APANAGES DES FILS DU ROI JEAN
même qu’il n’eût pas prétendu à la couronne de France, l’aurait revendiquée comme une des possessions de ses ancêtres. Ce traité inaugurait d’autre part le démembrement — on pourrait presque dire la dilapidation — du domaine dans lequel Jean, rompant avec les traditions de sa race au moment où elle était menacée comme jamais elle ne l’avait encore été, tailla de riches apanages pour chacun de ses trois fils puînés.
Ce fut d’abord Louis, second fils du roi, que l’on pourvut en 1356 du comté d’Anjou, comprenant aussi le Maine ; Jean, le troisième, eutpour apanage, l’année suivante, le comté de Poitiers, non plus ce petit comté de Poitiers que Philippe le Bel, à l’apogée de sa puissance, avait jugé suffisant pour le second de ses enfants mâles, mais le Poitou tout entier, c’est-à-dire le domaine royal du Poitou, avec la suzeraineté sur des fiefs poitevins dont la vicomté de Thouars et celle de Châtellerault, ainsi que les seigneuries de Parthenay et de Talmont étaient les plus importants : et, comme si cet apanage n’était pas suffisant, on y ajouta, en 1359, le comté de Mâcon qui n’avait jamais été détaché de la couronne depuis l’acquisition qu’en avait faite saint Louis en 1237. Restait à pourvoir le plus jeune des fils du roi Jean, Philippe qui, plus tard, devint duc de Bourgogne. Il était trop jeune alors pour qu’on put songer à lui constituer un apanage ; mais, avant que le moment fût venu de lui donner un établissement, les événements les plus graves, les plus douloureux, s’étaient succédé.
Je ne m’arrêterai pas aux nouveaux dissentiments qui, presque au lendemain du traité de Mantes, s’élevèrent entre le roi de France et son gendre le roi de Navarre ; mais je constaterai qu’ils durent influer, pour le moins autant que la question bretonne, sur la reprise de la guerre, en 1355, au lendemain même de la conclusion des préliminaires de paix, suivant lesquels Edouard III renonçait à la couronne de France et le roi Jean à toute suzeraineté sur le duché de Guyenne et sur les autres possessions continentales du roi d’Angleterre. Bientôt un désastre plus grand que celui de Crécymit la France en deuil : ce fut la bataille de Poitiers, livrée le 19 septembre 1356, dix ans après celle de Crécy, où le prince de Galles fit éprouver une déroute complète à l’armée française, infiniment supérieure en nombre. Le roi Jean fut pris, après avoir vu tomber autour de lui l’élite de sa noblesse.
Tandis que le roi était emmené prisonnier en Angleterre, le
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PHILIPPE VI ET LE KOI JEAN
dauphin Charles, alors âgé de moins de vingt ans, prenait les rênes du gouvernement en qualité de lieutenant.
Sa régence fut signalé par les plus graves événements : révolution parisienne en 1358, insurrection rurale connue sous le nom de Jacquerie et alliance de Charles de Navarre avec Edouard III. Des troupes étrangères répandues sur toute la surface du sol y tiennent de nombreux châteaux-forts d’où elles rançonnent le pays ; à la fin de 1358 les Ang'lo-Navarrais, par exemple, occupent autour de Paris, dans le périmètre actuel des départements de la Seine, de Seine-et-Oise, de Seine-et-Marne et de l’Oise, plus de soixante forteresses. Désireux de mettre un terme à tant de maux et aussi de recouvrer sa liberté, le 24 mars 1359, le roi Jean signe à Londres un traité désastreux : il abandonne à Edouard III en toute souveraineté, en dehors de la Guyenne et de Calais déjà gouvernés en son nom, le comté de Guines, le Boulonnais, le Ponthieu, la Normandie, le Maine, l’Anjou, la Touraine, le Poitou, la Saintonge, l’Angoumois, le Limousin, le Périgord. l’Agenais, le Quercy, la Bigorre, enfin la suzeraineté de la Bretagne, en un mot l’équivalent des possessions continentales de l’Angleterre à la mort de Richard-Cœur-de-Lion, en 1199, augmentées d’une partie de la Picardie, de l’Agenais et du Quercy. Le vaincu s’engage en outre à payer pour sa rançon quatre millions d’écus d'or. Mais les Etats Généraux convoqués par le Régent émettent l’avis que le traité « n’est passable ni faisable, » et que la seule manière de répondre dignement à de telles propositions, c’est de faire bonne guerre aux Anglais.
La lutte recommence et l’on résiste de toutes parts avec tant d’énergie à la nouvelle invasion qui augmente encore la ruine de nos campagnes, que le vainqueur se décide enfin à dicter à la France des conditions moins dures. Comparé au projet repoussé par le Régent et les Etats en mai 1359, le traité dont on arrêta les préliminaires à Brétigny, près de Chartres, le 8 mai 1360, est pour nous un véritable bienfait. Ce traité assure à Edouard III Calais, le comté de Guines, Montreuil-sur-Mer et le comté de Ponthieu, dans la France septentrionale ; puis la Saintonge, le Poitou, l’Angoumois, le Limousin, le Périgord, l’Agenais le Quercy, le Rouergue. la Gascogne et le comté de Bigorre au delà de la Loire. En revanche il doit renoncer à toute prétention sur le Boulonnais, la Normandie, le Maine, l’Anjou, la Touraine et à tout droit de suzeraineté sur la Flandre et sur la Bretagne. Enfin