‹ La Formation de L'unité FrançaiseChapitre 94 sur 188 · LE ROI JEAN ET CHARLES LE MAUVAIS · texte numérisé non relu

LE ROI JEAN ET CHARLES LE MAUVAIS

toire sous le nom de Guerre de Cent ans. En effet, il pouvait, à son dernier moment, se rendre cette justice qu 'après un règne de vingt-deux ans, s’il ne laissait pas la France aussi prospère qu’elle l’avait été sous les fils de Philippe le Bel, le royaume capétien ou du moins le domaine royal, n’avait pas cessé de suivre la marche ascendante que lui avaient imprimée Louis le Gros et Philippe Auguste ; car l’annexion du Dauphiné assurée dans un avenir prochain, sans parler des acquisitions moins importantes qu’il avait su ménager et de la fusion avec le domaine des terres de son héritage, compensait dans une large mesure les funestes conséquences de Crécy. L’incapacité politique de son successeur ne tarda pas à compromettre jusqu’à l’indépendance de la France.

Le roi Jean, qui occupa le trône de 1350 à 1364, avait le caractère de son père poussé à l’exagération la plus extrême. Il joignait à l’orgueil, à l'emportement, à la bravoure, le faste, la prodigalité, une entière ignorance des plus simples notions du gouvernement et de la guerre, relevés de prétentions excessives au renom de chevalerie. Son règne, un des moins longs parmi ceux des Capétiens, fut, étant donnée la situation critique créée par le début de la guerre anglo-française, un des plus calamiteux de notre histoire.

Le péri! dans lequel se débattait la maison de Valois fut d'ailleurs aggravé dès le début du règne de Jean, par la conduite de ce prince envers le roi de Navarre, Charles le Mauvais, petit-fils de Louis Hutin par sa mère, Jeanne de France, à laquelle il avait succédé. Jean lui donna bien, dès février 1352, la main de sa fille Jeanne ; mais à peine le mariage accompli, Charles eut à subir toutes sortes de mauvais procédés relativement au règlement tant des conditions de son contrat de mariage que des traités conclus entre sa mère et les précédents rois de France ; et cela étonne de la part d’un prince aussi large, on peut dire même aussi prodigue que le roi Jean. On versa, non sans peine, au roi de Navarre 100,000 deniers d’or à l’écu pour la dot de sa femme, mais on ne lui donna pas d’assignation pour des rentes également promises ; on éluda ses réclamations au sujet des sommes qui restaient dues à la succession de sa mère pour ses droits sur le comté de Champagne. En 1349, quelques jours avant de mourir, sa mère, Jeanne, avait échangé le comté d’Angoulême et quelques terres du Poitou contre les châtellenies de Pontoise, Beauiuont-sur-Oise, Asnières-sur-Oise, contiguës à ses possessions des bords de la

2o(i PHILIPPE VI ET I.E ROI JEAN

Seine et de l’Eure. Le roi Jean donna le comté d’Angoulême à son favori, le connétable Charles d’Espagne, mais ne livra pas à Charles le Mauvais les fiefs accordés, en échange ; il envenima ainsi, chez son gendre, les mauvais sentiments que nourrissait, contre les Valois qu'il considérait comme les usurpateurs de son héritage naturel, ce jeune ambitieux sans grandeur d’âme, issu directement, par sa mère, de l’aîné des fils de Philippe le Bel et qui, sans la Loi salique, aurait occupé le trône de France.

La colère sourde du roi de Navarre éclata au commencement de janvier 1354 et se manifesta par un de ces crimes inconnus jusque-là en France parmi les princes et les barons qui suivaient la cour royale : Charles lit assassiner par des affidés le connétable Charles d’Espagne, récemment gratifié du comté d’Angoulême.

Les suites de cet attentat étalèrent dans tout son jour la faiblesse du roi Jean. Il ne rêva tout d’abord que vengeance : mais les menées anglaises favorables à son gendre, dont Edouard III voulait se faire un allié contre les Valois, le décidèrent à négocier avec le meurtrier, auquel il promit, non seulement le pardon, mais aussi une satisfaction entière au sujet de ses réclamations concernant l’échange du comté d’Angoulême et les 12.000 livrées de terre assignées en dot à la reine, sa femme. Les importants domaines normands que le traité de Mantes (22 février 1354) i attribua à Charles le Mauvais vinrent s’ajouter, les uns à son comté d’Evreux, dans la Normandie orientale, tels que la vicomté : de Pont-Audemer et le comté de Beaumont-le-Roger, les châtellenies de Couches et de Breteuil, les autres à son comté de Mortain, dans la Normandie occidentale, tels que les vicomtés de Valognes, de Carentan, de Coutances et d’Avranches ; de sorte que tout le département de la Manche actuel ainsi que le département de . l’Eure, àLouviers, Verneuil et Vernon près, compensés d’ailleurs par une extension vers les départements du Calvados et de l’Orne, passèrent — les terres de 1 Eglise et quelques fiefs réservés exceptés — au pouvoir de cet implacable ennemi des Valois qui, bientôt, devait pactiser avec la l’évolution parisienne et avec tous les adversaires de la monarchie.

Le traité de Mantes était doublement impolitique : non seulement il donnait au roi de Navarre une réelle puissance territoriale dans le royaume de France, mais il la lui donnait dans une province des plus françaises, la Normandie, convoitée par le roi d’Angleterre à la convenance duquel elle était située et qui, lors

Page 1