du Rhône, essayait de s’y constituer un roj7aume formé de la Provence et de la majeure partie de la Bourgogne, roj’aume qui, finalement, engloba les régions rhodaniennes que Charles le Chauve avait acquises en 870.
En résumé, les graves événements qui suivirent la mort de Louis le Bègue resserrèrent le royaume de la France occidentale dans les limites fixées par le traité de Verdun.